La substance mnésique
Cette belle formule de Maylis de Kerangal : « la substance mnésique ici déposée ». (À ce stade de la nuit, p. 52)
→ et cette question des lieux de dépôts de la substance mnésique. Cette conviction que l’expérience proustienne (madeleine, pavés de St Marc, etc.) n’est sans doute pas une expérience exceptionnelle et isolée mais une constante, dont nous avons souvent très peu conscience. Toute cette substance mnésique qui s’accumule autour de tant de lieux, d’objets, mais aussi de visages et de paysages et qui en continu, plus ou moins manifestement réactivée en « tâche de fond », en arrière-plan de telle ou telle situation présente, en modèle la perception. « Une stratigraphie invisible qui forme et déforme, qui décompose et recompose, à la fois dans le temps et dans l’instant » les reliefs, les pays, les territoires, « tous ces espaces que nous éprouvons ». (p.52). Maylis de Kerangal évoque alors la leçon inaugurale au Collège de France de Gilles Clément : « A la question, qu’est-ce que le paysage ? nous pouvons répondre : ce que nous gardons en mémoire après avoir cessé de regarder ; ce que nous gardons en mémoire après avoir cessé d’exercer nos sens au sein d’un espace investi par le corps. »
Et ces propos me ramènent vers ce que j’écrivais, il y a peu, sur la colline.
Jacques Roubaud
J’entreprends non sans une petite appréhension la lecture de l’imposant livre de Jacques Roubaud que viennent de publier les éditions Nous, à qui j’ai promis une note. Le livre s’appelle C, du nom du symbole mathématique qui est le signe du complément. « Montage de raretés et d’inédits, C contient des poèmes composés entre 1962 et 2012 ».
D’après le courte note qui figure sur la quatrième de couverture, on comprend qu’il s’agit d’un montage, à partir de « poèmes volontairement omis dans plusieurs des livres publiés par l’auteur depuis 1967 ». Ces poèmes et textes sont entrelacés à d’autres séquences de poèmes. Un montage sophistiqué donc, régi par des nombres, 5 parties, 26 chapitres.
Le livre s’ouvre par une séquence « se souvenir ». Ce thème central, sinon premier, de toute l’œuvre de Roubaud, qu’il s’agisse de poésie ou de prose (et en particulier du grand cycle de proses de mémoire L’incendie de Londres). C’est une suite de 100 poèmes composés presque tous de trois vers, en 5/3/5 syllabes : souvenirs stoppés / en 3 vers / courts. datés. notés. » en ordre chronologique sauf le 100ème qui effectue une sorte de retour arrière. JRR 1961. JRR 1940. Il s’agit du frère de l’auteur, Jean-René Roubaud, JRR qui s’est suicidé en 1961.
Partout bien sûr des sonnets, dans toutes sortes de variantes, forme centrale là encore dans toute l’œuvre de Roubaud, qui est aussi un grand théoricien et non moins grand connaisseur du sonnet.
Mais ce qui frappe, surprend même, c’est que quelle soit la sophistication des formes, de la recherche formelle, on a l’impression de lire surtout des poèmes d’amour et de très beaux poèmes d’amour, parfois discrètement ou plus clairement érotiques. Sous toutes les opérations chiffrées, plus ou moins codées et sous les contraintes formelles affleurent, partout, une extrême sensualité, une sensitivité : les messages des sens sont partout et viennent faire craquer les carcans formels. Et finalement cette poésie, en ses tours et détours, retient par ce qui en émane.
Il m’est arrivé, une ou deux fois, de penser à Michel Butor (p. 77)
Le Brouillon Général (Novalis)
Allia, toujours prêt à de folles entreprises (qu’on se souvienne de la traduction du Zibaldone de Leopardi !) propose aujourd’hui une traduction du fameux Brouillon Général de Novalis. Sous-titre, « Matériaux pour une encyclopédistique », 1798-1799. La traduction est d’Olivier Schefer (celle du Zibaldone était de Bertrand Schefer), Olivier Schefer qui signe une remarquable introduction. « Esprit impatient et profond, Novalis demande aux livres qu’ils soient tout ou rien ». Et il propose de comprendre le Brouillon Général comme une bibliothèque déconstruite et repensée. (p.7). Il fait une comparaison qui m’enchante avec la bibliothèque d’Aby Warburg et ses méthodes de rangement. Ce Brouillon est composé de notes fragmentaires qui convoquent les disciplines et les objets les plus divers qu’il mélange et brasse. « Novalis veut le Tout, mais il le veut à travers des fragments, ou en convoquant une multitude de formes qui sont aussi bien l’expression moléculaire de la totalité que sa dispersion et son éparpillement en d’autres directions, souvent inconnues. » C’est un laboratoire mental prodigieux, situé entre le cabinet de curiosités et la chambre du Docteur Faust, où le jeune poète-philosophe jette ses pensées les plus urgentes (il les qualifie en allemand d’Einfälle, ce sont des trouvailles, des fulgurances, des incidences. (p.10). Il ne s’agit pas tant de classer et d’organiser que de « faire sauter les verrous hiérarchiques », une vraie et salutaire leçon de désorganisation. Pour Novalis, penser et réfléchir c’est avant tout expérimenter et la « pensée ne vaut que pour autant qu’elle se confronte à des réalités concrètes ». Il y a sous-jacente dans ces pages qui m’intéressent au plus haut point comme une ligne Leonard de Vinci (cité par O. Schefer)-Novalis-Paul Valéry (non cité).
Tenter de penser juste (intonation)
Réfléchir à la surenchère médiatique sur la question de la menace. La menace est évidente, elle est là pour des années à mon sens, l’attentat est imparable, mais on ne pourra pas vivre en ne pensant qu’à ça, pas plus qu’on ne peut vivre les yeux fixés en permanence sur notre fin à venir, il me semble. Il nous faut faire notre travail, là où nous sommes, avec les dons et les compétences qui sont les nôtres. Il ne s’agit pas d’oublier ce qui est arrivé, bien sûr, cela fait partie de notre nouvelle réalité intérieure, mais il nous faut apprendre à vivre avec cela et aussi, pour moi, tenter de le rapporter à la souffrance de tant et tant qui vivent des attentats quasiment au quotidien, en Afrique, au Moyen-Orient, partout. La violence est mondialisée et elle se nourrit de sa médiatisation. Il faut sans cesse tenter de penser, le plus possible à l’écart des médias, tout en se tenant informés. Pas du tout évident.
Lire une revue
Lire une revue à thème, c’est aussi s’adonner à une vraie étude psychologique. Les réponses sont incroyablement typées, en fonction des personnalités. À une question aussi générale que « que peut le poème? », il y a des réponses incroyablement narcissiques et fermées, des réponses théoriques fouillées et quelques réponses vraiment personnelles, où l’on sent que l’auteur s’est impliqué, mis en danger. Je pense ici aux réponses de Françoise Clédat et à celle de Pierre Drogi.
Que peut le poème, Françoise Clédat, revue Triages (Tarabuste)
Françoise Clédat s’appuie sur une donnée concrète : que peut, que pourrait un poème, un texte, en face de la catastrophe de Fukushima? Comme toujours chez elle, le cheminement est étayé non seulement par sa propre réflexion, mais plus encore par un solide corpus de livres. Ici presque tout écrits par des Japonais et notamment un romancier Furukawa Hideo. Elle lit aussi Yoko Tawada, Journal des jours tremblants, Christophe Fiat, Michaël Ferrier, William T. Wollmann. Je les cite parce que cette attention-là, autour d’un sujet que l’on se donne, me parait importante et digne, juste. Pas une réaction narcissique devant l’évènement, mais une réflexion en profondeur, qui passe par celles des autres et notamment de ceux qui sont en première ligne, qui sont directement concernés. J’ai souvent pensé, bien que la démarche soit très différente, au très impressionnant livre de Svetlana Alexievitch sur Tchernobyl. Je note au passage que ce livre a davantage fait pour me faire prendre conscience de ce qu’est une catastrophe nucléaire que bien des articles scientifiques ou reportages.
Parmi les lectures de Françoise Clédat, il y aussi Ryoko Sekiguchi et Samar Yazbek (Feux croisés, journal de la révolution syrienne). On est sur le champ, mais on ouvre aussi le champ, se donnant des atouts autres pour tenter d’approcher le sujet. Je pense à cet instant que le nouveau numéro de la revue Europe porte sur la question « Témoignage et Littérature ».
Enfin Françoise Clédat ne se cantonne pas à la littérature, elle interroge aussi le projet de création sonore Meanwhile, in Fukushima, mené au Japon par Dominique Balaÿ. Je note : « sources sonores brutes en référence directe avec le cataclysme, bruits des travaux de décontamination, mais aussi voix humaines et matériaux textuels (…) autant d’enregistrements remaniés, remontés, traités en studio, donnant lieu à des composition électro-acoustiques. (…) Productions esthétiques étrangères en elles-mêmes à la catastrophe (…) mais d’où l’idée de douleur émane, poignante, avec un impact qui parfois sidère. (…) par quoi la musique pose un défi à la poésie, défi qu’elle semble gagner sur les deux plans : celui de l’émotion, mais aussi, et peut-être surtout, de l’idée par cette capacité à être, pleinement, un sens qui, échappant au schéma signifiant/signifié, échappe à la signification, ne se résout pas en approximations propres à enfoncer des portes ouvertes, marquées du sceau de la bonne intention, de l’idéologie ou d’un lyrisme consensuel. »
→ dans ces quelques phrases me semble bien posée tout la question du poème face à l’évènement, de l’engagement même. Avec ces trois écueils redoutables, la bonne intention (et la bonne conscience ?), l’idéologie et le lyrisme consensuel et douteux.
Le son et le mot (François Clédat)
Dans ce même article, Françoise Clédat écrit : « L’idée du son plus forte que l’idée du mot. Ou comment l’idée du son peut être autant le beau que le mal, le beau sans cesser d’être le mal. Le mal sans cesser d’être contredit par le beau mais supporté par lui dans son absolu de mal. Comment le son peut tenir beau et mal serrés dans sa ténuité, et que ce soit immense à la mesure de notre incompréhension à la mesure de notre adhésion à la mesure de quelque chose qu’on est près de comprendre, qu’on est près d’atteindre, où tremble le sens qu’il y a à être humain à l’être au bord à l’extrême bord du bord. » (p.25)
L’échec du poète (Françoise Clédat)
« L’échec du poète – mon échec – n’est pas celui du poème. Serait l’échec d’une manière de se tenir ou de ne pas se tenir à l’intérieur du réel telle qu’elle ne cesse d’appeler poème la question mais entérine la faillite de la réponse, s’il faut nommer réponse l’espoir d’une résistance aux violences du monde -guerres et crises- par l’invention d’une forme poétique qui aurait puissance effective de résistance. » (p.29)
Qu’est-ce qu’on est en droit d’attendre d’un poème
Variante à peine de la question, que peut le poème, telle que la propose Pierre Drogi dans un autre très bel article de la revue Triages de Tarabuste.
« Poème : travail de fond, de basse fosse, de solitude obstinée tendue vers la rupture d’un silence d’autre nature, obstiné lui aussi, qui "répond", en lieu et place de la réponse attendue, à nos questions. Comme une absence d’écho même de notre voix. Un encombrement d’abord, un étouffement (…) combat adressé du dedans contre l’insignifiance, contre l’absence d’articulation possible de la pluralité foisonnante des éléments. »
Importante cette notion d’articulation de la pluralité foisonnante des éléments, qui me semble soudain « décrire » très bien la poésie de Pierre Drogi, en son étrange foisonnement, bestiaires et végétaux, et dans ses articulations très particulières, textuelles et de mise en page. On ne serait pas si loin du projet fou du Brouillon Général de Novalis. « Il faut de tout pour faire un poème, il y faut des milliers de sensations » remarquait Rilke cité par Pierre Drogi.
Ce que j’attends de la lecture de poème (Pierre Drogi)
« Ce que j’attends d’une lecture de poème : le sentiment d’une dimension de profondeur qui écarte les mots, me laisse respirer entre eux, me donne du temps, fait appel à tout ce que j’ai senti, lu, éprouvé, mis à l’épreuve auparavant, que le texte convoque en me donnant en même temps la certitude d’une rencontre, sans face à face et sans enjeux de pouvoir. Une non-magie, inefficace donc sauf en ce qu’elle me fait éprouver émotion et feu, à fleur de peau de la parole, dans le frisson et la ferveur de prononcer ou d’articuler les mots d’un autre et d’entendre, en pleine conscience, en pleine vue d’un esprit aux aguets, le glissement de tous leurs sens. (…) un déconditionnement et peut-être plus encore, la recherche d’une adéquation et d’une justesse. » (p. 41) et un peu plus loin : « Je reconnais à ce qu’il m’offre cela qu’il est poème. Pierre de touche et d’épreuve. Je le reconnais en cela qu’il affecte ma vie, qu’il m’en ouvre une perception neuve. (…) en charge d’un sens ou du sens, tout à coup, alors même que la langue, tout autour et peut-être même en soi, ne fait plus parole, ne se fait plus parole, n’assure plus un échange ne permet plus la rencontre, paraît inapte à quelque transmission que ce soit. » (p. 42)
Dans ce numéro, j’ai aussi apprécié les contributions d’Alain Lance, de Michèle Métail, qui me semble relever plutôt d’une approche historique de leur propre travail ou celle d’Alexis Pelletier. Mais ce sont Françoise Clédat et Pierre Drogi qui m’ont donné le plus le sentiment d’avoir affronté un vrai risque en répondant à la question et d’être allés chercher des réponses très personnelles mais qui en même temps peuvent avoir une forte résonance pour le lecteur.
Langues et voix périmées ? (Pierre Drogi)
Noter cela encore qui me parait répondre si étroitement à mes réflexions récentes sur la voix et la parole dans l’espace médiatique : « la langue et la voix (…) en quelque sorte périmées, plus aptes à articuler une parole qui fasse pont ni à transmettre un sens. En cela, elles se contentaient de rédupliquer la voix puissante "du monde", voix en deux dimensions, voix sans profondeur et finalement toujours, dans ses effets, quantifiable et mesurable. Elles étaient mimétiques de cela même qu’elles tentaient de dénoncer, (…) calquées sur les mauvais usages, sur les usages pervers et l’instrumentalisation qu’elles tentaient de pointer. » (p.40)
Présence fantomale rétroactive
Étrange sentiment à la lecture de ce numéro de revue, qui semble hanté par une absence immense, celle des évènements de janvier et novembre 2015. Et pour cause, tous ces textes ayant été écrits en 2013 ! Il y a comme une présence fantomale rétroactive pour le lecteur qui les découvre aujourd’hui et qui, avec les autres dont ces écrivains bien sûr, a traversé ces évènements qui ont sans doute modifié très en profondeur, peut-être à jamais, une certaine appréhension du monde.
Un entretien avec Jacques Roubaud ?
Souvent lorsque je lis, les questions fusent sous mes pas de lectrice comme les sauterelles dans un pré d’été. D’où un goût de plus en plus marqué pour les entretiens !
J’avance dans ma lecture de C. Lecture dans laquelle je me sentais un peu perdue mais qui s’éclaire petit à petit.
Je me demande alors si je n’aimerais pas faire un entretien avec Jacques Roubaud en lieu et place de la note promise à l’éditeur Nous.
Quelques questions que je me pose :
Haïku, alexandrin, tridents et pentacles, le rôle de la forme ?
L’origine du poème : un cadre (contraintes, formes définies que l’on « remplit ») ou bien un matériau, en grande partie mnésique, exclusivement mnésique ( ?) que l’on « formate » ?
C = le Grand Incendie = une traversée autobiographique ?
Un livre où l’amour semble plus manifeste qu’ailleurs ?
L’alliance de poésie et mathématique ?
[NB a posteriori : cet entretien, imaginé dans les premiers jours de janvier, lors de l’écriture de cette note, a bel et bien été réalisé et je l’ai publié ce vendredi 22 janvier 2016]
Apprendre (Jacques Roubaud)
« apprendre. il y a toujours plus à faire » (en 1964, p. 117)
Effet boule de neige d’apprendre. Plus on connait, plus on sait ne pas connaître et plus s’étend le champ de ce qu’il y a à connaître.
Tridents et pentacles (Jacques Roubaud)
Heureusement, Roubaud, grand seigneur, explique au lecteur son travail sur la forme. Ces poèmes que l’on a lus au début du livre sont des tridents, parfois des pentacles, formes inventées par lui.
Trident disposé comme un trident sur la page, trois vers, 5/3/5 syllabes et ce signe ⊗ qui indique le pivot du poème. Le trident est parfois augmenté de deux vers, 4/6 ou 6/4 et devient alors un pentacle a minore ou a majore.
« La forme-trident / ⊗ rémunère / mes riens de mémoire » (136)
« Je me veux restanque / ⊗ retenant / les terrains passés (136)
« En trois vers saisis / ⊗ Mnémosyne / ta duplicité » (137)
Je ne reproduis pas ici exactement la forme qui est celle présentée.
Encore quelques tridents
« parce que compter / ⊗ est avant / la vue, la parole » (138)
« l’astreinte des nombres / ⊗ un confort : précieux, dangereux » (140)
1 mot : son aura / ⊗ me divulgue / des sentiers : le sens ? (143)
La répétition (à partir de Roubaud, cette fois)
« la répétition / ⊗ imprécise / écrase le temps »
→ d’une profondeur saisissante sur la question de la répétition. En musique, où la reprise joue comme un rebours, on repart en arrière (ici image stupéfiante de cette fusée qui revient tout tranquillement sur son pas de tir !). Ou bien ces petites images animées que l’on voit sur les réseaux sociaux, qui répètent sempiternellement la même séquence très brève. Le rôle de la répétition en psychologie des profondeurs : écraser le temps, le retourner comme un gant, le nier, en bloquer l’écoulement ?
Et pendant ce temps (S. Gubaidulina)
Les très belles et curieuses pièces de Sofia Gubaidulina, jouées par la pianiste Claire-Marie le Guay, Musical Toys, une collection de pièces pour piano pour enfants, qui à l’instar de celle de John Cage éveille plus que des souvenirs, des sensations sonores enfouies.