Brahms, Emaz, Laupin
Brahms et Emaz, le feuilleton
d’hier, et voilà de nouveau les larmes aux yeux : « ranger le
désordre est autre chose que l’éliminer ». Perahia, le 41ème disque, l’intermezzo en mi bémol mineur op. 118/6 que joue aussi Lugansky dans
ce DVD miraculeux dont je parlais hier. Et ce matin, une autre émotion, moins
forte sans doute mais réelle, comme une voix qui se dévoile, celle de Patrick
Laupin : « ô tangue, tangue patience petite » et cette envie,
rarissime, d’apprendre ce vers par cœur.
Une note
La propriété de certaines notes de venir frapper quelque chose en nous,
puis de ricocher en nous entraînant dans leur sillage. Où ? (en écoutant « Prélude,
choral et fugue » de César Franck par Murray Perahia)
Parfois mimétique par amour,
Jean-Pascal Dubost sur Ariane Dreyfus
« [...] intérêt de ce livre, dont l’esprit rappelle celui du
Jean-Pierre Richard de Poésie et
profondeur, assavoir une approche sensible, littéraire, et non point
didactique, des œuvres regardées, parfois mimétique par amour, une façon qui
relève du parcours plutôt que de l’étude, d’un parcours destiné à plonger dans
l’œuvre afin d’y approcher la cohérence profonde (ce qu’indique le titre de
l’ouvrage » (source)
→ ce mimétisme par amour qui me fut
parfois reproché dans mon approche des livres. Pas assez savante, pas assez
linguiste, pas assez connaisseuse de l’œuvre intégrale de l’auteur… oui mais à
ce prix, il n’y aurait pas beaucoup d’échos aux livres. Il m’a toujours semblé
que l’important était de donner envie d’aller vers le livre dont il est
question. Ma responsabilité serait plutôt alors d’avoir suscité une déception
pour qui aurait acheté le livre. Je le prends au sérieux.
→ Et peut-être que les journaux de lecture de ce flotoir sont en phase avec cette approche sensible, que j’espère littéraire sans en être sûre : un parcours indéniablement en ce sens que
je tente aussi de montrer en quoi le livre accompagne la pensée et ce qu’il fait, concrètement, dans la conduite de
la vie.
Erased, (Isabelle Pariente)
« Il y a déjà quelques jours que simplement penser à cette suite de
mots, c'est-à-dire la formuler silencieusement dans mon esprit, "L'Erased
De Kooning, de Rauschenberg", suffit à me procurer un espace de calme
comparable à cette immensité de la neige sur le monde extérieur. » (source)
Du lien
et la suite de cette citation : « Il y a comme un tourbillon
calme de mon esprit autour de cette suite de mots. Je n'ai même pas cherché à
les retrouver sur Internet, et je ne l'ai tapée dans le navigateur, ce matin,
qu'à seule fin de ne pas laisser mes phrases sans point d'appui sur le monde.
Déjà, je le regrette un peu et j'aurais préféré leur faire confiance. »
Cette phrase d’Isabelle Pariente vient faire écho à une réflexion en cours. Sur
une possible remodélisation de notre mode de pensée par l’usage d’internet, avec
en particulier un développement de la fonction associative dont l’usage
d’internet permettrait le plein développement.
Écrire pour un site, c’est aussi créer des liens,
matériellement en proposant la visite de tel ou tel autre lieu sur la toile, mais
aussi par une forme d’ouverture qui suscite des retours, des échos, notamment
au travers des courriels.
→ Il s’agit toutefois de prendre le mot lien
dans le sens de ce qui relie (et
relit ?)et non pas de ce qui lie et enferme ; il s’agit de voir que le
lien propose comme un appel à sortir
de l’étouffoir du texte solipsiste par la mise en résonnance avec d’autres tentatives (titre du beau site de Christine
Jeanney) ou bords des mondes (celui d’Isabelle
Pariente-Butterlin) et plus secrètement avec nombre d’échanges privés. Et si je
reprends ce mot d’étouffoir, tel qu’on
l’utilise lorsque l’on parle de la mécanique du piano, (petite pièce de feutre destinée
à interrompre la résonance de la note), il s’agit en effet d’empêcher l’étouffoir
de couper court à la résonance, de laisser celle-ci partir vers l’extérieur, la
laisser faire des ronds dans l’eau ou l’air, en quête de possible
contre-résonance.
Le rêve et le mouvement de tout poème (Laurent Grisel)
Ce matin, Laurent Margantin reprend un texte important de
Laurent Grisel, dont je retiens quelques éléments qui me semblent dépasser son
seul projet personnel.
• « J'ai eu pour projet de rendre compte des différentes
sémantiques-syntaxes comme autant de solutions au problème posé par la
contradiction entre la pensée comme processus parallèle, donc déployé dans un
espace à quatre dimensions, et l'énonciation, processus en deux dimensions,
comme un fil se défait d'une bobine. »
→ Belle figuration, facile à projeter en une image, du double déploiement de la
pensée dans sa largeur, sa hauteur, son volume, sa profondeur et du ruban de l’énonciation,
qui doit tant bien que mal tenter de rendre compte de cette richesse dans un
déroulement qui de plus, est en principe unidirectionnelle et strictement
conditionné par le temps !
•« Il n'est pas rare que l'écriture d'un poème [...] s'étende sur des
années. Je crois que c'est parce qu'aucun poème n'est écrit par une personne – [...]
Le rêve et le mouvement de tout poème sont d'unité. J'essaie d'avoir la force
d'y laisser parler des foules, des quantités d'hommes de toutes sortes et qui y
font la paix malgré la fièvre, la hâte, les défauts d'expression parce que trop
d'idées viennent à la fois et qu'il est dur d'échapper à la répétition du même. »
→ Il semblerait qu’il y a là une recherche profonde de la poésie contemporaine,
sortir de l’assignation à auteur de la poésie, la comprendre, tenter de la
produire comme émanant de voix multiples (cf. certaines de réflexions d’Yves di
Manno ou d’Auxeméry, le travail d’un Jerome Rottenberg… peut-être celui de Ch’Vavar
et de ceux du Jardin Ouvrier…)



