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Rédigé par Florence Trocmé le 12 septembre 2014 à 18h40 dans photomontages | Lien permanent
Sur le commentaire, Marcelin Pleynet
Terminé de lire la revue Faire-Part qui a été consacrée à Marcelin Pleynet en 2012. Avec notamment un beau texte de Michel Crépu.
Sensible en particulier à ces propos : « Qu’est-ce que le commentaire [...] Répondons : le commentaire, c’est une suite de sens. On tire des fils, on désenfouit des sources, c’est sans fin. Le commentaire c’est la rivière. Ce qui provient d’un texte vient construire un autre texte et ainsi de suite. Pleynet est devant le texte comme un amateur (au sens du XVIIIème siècle) qui étudie, scrute, lance des hypothèses. C’est un attribut spécifique à l’être humain : remuer les fils du sens, en retirer des fruits, continuer » (Revue Faire Part, p. 174)
→ je me permets de penser que, mutatis mutandis, c’est exactement cela la démarche de ce flotoir, sauf que je n’ai que bien rarement compétence à « désenfouir les sources ». Mais l’exemple de Marcelin Pleynet est un magnifique encouragement, lui qui n’a fait aucune étude lui conférant un titre de spécialiste mais qui a tout appris de la fréquentation des œuvres.
Un peu plus loin, dans ce bel hommage de Michel Crépu, il est question de l’intimité du savoir. : « L’expression admirable, “intimité du savoir”. Peut-être un écho de Dante. Ce que je sais en tous cas : elle est la formule même de la complicité qui me relie à l’œuvre de Pleynet. J’y retrouve aussi ce qui m’attache indéfectiblement à Du Bos (une complicité entre nous), à tous ceux pour qui la lecture des textes a été toujours été, foncièrement, une expérience spirituelle. Vers où ? Vers quelle intimité ? Je ne sais, mais c’est bien cela le “savoir vivre” » (p. 175)
→ de plus en plus convaincue que ma manière de lire, et d’écrire à propos de ce que je lis, est une expérience de vie, peut-être de naturelle « spirituelle ». Une expérience vitale en tous cas, expérience indispensable à la vie, sans laquelle la vie ne saurait peut-être être vécue ou supportée, ou plus simplement encore, entretenue (comme un feu).
Des constellations (Marcelin Pleynet)
« Des années plus tard, déjeuners rue du Bac, huîtres, vin blanc. On fait tourner les constellations, Cézanne, la Chine, Maistre, Chateaubriand, Céline, Dante, etc. » (ibid. 175)
→ si révélatrices les constellations de chacun ! Un peu auparavant, dans son hommage, Michel Crépu avait donné ces trois noms : Cardin, Cézanne, Matisse. Presque déjà un portrait en soi !
Des constellations, 2, Claude Minière
Des constellations, il y en a aussi dans les notes de Claude Minière. Ce dernier a bien voulu me donner des extraits de son Cahier AA, pour publication en feuilleton dans Poezibao ! J’en suis profondément heureuse. Artaud, central, Pascal, très présent.
Des constellations, 3, Jean-Luc Sarré
Ici aussi, peu à peu, le cercle des lectures principales : Chamfort, Joubert le trop peu lu, trop mal publié…
Du crayon
Pourquoi l’écrire ici ? Parce que cela me semble révélateur ? De quoi ? Je ne sais pas ! Mais je me suis remis à inscrire quelques marques à l’intérieur de mes livres, après deux ou trois années au moins d’interruption de cette pratique qui remontait à très loin, pas de tous bien sûr, de ceux que je suis sûre de garder pour moi… Un tel bonheur à retrouver ces marques, quand je reprends un livre ancien. Le territoire du crayon.
Autre avantage, le crayon sert aussi bien à souligner, qu’à écrire dans le carnet. Économie de moyens : aucun risque de taches d’encre, de feutre, de bic….
Schubert (Jean-Luc Sarré)
« Schubert. Quintette pour deux violoncelles. “La musique ressuscite ce qui n’a jamais été”. Est-ce la première fois qu’on enfonce mot pour mot cette porte ouverte ? Je l’ignore et comme je n’aime pas usurper, je m’offre prudemment des guillemets. » (Jean-Luc Sarré, Ainsi les jours, p. 39)
1. La remarque, d’où qu’elle vienne, est extraordinairement féconde tout en étant très fuyante. Elle est, selon moi, d’une stupéfiante beauté. Elle va rejoindre les quelques citations piquées ici et là sur le mur de mon bureau.
2. La démarche me semble très typique de Jean-Luc Sarré, toujours un peu en retrait par rapport à ce qu’il écrit. Handke disait qu’il fallait allier l’inclination pour soi et l’autocritique. Je ne suis pas sûre qu’ici le goût de soi soit bien prégnant, mais la capacité autocritique elle est vigoureuse. Or elle manque souvent si cruellement ailleurs.
Écrire (Dubuffet)
Pensant à Philippe Jaffeux et à ce qu’il tente et surtout ce contre quoi il lutte, je relève cela :
« Il se pourrait qu’écrire, à cause de la mise en forme que cela implique, entraîne, bien plus que l’expression orale (qui l’entraîne elle-même déjà) un alourdissement, un empêtrement de la pensée, et, en tout cas, une inclination pour celle-ci à entrer dans des moules traditionnels qui l’altèrent. » (Jean Dubuffet, Asphyxiante culture, Minuit, 1986, source)
Œuvre d’art, non pas objet mais procès (John Cage)
Une conférence de John Cage, en 1992, ici reprise en un petit livre, avec sur la page de droite, des réponses à des questions posées (mais non reproduites)… un livre mince mais lourd de sens, où des propos très innovants (et sans doute pas bien entendus encore à ce jour) sont développés par John Cage. Notamment autour des notions de chaos et de hasard, dont il était question il y a peu encore dans ce flotoir ! Des propos qui ont même un important aspect politique, sur l’organisation sociale notamment : « il nous faut penser le monde dans lequel nous vivons non seulement comme quelque chose que nous ne détruisons pas, mais comme ce avec quoi nous co-oeuvrons ». (John Cage, Je n’ai jamais écouté aucun son sans l’aimer, le seul problème avec les sons c’est la musique, suivi de Esthétique du Silence, par Daniel Charles, La Main courante, 2010, p. 32.
« J’estime que notre pratique artistique va certainement évoluer, au même titre que notre conscience de la situation et de son aspect chaotique. Nous cesserons, pour commencer, de réduire chaque œuvre d’art à l’état d’objet, comme nous le faisons quand nous assignons à toute pièce musicale un début, un milieu et une fin. [...] « je renonçais à l’idéal de l’objet et lui substituai celui du procès ». (28)
Fausse route (Jean-Luc Sarré)
« Il est impossible de faire fausse route quand on ne se rend nulle part ce qui ne nous empêche pas de nous égarer, parfois » (p. 82)
→ il faut sans doute un tout petit temps d’adaptation pour entrer dans l’univers de Jean-Luc Sarré, mais une fois cette étape franchie, la lecture en devient presque addictive. Elle ne se prête pas tant que ça au commentaire. Pourquoi ? Parce qu’elle se suffit tellement bien à elle-même, en ces phrases et notes courtes, souvent paradoxales. On l’a comparé à nos grands moralistes, et il est vrai qu’il cite Chamfort ou Joubert. Il leur emprunte l’art de l’ellipse. Il a une sorte de non-appétence pour la vie, intimement mêlée à une appétence immense pour l’écriture de la vie, écriture dont il semble éliminer une part considérable des fruits. Fruits, bon mot aussi ici car les propos que l’on pourrait qualifier de maximes, d’aphorismes, de constats, toujours teintés d’une très forte autocritique, sont entrecoupés de petits croquis, sur le vif, dédiés la plupart du temps aux fleurs (cultivées, arrosées, placées en bouquets), aux oiseaux, aux arbres, au ciel, au vent, très présent et pas pour le meilleur (le Mistral).
Le bruit du temps (Jean-Luc Sarré)
la seule richesse possible, c’est le présent : « Si la mémoire m’ouvre fréquemment les yeux, je me défie des souvenirs qui, en m’aveuglant, me privent trop souvent de l’instant présent, autrement riche pourtant. » (Jean-Luc Sarré, Ainsi les jours, Le Bruit du temps, 2014, p. 86)
C’est bien le bruit du temps, nom de la belle maison d’édition d’Antoine Jaccottet, qui semble souvent ici recueilli. Dans toutes les directions, notre temps et ses vicissitudes, mais aussi le temps qui passe, le temps qu’il fait, le temps qu’on prend (maints éloges de la paresse).
Inclination, inclinaison (J.-L. Sarré)
« Je suis de plus en plus enclin à ne pas l’être. » (90)
Musique (J.-L. Sarré)
Belle présence de la musique : « …le bien suprême, il t’est absolument inaccessible : c’est de n’être pas né… » Je rêvassais une fois encore sur ces paroles de Silène à Midas quand me parvinrent les premières mesures de l’allegro du Trio pour piano, clarinette et violoncelle de Brahms. Je refermais alors le livre de Nietzsche sans même en marquer la page et m’en remis à la musique, en l’occurrence à France Musique » (103).
→ significatif que j’ai d’abord supprimé la fin de la phrase (l’allusion à France Musique), puis que j’ai considéré que ce serait trahir gravement la manière de l’auteur, cet alliage qui lui est propre de pensées profondes et de notes plus triviales.
« En phase avec Wall Street ce matin j’ouvre en légère baisse et ce n’est pas “l’anticyclone qui protège le sud du pays” qui saura inverser la tendance car depuis quelque temps déjà, à l’instar de Cioran, “je perds tous mes moyens aussitôt que la lumière dépasse les bornes” ? Gardons espoir, “un frémissement des petites valeurs n’est cependant pas à exclure ». (113)
Corbeille (J.-L. Sarré)
« J’écris vraiment pour la corbeille à papiers » (105)
→ lui au moins il jette, a-t-on envie de dire, ironiquement. Pensant à tout ce qui est bon pour la corbeille à papiers (y compris chez soi) et qui ne la rejoint pas !
→ mais c’est aussi le genre de phrases qui font rêver, tristement et divaguer, sérieusement, les générations suivantes, quand l’œuvre a survécu au passage du temps et que l’on pense à tout ce qui est parti à la corbeille. Omettant de faire confiance à l’auteur comme étant le seul juge de ce qui vaut la peine de ne pas finir ainsi.
Fatigue (J.-L. Sarré)
Cette remarque tellement juste (j’ai cherché un adjectif en rapport avec acuité, qui m’aurait davantage convenu mais je crois qu’il n’existe pas ou plus) : « la fatigue me rapproche de… De quoi ? Je ne trouve pas le complément mais est-il vraiment indispensable ? Cette proposition semble y gagner en s’en passant. La fatigue me rapproche. » (107)
Écrire, encore (J.-L. Sarré)
« Je n’écris pas comme on respire, loin de là, mais j’écris parce qu’il me faut bien respirer. » (114)
Et il ajoute un peu plus loin, s’observant se lever en pleine nuit pour noter (et s’en voulant de ce réflexe): « indispensables et dérisoires, tels me paraissent ces carnets quand ils ne sont pas l’alibi qui me permet de vivre mon désœuvrement de manière apparemment studieuse même si, en l’occurrence, ce n’est pas le cas. Il s’agit bien d’une dépendance et ma force de caractère, j’ai eu l’occasion de le remarquer, s’apparente à celle d’un toxicomane. « (117)
Boris Wolowiec
Boris Wolowiec vient d’ouvrir son site et d’y mettre en ligne ce monument qu’est À Oui (mais pas uniquement). Si je parle d’À Oui, c’est parce que c’est un livre que j’ai travaillé, en toute discrétion (ou presque) depuis environ un an. C’est en effet en septembre 2013 qu’Ivar Ch’Vavar m’a parlé pour la première fois de cet auteur et qu’il lui a demandé de m’envoyer le manuscrit d’À Oui. Boris Wolowiec a accepté mais à une condition, c’est que je ne fasse pas état de ma lecture ni de son livre dans mon flotoir public. Le flotoir off a retenti pendant des semaines de notes, mes tentatives, parfois fécondes, parfois infructueuses, pour aborder ce massif. Aujourd’hui l’embargo demandé par Boris W. est levé, puisque le livre est rendu public et je vais pouvoir continuer à faire part de ma confrontation à ce texte. J’ai eu aussi avec Boris Wolowiec, à l’automne dernier puis de nouveau cet été, des échanges autour des notes et réflexions qui m’étaient inspirées par son livre.
Du Flotoir et surtout des journaux de lecture
C’est donc encore une variation sur la méthode du journal de lecture, souvent entrepris dans ce flotoir. Puisque aussi bien avec Boris W. qu’avec Philippe Jaffeux ont bien voulu se prêter au commentaire du commentaire… et confirmer ou infirmer mes intuitions. Passionnant processus.
Rédigé par Florence Trocmé le 12 septembre 2014 à 18h36 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent
Rédigé par Florence Trocmé le 09 septembre 2014 à 20h48 dans photomontages | Lien permanent
Du chaos (P. Jaffeux)
[Poursuite de la lecture de Courants blancs de Philippe Jaffeux]
« L’alphabet révèle aussi l’image d’un jeu prêt à se régler sur les lois d’un chaos spontané » (n° 23)
→ en faisant confiance au hasart ; double chaos, celui, relatif, des phrases, celui, plus conséquent, de la composition de la page, j’y reviendrai. Question : le chaos a-t-il ses lois ? (on sait [un tout petit peu], ce qu’en a dit Benoît Mandelbrot).
Et le dernier courant de la série 23 fait aussi penser au monde de la physique et des quantas : « une page tourne autour d’un sens émerveillé avant de s’engager dans toutes les directions du vide. »
Flash-back (P. Jaffeux)
Cherchant à vérifier que j’avais parfaitement transcrit la citation, je tombe sur ce courant de la page 23, que je n’avais pas relevé. Or c’est une pure merveille taoïste ! « Le présent se changea en présent au risque de s’offrir à l’avenir d’une homonymie. » (série 19, p. 23)
De l’autobiographique (P. Jaffeux)
S’il est extrêmement discret, il transparaît par moments ce qui donne chair, vie et charge l’ensemble d’émotion, lui évitant tout risque de tourner à vide. J’ai déjà relevé une allusion à la solitude, en voici une aux émotions incontrôlables.
→ Se produit au fil de la lecture un étrange effet d’accumulation, un peu comme une batterie qui se chargerait rendant la lecture de plus en plus perceptive. Disséminées de façon aléatoire, les thématiques des courants disparaissent et réapparaissent, un peu comme un bouchon flottant sur un torrent, indiquant de plus en plus sûrement le sens du… courant.
Il y a par exemple cette nécessité, sans cesse redite, de déjouer les pièges d’une « parole totalitaire » : « il écrivait sous la dictée d’un hasart anarchique afin de corriger les fautes d’une parole totalitaire ». (n° 24)
→ La poésie, pointe extrême du combat contre la parole totalitaire qui n’est pas seulement celle des dictateurs, mais bien plus insidieusement celle énoncée dans d’immenses territoires de la société contemporaine.
De l’écriture automatique
Je réfléchis de nouveau à la question de l’écriture automatique. Il me semble qu’ici, s’il y a très vraisemblablement une part d’écriture automatique, sa visée est très différente de celle des surréalistes (mais je ne connais pas bien tous les ressorts de celle-ci !). Il ne s’agit pas de faire lever les figures d’un fond inconscient. Il ne s’agit pas de travailler autour d’un corpus d’images, de mythes, de références, mais plutôt du langage seul, loin des images, des figures : l’alphabet, les lettres, les mots, les lois qui les régissent. Il y a cette liaison forte (au sens nucléaire) qui assemble les lettres telles des atomes et contre quoi on ne peut pas grand’chose, encore que ces liaisons atomiques n’aient jamais empêché physiciens et chimistes de créer de nouvelles molécules !
Du vertige du monde (P. Jaffeux)
« Il apprenait à souffrir de vertiges depuis qu’il savait que la terre tournait sur elle-même »
→ N’est-ce pas exactement le type de savoir mort, qui n’a aucune incidence sur nous et exactement ce type de connaissance avec laquelle Ph. Jaffeux souhaite renouer, au-delà de tous les réflexes conditionnés. Essayer, parfois, de se sentir minuscule point sur une planète-toupie, tournant sur elle-même, nous entraînant dans sa rotation et dans son immense voyage annuel autour du soleil. Qui y pense parfois ? (série 24)
De Strasbourg (Hélène Cixous)
[Poursuite de la lecture de Homère est morte d’Hélène Cixous]
« On peut deviner derrière nous le pied rose de la cathédrale de Strasbourg ».
Image parfaite, quasi syncrétique, tellement en accord avec la stupéfiante réalité de cette cathédrale superlative. Il y a chez Cixous un art de la concrétion : elle semble compacter des données sensorielles et langagières aboutissant à un matériau nouveau, une image ramassée sur elle-même, bourrée d’énergie. Qui me frappe donc d’autant plus que je suis toujours subjuguée par la cathédrale de Strasbourg, en elle-même et pour son insertion dans la ville.
De l’échouage (H. Cixous)
« On observe avec un étonnement bouleversé la vie mammifère échouée, une géante qui travaille jusqu’à la dernière seconde »
→ Ce terme de géante me renvoie à l’émotion ressentie en voyant à la télévision le défilé de la troupe Royal de Luxe avec sa Petite Géante, émotion qui m’a d’autant plus surprise que je suis très insensible, en général, à ces arts de cirque ou de rue. Qu’est-ce qui touche si profondément dans ces figures ?
→ Écho aussi des mots de Cixous avec ce pouls dont on sait, de façon certaine, qu’il va s’arrêter mais qui cogne et recogne, encore, se suspend, reprend, inlassable au bord du lassable, lassé, laissé.
De la musique (P. Jaffeux)
« Il existait dans son silence s’il percevait un jeu entre la musique et sa conscience ».
→ Interrogation sur le rôle de la musique dans cette œuvre de Philippe Jaffeux. Silence, musique, souvent évoqués, souvent associés. En position manifeste d’antidotes souvent aussi. Quelle musique ? Celle des mots seuls comme si souvent l’entendent les écrivains, ou bien la musique art.
Des mots et des lettres (P. Jaffeux)
« Les mots s’entendent entre eux tandis que les lettres se définissent l’une par l’autre »
→ il y aurait une sorte de tropisme entre les mots, des courants obligés en somme. Aucune neutralité des mots, charge positive ou négative, ils s’attirent. Les lettres, elles, seraient plus neutres et destinées à des variations, des formations temporaires, qui sont les mots, mais qui ne les affectent pas, elles. Mort est un mot énorme, mais de composer mort, les lettres m, o, r et t ne sont en rien affectées, elles ne vont pas trimbaler la mort ailleurs (sauf, parfois, par le jeu des syllabes, des allitérations). Et dans certains cas, les lettres d’un mot peuvent servir à former un tout autre mot (anagramme).
Toujours autour de cette question des lettres et des mots : « des lettres sauvages s’attardent entre elles au risque de libérer le sens d’un mot indomptable » (n° 24)
→ Et d’être traversée soudain par un certain assemblage de lettres, qui a formé une expression terrible, ravageuse, même si elle est le fruit d’un possible mensonge [sans-dents]
De l’infini (Ph. Jaffeux)
« L’infini est une apparence dès que les nombres mesurent le temps qui nous sépare de notre fin. » (n°24)
Photos
Très belle séance de photo, spontanée, imprévue, autour des écorces de l’eucalyptus touchées par la lumière du soir. Sensation, alors, de se perdre dans l’arbre, de devenir arbre, écorce, lumière.
De la lecture de courants blancs
Intéressant de s’observer lisant les courants, un à un. Parfois le courant, précisément, s’établit immédiatement, jusqu’à l’arc électrique entre le point de départ et la chute de la phrase. D’autres se dérobent mais il peut arriver qu’en forçant un peu la porte, on parvienne à se frayer un chemin et le paysage alors, est stupéfiant.
Et comme je l’ai écrit un peu plus haut, il y a un effet accumulatif. Un peu comme dans le déchiffrage d’une partition au fond : on retrouve des bribes d’éléments déjà vus, connus, on les reconnaît, on les frotte aux nouveaux venus, on tente l’articulation.
Du mur de la poitrine (Peter Handke)
« N’oublie pas que ce qui est proche, le vert et les feuilles qui bougent, se trouvent de l’autre côté du mur de la poitrine : ce mur est fait de tous les discours qu’on t’a tenus et de tes propres discours à toi ». (En feuilletant un livre lu autrefois, Peter Handke, Images du recommencement, traduction de G.-A. Goldschmidt, C. bourgeois, 1987, p. 31)
→ double écho au moins, ici, avec la séance de photos des écorces d’eucalyptus évoquée un peu plus haut, pendant laquelle sans doute, il y eut débranchement du discours et bien sûr tout le travail de Philippe Jaffeux
D’une double inclination (P. Handke)
« L’inclination pour soi et l’autocritique produisent la pensée libératrice. » (ibid, p. 17)
Et à noter aussi cette belle expression de Handke, pour les mauvais jours « être dans les Badlands » !
Du seuil de pauvreté (Hélène Cixous)
Si belle formule d’H. Cixous qui sait qu’elle vit les derniers jours de sa mère : « nous avons atteint le seuil de pauvreté. Comme nous étions riches hier. » (Homère est morte, p. 189)
→ Bien réaliser que cela s’applique à la vie de ceux qui nous sont importants, le sablier se vide, et que si le sablier se vide pour eux, il se vide pour nous dans le même temps. Et que nul ne sait où il en est de sa richesse, ni de celle des autres. Mais que de richesses accumulées et inaliénables, sauf par l’atteinte à notre conscience même : « nos voyages roulent des fleuves d’images entre les fleuves de mon âme » dit Hélène Cixous, repensant à l’immensité du vécu avec sa mère.
Et plus loin, cette nouvelle formule-choc, saisissante, terrifiante même « avoir été diminuée de ma mère vivante et greffée de ma mère morte. » (p. 199)
De l’enfance (Ph. Jaffeux)
Je tourne dans les courants blancs et relève une fois encore la récurrence d’une allusion à l’enfant : « son inquiétude disparut lorsque son enfance prit le pas sur l’avenir d’une écriture puérile » ; (n°25)
À rapprocher de « la nature chaotique de l’art est un jeu sérieux si elle se règle sur notre enfance sauvage. » (n°26)
→ Toujours cette même double idée d’une forme de hasard susceptible de déstructurer, déconstruire nos constructions savantes (et vides et mortes), le hasart peut-être seul capable de permettre ce quasi-impossible, renouer ou tout au moins ménager un pont avec l’avant de cette construction (commencée si précocement avec les premières remarques, semonces, les premiers encouragements éducatifs).
A la recherche ni du temps perdu, ni du « vert paradis » mais plutôt de l’enfant sauvage (je n’ose pas toucher à mon souvenir du film d’Herzog, Kaspar Hauser, d’autant plus que je sens confusément que je superpose dans mon for intérieur au moins deux films de Herzog, l’autre étant Cœur de verre. Cœur de verre qui me fait songer à ces petites lampes rouges allumées dans les églises pour signaler la « présence réelle » censée habiter les hosties consacrées… flou du souvenir à ne surtout pas tenter de « mettre au point » au risque de tout détruire.
→ En tout état de cause, Philippe Jaffeux quant à lui incite à cultiver le souvenir en l’état, avec son chaos et le jeu du hasart pour dire quelque chose de bien plus important que n’importe quel « savoir » acquis, inculqué.
N’importe qui ? (Philippe Jaffeux)
« N’importe qui écrivait n’importe quoi depuis qu’il était reconnu par l’objectivité d’un alphabet précis » (n° 27)
→ sans doute ici une description assez explicite du projet des Courants blancs. Sous forme de paradoxe. Effacement de celui qui écrit, individualité fondue en un n’importe qui, écrivant un n’importe quoi, qui n’est pas du tout le non-sens.
→ Je ressens souvent à cette lecture comme la tentative par l’auteur d’un passage en force. Comme s’il menait des attaques multiples contre des obstacles très coriaces, la masse souvent inentamable des mots et peut-être aussi une certaine exténuation des recours pour les faire bouger. Sisyphe en toile de fond ?
Vers l’alphabet (P. Jaffeux)
Il m’a semblé soudain évident qu’il me fallait entreprendre, en parallèle des Courants blancs, Alphabet de A à M. Pour faire résonner les courants avec ce livre qui en est la prolongation logique.
→ Une évidence me saute aux yeux en ouvrant Alphabet. Dans le nom de Jaffeux, il y a un A ce qui est relativement courant, mais il y a aussi un X ce qui est beaucoup plus rare… il enserre dont presque tout l’alphabet dans son nom, au Z près.
→ Ce qui est plus étrange c’est que ce n’est que maintenant, en recopiant cette note du carnet, que je réalise que l’alphabet ce n’est pas de A à X mais de A à Z. Question d’Axe de lecture ? d’azart dirait peut-être Philippe Jaffeux, à la suite de qui je me prends à jouer avec les lettres.
L’ouverture du livre, dite « Préface », propose un ensemble de chansons, textes composés de couplets et de refrains, 26 chansons de 32 phrases. Il semblerait qu’à chaque lettre de cette première partie de l’alphabet (de A à M, même si O et N sont dès maintenant parus, séparément) corresponde une forme particulière. Il semblerait aussi que chaque partie obéisse à des règles chiffrées précises. Philippe Jaffeux les donne à la fin de chaque série.
Des chansons (P. Jaffeux)
Écrivant chansons j’ai eu envie d’ajouter de gestes et je crois que ce n’est pas tout à fait par hasard. J’y reviendrai sans doute. Ces chansons portent toute un titre, les premiers commencent par A mais pas tous les suivants, il y a L’Alcool, L’Argent, l’Ami mais aussi ce que j’oserai appeler de vieux amis, autrement dit des thèmes récurrents de Courants blancs ! Voici par exemple les Animaux (« les animaux sont les enfants/ de l’absolu règne/ Du moustique à l’éléphant/ les bêtes enseignent ». Voici encore Les Enfants et l’enfance (« L’homme trouve son enfance/ à l’âge de raison »). Et bien sûr personnage majeur, clé, le Hasart avec son T (« Le hasart joue comme il veut / la vie est un grand jeu »).
De la lecture
Il me semble de plus en plus procéder par auscultation du texte. Verbe ausculter à prendre ici au sens propre, comme si j’écoutais battre le pouls, le cœur du texte, comme si j’épiais sa respiration, ce qui le soulève, ce qui l’anime.
De l’empêchement (P. Jaffeux)
Il y a chez Philippe Jaffeux, j’en ai de plus en plus l’impression, une forme de défi. Mais ce n’est pas un défi prométhéen, ni un défi du type « ça passe ou ça casse », même s’il est évident que les risques pris sont énormes. Il y a un défi tendre. Un effet Barrage contre le Pacifique. Il s’agit de lutter contre tout envahissement prédéterminé, qu’il nous concerne tous ou qu’il soit beaucoup plus personnel, intimement lié chez Philippe Jaffeux à un empêchement majeur et progressif de surcroît. Il ne cesse de créer des formes et en quelque sorte d’animer le monde, en contrecoup. Il semble jouer lettre à lettre contre le Pas à pas jusqu’au dernier (titre d’un livre de Louis-René des Forêts).
D’une langue étrangère (Philippe Jaffeux)
Je poursuis l’aventure de la lecture de Philippe Jaffeux en croisant Courants blancs et Alphabet.
« Il renaissait sur sa propre terre depuis qu’il parlait une langue étrangère à ses compatriotes » (n° 28)
→ mais me vient un scrupule, lié à la difficulté pour moi de rendre compte de l’ensemble, à force d’extraire ces phrases, ces courants… il faudra que je m’efforce de comprendre le fonctionnement global de cette assez incroyable entreprise, dont j’ai dit un peu plus haut le caractère extrême.
→ Mais sur cette question de la langue étrangère, ici évoquée par Philippe Jaffeux, me vient une réflexion sur la lisibilité : question infiniment complexe puisqu’en gros l’aiguille oscille entre deux pôles : une illisibilité de pose, une supercherie plus ou moins évidente, un charabia incompétent qui voudrait faire prendre des vessies pour des lanternes, l’impuissance pour le génie. Et à l’extrême opposé une œuvre tellement nouvelle qu’elle est presque irrecevable par les contemporains. Presque, parce qu’il se trouve toujours quelques esprit particulièrement intuitifs ou puissants pour pressentir, voire accompagner le plus dérangeant, le plus déroutant qu’il s’agisse d’arts plastiques, de littérature ou de musique.
Mais c’est aussi une des tensions majeures du travail de Philippe Jaffeux, une tension vive entre le sens et le hasart. Aucun rejet du sens comme chez certains de ses contemporains, bien au contraire. Mais il tente de renoncer quasi complètement à l’ensemble des moyens dont disposent les écrivains pour faire sens. Et pourtant ses phrases ne sont pas complexes. Il y a bien des avancées significatives sur « ses propres terres », en dépit du risque que sa langue devienne trop étrangère.
Du cinéma de l’écriture (P. Jaffeux)
Autre tension, celle qu’il établit entre l’alphabet et les mots quand il écrit : « l’ombre de l’alphabet se projette sur une page qui fait écran au cinéma de l’écriture » (Courants blancs, n° 29)
→ Toujours cette recherche de l’avant-formatage dont la quête de la lettre est sans doute représentative. Être dans l’avant-dressage par l’éducation, être dans l’avant-formation des mots vécus comme une première et immense aliénation. C’est une tentative radicale qui porte en elle le risque terrible de son échec mais qui est aussi exactement sans doute à la racine du travail poétique.
Et qu’elle est parlante l’expression « le cinéma de l’écriture ». Que d’écritures contemporaines font leur cinéma au lieu de faire leur boulot ! Le « m’as-tu vu écrire » qui est le lot de chacun (de nous !), la monstration égotiste. Or pour des raisons qui lui sont personnelles, Philippe Jaffeux semble au-delà du cinéma de l’écriture, alors même qu’il la met en jeu, en pages, en scène.
Ce que confirme sans doute ce courant : « le monde disparut sur une scène dès que la parole apparut dans nos bouches de cabotin. » (n° 30)
Ontogenèse, phylogenèse, Lascaux, le petit enfant qui commence à parler. Domestication.
Du retour du hasart
Et dans Alphabet aussi, le hasart ! « le hasart amusé/ chasse la liaison profonde » : hasard, art, humour, jeu, chasse, quête, enquête, recherche, liaison, ce qui relie. La force forte et la force faible.
et… des oies sauvages
Ce vol d’oies sauvages, au-dessus de l’autoroute. Deux voyages, celui contemporain et condamné des voitures sur l’asphalte, celui ancestral des migrateurs dans le ciel.
Rédigé par Florence Trocmé le 09 septembre 2014 à 20h44 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent
Des nombres (Philippe Jaffeux)
Philippe Jaffeux parle souvent des nombres, parfois même d’une obéissance au nombre ce qui laisse supposer des contraintes que je n’ai pas encore élucidées ou détectées ! « Il obéissait aux nombres pour apprendre à se révolter contre l’ignorance incalculable de l’écriture » (n° 19)
→ belle justification (double sens !) des contraintes telles que celles que s’imposent des Ch’Vavar, Suel, Roubaud, les membres de l’Oulipo.
De l’enfance (P. Jaffeux)
Thème qui se précise de page en page : « il fut recréé par son enfance lorsqu’il oublia de savoir écrire pour des lecteurs immatures » (23, n° 19)
Du hasart (P. Jaffeux)
Encore une notion récurrente à laquelle je résiste, comme souvent aux néologismes (alors que moi-même…!), tels le Ecre de Nicolas Pesquès par exemple, dont j’admire pourtant si profondément l’œuvre. Mais quand même ce hasart commence à me parler, art qui se fait avec le hasard ? Part de l’aléatoire cher à certains musiciens.
De l’animal et de l’ombre (P. Jaffeux)
Autre thématique qui court de Courant en Courant : « il parlait seulement pour ne pas être compris afin de glorifier le cri inhumain de chaque animal » (n°20)
D’autres réflexions aussi semblent reprises régulièrement, celle sur l’ombre par exemple : « Nos ombres traduisent en plein jour la prochaine apparition d’une nuit inéluctable » (n° 21)
Je suis heureuse de voir se dégager petit à petit les récurrences, les thèmes du texte et de ce fait de ne plus le lire phrase par phrase, comme si elles étaient déconnectées.
Du silence de l’image (Philippe Jaffeux)
« Seul le silence indiscutable des images étouffait ce vacarme de sa pensée dialectique. » (ibid.)
→ très intéressante cette notion de silence de l’image, silence indiscutable. À entendre sans doute comme quelque chose dont on ne peut parler, dont on ne peut discuter. Je l’ai tellement souvent ressenti ce silence de l’image devant telle ou telle photo. Tout comme la musique, les images parlent mais on peut dire paradoxalement en silence, si l’on veut par-là se référer à l’absence de discours. Il y a un silence indiscutable de la musique, on ne peut pas en discuter. Elle met la pensée dialectique en échec.
Homère est morte (Hélène Cixous)
Très beau chapitre « Elle revient à Arcachon » dans le dernier livre d’H. Cixous, Homère est morte. Constamment se mêlent le pendant et l’après, le pendant les deux dernières années de vie de sa mère avec tout l’accompagnement au quotidien et l’après, l’après peu présent au début du livre et dont l’évocation devient, il me semble, plus prégnante au fur et à mesure qu’on avance dans le récit. « 27 juillet 2013. Je passe ce mois dont elle a ouvert la porte, – et nous sommes passées ensemble par un tunnel de ciment de l’autre côté du temps, – dans notre maison comme dans ce Mutterleib, ce corpsmaman dans lequel on a rêvé une nuit de passer une vie. Mutterleib est une douce armoire à secrets. Elle me réserve des surprises. Maman y a laissé un nombre non connu de messages. Le message général est : je suis toujours là. Elle revient, parfois depuis des recels totalement inattendus » (97)
→ description du mécanisme qui fait resurgir à l’improviste la personne disparue, souvent de façon inattendue et via un chemin encore plus inattendu. Une ressemblance, un minuscule détail dont on ne savait même pas qu’on le portait en soi, etc. Sans parler, lorsqu’il s’agit d’un membre de sa lignée, de tout ce qui est dû à la généalogie, à la génétique. Des traits, des expressions, un minuscule détail que l’on retrouve chez un descendant, etc. Et on peut alors citer cette phrase d’Hélène Cixous : « Nous sommes plusieurs. Je ne sais jamais ce que je sais, Je l’autre. Je mène diverses activités et pensements, on se croise, les contradictions sont dressées comme des balais dans un coin, ça ne gêne pas. » (102)
Garder le secret (H. Cixous)
« Mon besoin : garder le secret, pour vivre au présent avec Ève. Ne pas risquer de heurt avec les affects des autres. » (102)
→ admirable justesse de cette remarque. Le conflit des affects ! La difficulté dans les circonstances extrêmes de la vie, naissance, maladie grave, mort, à supporter les affects des autres. Il m’est souvent arrivé de penser que le problème n’était pas le malade mais l’entourage du malade.
Du temps (H. Cixous)
Je tiens Hélène Cixous pour une des grandes exploratrices du temps, du temps tel que l’homme le vit, pas le temps des horloges, quelque chose qui aurait davantage à voir avec le temps de Proust, un temps qui souvent évoque ces grands tissus pliés, nappes du temps, où le très lointain dans le temps, par le biais d’un simple pli, se trouve en contact avec un tout autre temps. Une Hélène Cixous passée maître dans l’art de peindre le temps intérieur, celui des rêves bien sûr, celui non connu mais pourtant gouvernant de l’inconscient : « la durée de ces mois qui pourra jamais la mesurer ? Ils sont peut-être plus longs ou plus profonds ou plus hauts que bien des années qui sont comme si on les avait laissées sur une étagère étrangère sans les lire. » (104).
Sur quelle page fermerons-nous notre temps ? (H.Cixous)
« Elle a gardé la page de Germe avec un morceau de Kleenex. Mais comment garder ça, ce bout de Kleenex ? Le dater ? Je le laisse page 74. Dernière page. » (106)
→ et toi, quelle dernière page après ces milliers de milliers de pages ?
et lui, quelle dernière page, tu ne le sais même pas ?
et elle, quelle page ultime avant que les yeux ne puissent plus ?
→ sous les mots du livre, les questions tues ou pas, tuées dans l’œuf ou énoncées. Évidente dimension ontologique. Au cœur même du plus trivial. Je pense à ces scènes où Hélène Cixous prodigue des soins au corps tellement malmené par l’âge et la maladie de peau de sa mère et où le lecteur se trouve plongé à la fois dans une action strictement intime mais aussi, dans le même temps, dans un rite comme ancestral, sans âge ni lieu.
De l’encore
« Il y a encore de l’encore », (109) il y aura toujours de l’encore, et surtout encore toujours du même, du retour aux mêmes réalités liées à la naissance et à la mort.
Double encore en hélice ADN dans ce livre, l’encore des jours où il y a encore, réellement, de la vie, où Ève est toujours là et ensuite l’encore de sa trace, de son souvenir, de son empreinte dans les choses et surtout dans le corps, le cœur, la tête, l’inconscient de sa fille, Hélène. Pas de deux de l’encore.
Des mots qu’on ne dira plus (H. Cixous)
Page 118, très émouvante note sur une sorte d’appel spontané qui vient à la narratrice, alors que sa mère n’est plus et ces mots : « Alors je m’y reprends, je prononce “maman” un peu plus haut, mais la crainte d’entendre le fracas de la réalité me retient. Ainsi s’éteint par moi le plus tendre et le plus familiers des mots de mon histoire. La mort me coupe la gorge, pensé-je. Voilà exactement la pensée qui fait frissonner le sonnet LXVII de Shakespeare. Il existe des pensées qui sont comme une mort. (118)
C’est aussi que « la vie fait la morte, la mort s’agite », (122), mais aussi que « la vie cède par millimètre, par jour mince comme une lame de couteau. Cette usure est imperceptible » (125)
La pousse rapide du néant
Profonde remarque à propos de la disparition et du souvenir des êtres disparus : « il faudra que je repousse la pousse rapide du néant » (129)
Extra & ordinaire
Alors peut-être pas si incongru ici le relevé de cette curieuse publicité du maroquinier Le Tanneur : « être extra et ordinaire à la fois »
→ ce pourrait être une règle de vie, à condition de bien entendre extra et ordinaire, non pas comme des jauges, des jugements mais dans une grande polysémie. Il me semble que dans ce récit très bouleversant et vrai de la fin et de la disparition de sa mère, Hélène Cixous est complètement extra et en même temps complètement ordinaire. Extra, hors de, ailleurs déjà par son comportement, par ce lien très particulier et sans doute très rare qu’elle a avec sa mère, et par sa capacité à restituer cela, forte de ses dizaines de livres et de ses années de recherche, ordinaire, par sa façon si humaine de vivre ce temps-là, mais extra par la sincérité, la justesse avec lesquelles elle en rend compte.
Les nombres et les lettres (Philippe Jaffeux)
« L’alphabet échappe à l’ordre des nombres puisque c’est la seule mesure qui ne suit aucune règle ». (n°22)
→ alphabet garant d’une forme de liberté, en particulier combinatoire par rapport à la logique implacable des nombres.
De se parler à soi-même (P. Jaffeux)
« Il parlait seulement avec lui-même pour avoir le fol espoir de mettre en doute sa solitude. » (n° 22)
→ toujours il me semble cette tentative de renouer avec les mécanismes d’avant l’éducation et ses diktats, d’avant la construction du surmoi. Arriver à prendre une part de soi pour un autre, bien proche certes mais distinct, pour ne pas crever de solitude. Il vaut mieux un moi clivé qu’un moi mort sur pied. Immense mérite de ce livre, avec ses étranges formules, que de faire s’interroger le lecteur sur ce qui jusque-là lui semblait aller de soi. Suivre la pente des lettres comme le fait Jaffeux, c’est montrer que les choses ne vont pas de soi. Qu’en réalité elles divaguent et varient mais que par habitude et dressage, il faut bien le dire, nous les figeons et les éteignons, nous les vidons de leur substance, de leur électricité.
De la paresse (P. Jaffeux)
« Sa paresse était un effort décidé à cultiver le savoir magique de son ignorance sacrée ».
→ je note la tension entre les mots paresse et effort ! Mais ce n’est pas tout, il y a ce savoir magique et cette ignorance sacrée, qui semblent à leur tour et encore renvoyer à des réalités bafouées par la rationalisation, les discours, la technique, le sentiment de toute-puissance de l’homme contemporain. Magie et tentative d’alchimie à partir des lettres, plus que des mots, même si en définitive et ce n’est pas le moindre paradoxe, ce sont quand même des mots et des phrases que nous lisons et pas un assemblage de lettres sans signification attitrée. Les lettres, il me semble avoir déjà usé de cette comparaison, comme les atomes. Magie peut-être d’un écrivain qui essaie de jouer avec la table des éléments. Dans le seul but de tenter de déjouer la raison toujours castratrice. Et de renouer avec l’ignorance des premiers temps, aussi bien sur le plan phylogénique que sur le plan ontogénique.
Du hasart encore (Philippe Jaffeux)
« Ses digressions convulsives concentraient la beauté du hasart sur un alphabet immobile » : ne serait-ce pas, si je peux employer cette formule un peu curieuse, un autoportrait du texte ? (n°23)
→ avec cette dimension du hasart, peut-être très proche de John Cage, qui me semble jouer le rôle d’une sorte de levain pour faire lever la pâte de toutes ces petites baguettes allongées » ?
Une perversion de l’alphabet (P. Jaffeux)
et il y aurait une sorte de perversion de l’alphabet : servir à composer des mots compliqués ! À moins que les lettres aient été trompées ? (n° 23)
→ l’idée de Philippe Jaffeux semble plutôt de rabattre le vocabulaire sur un petit corpus (je l’imagine comme rangé dans un grand sac, celui du marchand de sable de mon enfance…), avec beaucoup de récurrences, ce qui contribue à donner à chaque mot ainsi repris une sorte de définition tacite par éclats successifs.
Si je ne suis que pour moi (Celan, le Talmud)
Marc Dugardin me confie une page de ses carnets et m’autorise à reproduire ici cette note :
« Autre rebond, dans le livre de John E. Jackson, Paul Celan / Contre-parole et absolu poétique (Corti, 2013) [...] je retombe sur ces lignes soulignées (commentaire du vers de Celan : Je suis toi quand je suis moi) : C’est aussi un vers qui démarque à sa façon un passage du traité du Talmud, « Pirké Avot », commenté par Rabbi Hillel, et qu’Emmanuel Levinas aimait à citer : « Si je ne suis pas pour moi, qui sera pour moi ? Mais si je ne suis que pour moi, suis-je encore moi ? »
Ces émois qui font l’avenir (H. Cixous)
« Là où elle est, désir, volonté, tous les émois qui font l’avenir sont comme sa peau, brûlés, dévorés. » (161)
→ ces émois qui font l’avenir, émois qui manquent si cruellement lors des grandes dépressions, qu’elle concerne l’individu ou la société.
Rédigé par Florence Trocmé le 02 septembre 2014 à 21h43 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent