Rédigé par Florence Trocmé le 04 avril 2012 à 10h10 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
beau, un peu voilé, 7,7°, hier soir un petit orage, trois coups de tonnerre étouffés.
Lectures
Magris (Alphabets), la Grammaire méthodique du français et Mandelstam, Le Bruit du temps…. – toujours ce désir latent d’avancer dans ma connaissance de ma propre langue en même temps que je découvre une autre langue, de travailler la grammaire, les procédés littéraires, les figures de style, etc. Auxeméry me cite une phrase de Valéry qui est un vrai coup de pied : « se souvenir de Valéry : quiconque ignore l’usage des tropes et des figures a des chances de ne jamais savoir de quoi il parle (il ne l’a pas dit comme ça, mais c’est l’idée générale) !!! »
Musique
L’introduction, quelques mesures, du quatuor Razumovsky n° 9 de Beethoven (par les Alban Berg) : quelque chose de sidérant dans cette intensité, comme une immense question latente, dont va sortir le quatuor qui immédiatement après se lance dans un allegro vivace… ces mesures anticipent Chostakovitch.
Lire, manque, absence (Sartre et Marielle Macé)
(toujours le livre de Marielle Macé, Façons de lire, manières d’être)
« Il y a quelque chose qui manque dans la vie de la personne qui lit et c’est ce qu’il cherche dans le livre » (citation de Sartre dans Que peut la littérature donnée par MM, 136)
→ expérience de toute une vie de lecture. Avec, à l’origine, le besoin de combler le manque : manque sous toutes ses formes, absence des êtres aimés, ennui, manque de réponses et de parole, manque de connaissance devant l’étendue des questions…On parle bien d’ailleurs parfois de boulimie de lecture, ce qui suppose une forme d’avidité née de la nécessité de combler un vide, un trou central au cœur de l’être, lequel est inhérent à l’espèce humaine, sensible aux plus sensibles dès l’enfance et sans doute masqué aujourd’hui par le bruit du temps, la fureur de la consommation et de l’information, mais néanmoins présent et informant, parfois tragiquement, toute vie.
→ Le livre certainement très fondamental objet transitionnel et sans doute encore aujourd’hui !!!! Cela qui compense le manque, l’absence, là encore sous toutes ses formes.
Ce que cherche, dit Sartre : le lecteur cherche sans aucun doute à apaiser quelque chose qui brûle, absence ou insupportable question….
→ Mais le livre, par opposition à l’objet transitionnel de l’enfant, le doudou imprégné de l’odeur maternel, n’est pas régressif mais ouvre une dynamique vers l’avant. La lecture apporte un soin à mon deuil, il me permet une forme d’émancipation par rapport à ces liens qu’il faut apprendre à défaire pour grandir, il introduit dans ma vie d’autres présences, qui pour être fictives n’en ont pas moins une forme de réalité, il me donne des amis, des alter ego, des personnages supports d’identification, des frères et des sœurs autres que ceux que me donnent la vie réelle…
→ La lecture permet aussi de s’oublier, de suspendre le moi, de le dissoudre dans une autre réalité, de le débrancher momentanément de ses sources de souffrance. (Mais comme me le fit remarquer jadis une amie proche, il faut toutefois que cette souffrance ne dépasse pas un certain seuil, sinon le lire devient impossible).
NB : le développement de Marielle Macé, à partir de Sartre, et à ce stade du livre, ne se fait pas autour des sentiments, mais autour de la quête du sens, Sartre disant « ce qui lui manque, c’est un sens, puisque c’est justement ce sens, total, qu’il va donner au livre qu’il lit »
Noter cependant qu’il y a bien dans cette action de donner un sens total au livre lu un investissement qui vaut en intensité celui de l’enfant dans l’objet transitionnel.
rosée sur sec
goutte, rosée sur sec, flux contre feu : dispersion et éclats, entités étêtées – fragments d’unité dispersée au bord du trou noir
Rédigé par Florence Trocmé le 04 avril 2012 à 10h04 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
Beau temps – 9°4
Lectures
Un grand article de près de 20 pages sur Ch’Vavar, par Pierre Vinclair, passionnant - Fini Et Leçons et coutures, un très bon livre à relire en raison de sa grande complexité et de son « cryptage » revendiqué par Jean-Pascal Dubost – Alphabets de Magris que j’ai bien fait de ne pas abandonner car j’y fais de belles découvertes.
Musique
Quatuor Razumovsky n° 9 de Beethoven par le quatuor Alban Berg, en particulier l’Allegro molto
Magris et Dubost
On n’imagine pas traitement plus opposé autour d’un point focal qui est le même : des lectures et de leur influence… D’un côté, Dubost, des poèmes denses, presque refermés sur eux-mêmes, ne livrant que parcimonieusement leurs innombrables secrets (dont secrets de fabrication), laissant au lecteur un important travail de construction, reconstruction, invention même au sens archéologique du mot, à partir du donné, quelque chose de volontairement crypté, l’auteur le revendique qui parle de crypto-poèmes ; de l’autre un effort didactique important, une volonté de se mettre à la portée du lecteur. Bien sûr, deux écrivains, mais l’un fait œuvre de poète, tandis que l’autre se situe plutôt du côté du journalisme littéraire (de très haut niveau, même si les articles, sauf une ou deux exceptions ne sont pas destinés à des revues, mais à un grand quotidien du soir). À Dubost, l’extrême concision, en un ensemble souvent concaténé où les plans sont rabattus, parfois même écrasés les uns sur les autres, A Magris le déploiement, avec parfois une toute petite tendance à être un peu long, à délayer le propos. Mais dans les deux cas, ce rapport fou à la lecture, cette passion, et pour le lecteur une incitation à la découverte et à toujours plus lire.
Wittgenstein et le tout petit (via JP Dubost)
À la fin de son livre, Jean-Pascal Dubost donne un bref recueil de citations. Sont-elles toutes incluses, directement ou par allusion, dans le livre, je n’ai pas su le déterminer. Mais leur raison d’être là est évidente, elles entrent en résonance avec le propos elliptique des poèmes, et parfois l’explicite, à leur manière.
Tentation, éludée, de les reprendre ici, car toutes ou presque me parlent et mériteraient le petit travail gloseur du Flotoir… mais cela m’entraînerait un peu trop loin.
Mais je relève : « Vouloir dire quelque chose est comme s’élancer vers quelqu’un » ! Wittgenstein (in JPD, 130)
→ parce que vérifié, ou plutôt expérimenté très concrètement hier en observant les efforts physiques très intenses, agitation des bras et des mains, comme une poussée intérieure, d’un tout petit pour essayer d’émettre un son, en une intense mobilisation corporelle et d’énergie, comme une tension vers qui est là, attentif à cette tentative de communication et d’imitation.
Magris, littérature autrichienne, capitalisme
Dans Alphabets un très fort chapitre sur le rapport de la littérature autrichienne des deux siècles derniers avec l’argent. Autour de cette proposition : une tendance anticapitaliste se fait jour dans les écrits des écrivains autrichiens de ce temps, a contrario de ce qui se passe par exemple en Angleterre ou en France où la révolution industrielle, l’essor du capitalisme et le rôle de l’argent sont intégrés dans les romans. C’est un véritable petit essai, qui ne parut pas dans le Corriere comme la plupart des autres articles du livre, mais dans une revue littéraire. Belle traversée, magnifiquement informée aussi du contexte historique et social du temps (à noter car pas si fréquent dans l’analyse littéraire). Nuancée car Magris montre que s’il y a bien à cette époque une distance des Autrichiens envers le capitalisme, ils ne le pensent pas moins et ont su donner des travaux remarquables dans le domaine de l’économie (auteurs et livres cités par Magris dont l’érudition stupéfie).
« La nouvelle conception de l’argent est indissociable du genre littéraire par excellence qui raconte cette modernité capitaliste, le roman, dont l’affirmation s’accompagne du déclin définitif de l’épopée » CM, 132). Magris de montrer aussi que du fait de cette position un peu en retrait par rapport à l’enthousiasme capitaliste, « la culture autrichienne sera un avant-poste et un sismographe de la crise ; et Vienne, la "station météorologique de la fin du monde", comme dira Karl Kraus. » (CM, 135)
Magris parle du Streben faustien, « incessante aspiration à agir et à se réaliser et lui oppose l’attitude qu’il décrit comme un « amour de la halte au bord du néant », une attitude d’écart et de renoncement présentée comme « une stratégie de défense extrême de l’individu » (CM, 136 et 137) de l’être qui renonce à l’affirmation de soi (il cite Bartleby et Oblomov)
Magris, Bergounioux, lectures
Une des forces de Magris est l’ampleur de sa culture, qui est loin de se cantonner au champ littéraire, ce qui lui permet d’adosser ses analyses à toutes ses connaissances en matière d’histoire, de sociologie, de sciences humaines et économiques, de philosophie, de sciences aussi sans doute. Une sorte d’esprit non pas universel, qui pourrait prétendre aujourd’hui à l’universel mais à forte propension encyclopédique ! Cela lui donne les moyens de montrer comment les œuvres sont souvent révélatrices, symptomatiques, voire annonciatrices des mouvements de fond des sociétés et des civilisations.
Cette ampleur et le champ couvert par ses lectures me font souvent penser à Bergounioux, je sens ici une même volonté de tenter de penser le monde avec l’aide essentielle, vitale, des livres. Mais Bergounioux parle finalement peu de ses lectures, y compris dans les 3000 pages de ses Carnets, où il se contente d’en citer les titres (et c’est souvent frustrant pour le lecteur !)
Il faut d’ailleurs tenter de voir cet Alphabets non pas à l’échelle du chapitre, même si chacun peut, du fait de son origine, un article pour la presse, être considéré comme un tout autonome.
Musil et le sens du possible vs le sens du réel (Magris)
Quelques très beaux propos sur Musil et notamment cela : « lorsqu’au sens du réel – qui souvent absolutise la réalité présente, en la considérant comme la seule imaginable – s’est opposé avec Musil, le sens du possible. »
De façon générale ce chapitre brosse une véritable petite histoire de la littérature autrichienne, évoquant les figures de Stifter, Grillparzer, Joseph Roth, Musil, Karl Kraus et bien d’autres…)
Lectures et connaissances
Un aspect non évoqué par Marielle Macé, mais ce n’est pas son sujet, est le livre comme moyen d’acquérir des connaissances. J’ajouterai ici non seulement moyen d’acquérir de nouvelles connaissances mais aussi parfois moyen de préciser des connaissances, de les ordonner, de les situer.
La difficile question pédagogique de la « situation » des connaissances ! À quel ensemble cela appartient-il, où cela se situe-t-il, dans le temps et dans l’espace, à quoi puis-je le rattacher, de quoi dois-je le distinguer, avec quoi dois-je ne pas le confondre.
Ici dans ce chapitre sur la littérature autrichienne, c’est un peu comme si Magris ramassait pour moi des cartes éparses sur une table pour les ranger dans la main, par famille et couleurs ! Mais si on file la métaphore, pas pour embrigader mais les relancer dans le jeu, les confronter à d’autres mondes, d’autres couleurs, d’autres figures.
Cœur de si peu de coups encore - Triptyque
déambulation, le pas, bercement, portage lent en suspens du temps, berceuse de l’instant – marcher, rêver, porter –
le dire pousse au fond, il élance, agite, force obstinée, vitale, tentant délivrance et gésine, soi seul à naître, hors de corps, expulser un peu de soi, indices d’indicible encore et visée, la cible du dire
petite âme neuve, dépli, déploie, cœur de si peu de coups encore – infini des possibles, à peine éclos, variation latente sur thèmes fugués à seize voix.
Rédigé par Florence Trocmé le 03 avril 2012 à 10h27 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
soleil, beaucoup, pas de pastilles roses à cause du changement d’heure la semaine dernière – 8° et petit vent du nord.
Musique
Adagio du quintette à cordes de Schubert – début de la fantaisie en fa mineur, du même Schubert (piano)
Lectures
La Quinzaine Littéraire qui ne me retient pas (j’ai déjà lu dans Le Monde -ce qui me fait tempérer ici mes propos parfois très sévères sur le Monde des livres- des articles sur Hilsenrath et sur Michel Crépon et son Consentement meurtrier que j’ai même acheté – Et leçons et coutures de JP Dubost, presque terminé – Alphabets de Magris – des notes de Claude Mouchard.
De guingois (Isabelle Pariente Butterlin)
« Puisque, dans ce monde, tout va de guingois, je ne vois aucune nécessité de penser que l’écriture, elle-même, ne doive pas pencher et partir de guingois, et elle-même nous dérouter, au moins autant qu’elle se déroute. [...] Il faut saisir ici le mouvement. Ou plutôt, le laisser se déployer. J’ai de plus en plus l’impression, la certitude intime, que les mouvements profonds de l’esprit demandent seulement qu’on les accompagne. Il suffit de les laisser se déployer. Simplement se déployer. Ne pas faire effort. Ne pas bouger. Ne pas interrompre leur déploiement. » (Isabelle Pariente-Butterlin sur son site)
Autodéfinition du boulot (Dubost)
Il me semble qu’ici en effet JP. Dubost mâche le boulot du lecteur et/ou critique en lui donnant une belle clé et ce n’est d’ailleurs pas la seule, plusieurs sont distribuées en trousseau éparpillé depuis les propos préambulaires jusqu’au répertoire de citations de la fin : « hirsute charivari mixturé d’allusions à l’air du temps voire à l’histoire universelle des hommes sans droits et d’anecdotes et de détails autobiographiques à renfort de méta (discursif ou poétique ou linguistique) » et il poursuit, justifiant du même coup le titre « ce ne sont que leçons, bâtis, coutures et forgeries, émanations de grands esprits littéraires, articles de récup’ et palimpsesteries ». (JPD, 71)
On retrouve ici, en formules ramassées et chahutées de langue, nombre des points déjà évoqués au cours de la lecture, ces jours derniers. Avec une sorte de double mouvement de la part de l’écrivain : une forme de moquerie et de distance par rapport à lui-même (mais pas un dénigrement) et en même temps une forme de justification de la démarche, avec l’idée, peut-être, c’est une hypothèse, de montrer qu’elle est naturelle, en ce sens que toute démarche d’écrivain ne peut être fondée, de manière plus ou moins apparente, que sur ce schéma-là, d’appropriation/digestion des œuvres d’autrui ? Tout livre comme un immense cut-up plus ou moins crypté ?
Autre clé, un peu plus loin « une lectobiographie généralement complexe, sinon cryptée, en partie centonifique » (JPD, 75) : on est bien donc dans l’idée d’une sorte de cut-up/montage généralisé ! de compost, de bouillabaisse, de bol de ruminant, etc. (noter toutefois que dans toutes ces opérations, c’est le travail sur le matériel qui finalement engendre et signe le résultat !). Ce ne sont pas le colin et le cabillaud qui font la soupe de poisson, mais la cuisinière et ses choix.
Tout cela devrait amener aussi à une réflexion sur le plagiat. Bien sûr par le brutal copier/coller flemmeux tant pratiqué par les étudiants ni le vol/viol pur et simple qui sévit trop souvent mais le mixage de la pensée, de l’œuvre, des idées, des propos d’autrui au cœur même de sa prose propre, de son poème. Jean-Pascal Dubost revendique clairement le droit de s’approprier et de ne pas forcément italiser ou citer ses sources. Tout cela lui appartient de fait et il a loisir de l’apparier, le travailler, le découper, le monter, le couturer à son gré. Il faudrait ajouter ici une pointe ironique en disant que notre niveau moyen de culture est tellement bas qu’il y a peu de chances que le lecteur décrypte toutes ces allusions… même si quelques critiques aiment bien montrer leur biceps en les éludant une à une !!!!! Dubost joue avec ça d’ailleurs, donnant quelques clés, dont on peut se demander si certaines ne sont pas apocryphes !
Et on n’en a pas encore fini avec les clés, car voici un peu plus loin cette nouvelle auto-définition : « abracadabranques carambolages syntaxicaux et drôles de bousculades lexitaxiques » (JPD, 82).
On peut prendre les trois citations de ce paragraphe, on a la note de lecture du livre !
Sur le temps (Cornière et Dubost)
« Cueillir le temps dans l’instant pas si fixe où tout toujours s’effondre » (JPD, 88, poème François de Cornière – il faut dire ici que chacun des 99 poèmes est placé sous le nom d’un écrivain.).
Kakemphaton (mot)
utilisé par Dubost qui cite Bernard Dupriez en son Gradus : rencontre de sons d’où résulte un énoncé déplaisant, voire équivoque » et de donner cet exemple, pris chez Corneille « quand l’effet se recule » qu’on peut entendre, bien sûr, « quand les fesses reculent » (JPD, 89) ; dans cette même page il parle d’un art moqueur, terme que l’on peut sans doute appliquer à l’entreprise de ce livre, où la moquerie, la dérision ne sont pas absentes, sur soi-même, mais aussi en critique des autres et de la marche du monde.
Dans la série des mots en oir (Dubost)
« le rêvoir intérieur ». (JPD 96)
Irêtre (mot) – du lexique (Dubost)
l’adopterais volontiers celui-là ! Toujours chez Jean-Pascal Dubost, sous l’égide Molière : « Pourquoi tant irêtre et les druges avoir autant », autrement dit pourquoi être tant en colère et énervé… (JPD, 103)
Ce livre est aussi un lexique, comme si Jean-Pascal Dubost, qui en tient avec constance depuis toujours, faisait partager au lecteur quelques-unes des entrées de ses petits carnets de vocabulaire ! Il pourrait proposer un Dictionnaire amoureux de la langue française, qui aurait l’avantage d’être tout sauf convenu…. ce pourrait être aussi un jour une idée de feuilleton pour Poezibao !
Et impossible de résister à citer, toujours au chapitre Molière (chapitre ici, c’est 12 lignes) : « maut vieux dire de ces choses fâcheuses de gaieté de cœur et d’esprit en choses de belle bile mises en tropes – (JPD, 103)
Récatonpilu (Dubost)
mais sans récatonpiler long, elliptiquement plutôt, avec la merveilleuse conclusion, placée sous l’égide de Michon, cette fois : « J’écris sous la tutelle d’un vieux Pan de bibliothèque ». (JPD, 116)
Vient ensuite une sorte de répertoire de citations, sur lequel il faudra revenir ultérieurement.
Cohortes au rêvoir
lisant, aimant ce que je lis, mais entrée en lecture énervée et contrariée,
habitée par le regard et les gestes du tout petit
et le sanctus de la messe en si, comme cohorte descendant vers l’abîme de ceux qui sont venus, qui passent et partent sans retour, descendant les grandes marches de l’escalier de la finitude
/
mots accolés, accolades joyeuses, pauses et répliques, séismes de nerfs – sous mots, sous peau, sous jour et temps, la petite sonde vrillant en ondes jusqu’à l’âme et l’os – sanctus, sanctus, passants en partance, grand escalier de la finitude
Regard
Dans tout regard échangé avec un être de passage (quand il y a regard, rarement), des mots projetés de part et d’autre, évaluation, désir, jugement, agressivité, rejet – yeux grands ouverts, avides, pareils à de noirs insectes immobiles, guettant leur proie (Bernanos) – pas dans le regard du tout petit, ni dans celui de l’animal, considérable différence, déracinement, désarrimage du flux du temps, de l’acquis, du langage, suspens du sens unique, présence pure.
Rédigé par Florence Trocmé le 02 avril 2012 à 10h09 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
Retour de la lumière, très belle ce matin, mais aussi de la fraîcheur, un peu moins de 5° ce matin.
Idée et énergie (Magris, Schiller)
« Une idée pour devenir efficace et agir sur la réalité, doit devenir une énergie », propos qui serait de Schiller et cité par Magris dans le bel article qu’il lui a consacré dans le Corriere della Sera, en 2005 et repris dans Alphabets (CM, 102)
→ en fait cela tourne autour de la question de la motivation, étymologiquement si je ne me trompe pas, ce qui met en mouvement. Que d’idées très belles, prenantes même, et qui restent lettre morte (idées de livre, désirs de connaissances, etc.) parce qu’en fait, elles ne sont pas mues, au niveau profond, souvent inconscient, par une énergie. Magris développe d’ailleurs en appui un exemple qui a trait à la psychopathologie, celle de l’agoraphobe qui a beau savoir qu’il ne craint rien à travers telle place, ne pourra agir tant qu’un certain nombre de modifications intérieures, impliquant de l’énergie psychique (et un déplacement de celle-ci), ne seront pas en œuvre.
Cela me renvoie aussi à Antoine Emaz qui très souvent parle d’énergie et souhaite volontiers à ses correspondants « bonne énergie ». Qui tourne autour de cette notion souvent dans ses notes et dans ses poèmes. À rapprocher aussi de l’idée biblique il me semble que « qui a la foi, soulève des montagnes ».
« Une pensée des possibles » (Marielle Macé)
Sous cette belle formule (MM, 120), une énergie latente ! La lecture de tel ou tel livre me montre ce que je peux (ou ne peux pas !) faire, réaliser, entreprendre. Elle a souvent été le moteur d’une action bien précise. À rapprocher peut-être de l’idée des « livres-ha » proposée par Jean-Pascal Dubost, dans le sillage du préfacier d’Anna et Mister God… ces livres qui atteignent le centre nerveux de l’être. Et si le centre nerveux est atteint, il y a une chance pour que des mécanismes dynamiques, appropriation et éventuellement agir, s’enclenchent. Avec potentiellement « une augmentation ou un prolongement de soi vers l’ampleur de l’humain » (MM, 121). Et un peu plus loin, Marielle Macé enfonce le clou « avoir des possibles devant soi, c’est ce que Sartre a ressenti au cours des années 30, il appelait cela "être mille Socrate". »(122). Sans aller aussi loin, être soi, un tout petit peu plus, grâce au livre, amplifier son sens de l’humain et son appartenance à l’humain, se découvrir des possibles concrets, ambitieux ou tout simples, ce ne serait déjà pas si mal !
La question du possible devant soi, est aussi « jusqu’à quand » et la réponse me semble devoir être, le plus longtemps possible, même avec restrictions imposées par la limitation du temps qu’il reste à vivre et aussi des possibilités physiques, psychiques, mentales propres à chaque âge. Bref, de l’énergie. Et toujours se souvenir que « la force pragmatique de la littérature réside justement dans sa capacité à instituer du "comme" ». Et si passé un certain seuil dans sa vie, on ne peut plus partir découvrir les sources du Nil, on peut sans doute longtemps s’en aller à la recherche de quelques sources plus proches, en soi et chez les autres. Grâce aux livres. La lecture invite à « ne pas regarder les récits comme des dispositifs narratologiques inertes, mais comme des supports d’opération mentale. L’œuvre a une capacité dynamique de retentissement existentiel. » (MM, 126)
sonde, onde
sonde, onde en profond, traversée de soi, accrochage d’œil roulant – scrute, intense, autre, présence pure, sans mots, ni soi, ni demain, pur présent.
Rédigé par Florence Trocmé le 01 avril 2012 à 10h09 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
Brouillard et brume, voile gris, tours amicales, moins tranchantes – 10°9.
Lectures
Un bel article dans Le Monde, dossier Sciences et techniques, sur une expédition (bateau Tara) qui a fait le tour du monde pour recueillir un maximum d’échantillons de planctons, dans toutes les eaux ; et un article sur le baclofène, cette molécule myorelaxante qui semble faire quasi miracle dans le traitement de l’alcoolisme – Dans le nouveau numéro d’Europe, (n° 996), introduction du dossier Deleuze et surtout larges extraits des dossiers Amelia Rosselli et Adrienne Rich, avec des contributions de la fille de Sylvie Fabre G., Marie Fabre et de Chantal Bizzini. Relu ma traduction d’un article d’un très bel article de Marilyn Hacker sur Adrienne Rich – Et leçons et coutures de JP Dubost – Alphabets de Claudio Magris.
Dans ces « Leçons et Coutures » (JP Dubost)
…il y a une formidable drôlerie. Elle naît essentiellement du mélange, de l’appariement des différences, des antagonismes, des temporalités, des registres. Autour en particulier du choc frontal du vieux français, via le lexique ou des citations de Villon, Rabelais et de la langue de bois d’aujourd’hui, avec nombre de bi-mots comme ceux qu’a travaillés Michelle Grangaud : ici ce sera le développement durable, le tri sélectif et bien d’autres… le bâtard semble systématiquement recherché, avec parfois une pointe de grotesque mais qui me semble-t-il, ne vire jamais au sarcasme.
Compost et bol
Jean-Pascal Dubost recourt souvent à l’image du compost pour décrire le travail poétique. On pourrait aussi parler d’une sorte de bol alimentaire, une rumination féconde qui traite à égal le soutenu et le familier, la pensée profonde et l’allusion triviale, on pourrait dire poursuivant l’idée du bol alimentaire, le caviar et la patate ! Le résultat est plus que comestible, jubilatoire et roboratif. On a bien le sentiment de manquer les trois quarts des allusions et qu’il faudra y revenir, ruminer à son tour comme la vache la bonne herbe grasse (quand la sécheresse ne sévit pas).
amer ça racle vif
amer ça racle vif, descente en rappel, brûlure insistante, rongeant, charge et recharge, stationnaire – essaim tiède en creux, nid dans l’arbre des nerfs, défi au défaire.
Rédigé par Florence Trocmé le 31 mars 2012 à 11h18 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
Rose au levé et au levant – lumière douce, moins voilée – les températures diminuent encore un peu, 12°2 ce matin, retour aux normes saisonnières ? (un de ces bi-mots qui me font penser au beau livre de Michelle Grangaud, Les Temps traversés !
Danse de l’écriture
Écrire serait-il une danse ? Jeux des reflets de ma bague sur le mur tandis que je tape ces textes !
Scandalisée par un article du Monde
Je suis en effet révulsée par un article paru dans le Monde des Livres daté vendredi 30 mars 2012. Le journal a imaginé de demander à un écrivain de se mettre dans la peau du tueur de Toulouse et de donner un texte censé représenter ce qui s’est passé dans sa tête dans les heures qui ont précédé « l’assaut ». C’est scandaleux à plus d’un titre, c’est une injure aux victimes, c’est d’une bêtise, tant de la part de l’écrivain que du journal, qui dépasse l’entendement. Le texte est par ailleurs d’un convenu et d’une vulgarité consternants. Mais on habille ça intellectuellement en disant qu’il s’agit de « passer la conscience de l’assassin au scanner de la fiction »…. [c’est tout à fait intentionnellement que je n’écris pas ici les noms propres.] Je sais qu’un débat sur ce même fond, je dis bien le fond, uniquement, a eu lieu à propos des Bienveillantes de Jonathan Littell, mais on se situait à un tout autre niveau me semble-t-il.
Heureusement, il y a un antidote, un article d’Olivier Rolin, coup de sang aussi dans lequel il s’élève contre l’atténuation -notamment par l’usage mal avisé des mots-, de la monstruosité des actes et de la personne de ce tueur. « façon aussi dérisoire que lâche de tenter d’apprivoiser l’ignoble. » Olivier Rolin analyse particulièrement les deux termes de « gamin » et de « dérive » et s’en prend aussi au « faire des bêtises ». Marc Weitzmann s’élève lui aussi dans ce même numéro contre les tentatives d’explication et écrit « l’explication généralise autant qu’elle rassure et, dans une certaine mesure, absout ». Et il a cette formule qui condamne la tentative qui me révulse tant : « tautologie du présent, l’acte terroriste échappe à la narration ». Se mettre dans la peau du tueur est proprement obscène.
William Marx
Comme très souvent ces derniers temps dans un Monde des livres globalement décevant, la dernière page, qui dresse un portrait approfondi d’un auteur pas toujours parmi les plus connus, est passionnante. Focus ici sur l’historien de la littérature et critique William Marx. Je n’entrerai pas dans les détails de l’article qui a trait surtout à l’image que nous avons du théâtre antique et dont W. Marx montrerait dans son dernier livre « Le Tombeau d’Œdipe », à quel point elle est biaisée et fausse. Construite en quelque sorte, sur des données extrêmement lacunaires. Mais je voudrais surtout relever cet extrait de l’article de Jean-Louis Jeannelle : « [...] à l’encontre d’un des dogmes de la critique littéraire. À savoir que tout texte se suffit à lui-même et qu’il contient, au-delà du contexte biographique et historiques, les données qui permettent de l’interpréter. La question est essentielle et W. Marx y a consacré la plupart de ses travaux, depuis sa thèse sur les deux fondateurs de la critique formaliste, Paul Valéry et T.S. Eliot, Naissance de la critique moderne jusqu’à son Adieu à la littérature. » (Le Monde des livres daté vendredi 30 mars 2012)
Oui c’est soulas ! (Dubost)
Jean-Pascal Dubost, page 36 de Et Leçons et coutures, répond à mon interrogation d’hier sur la joie qu’il aurait eue à écrire ces poèmes. Rêvant autour du mot ancien soulacieux, joyeux, agréable, il écrit « et nul ne doit douter que toutes les figures de poèmes fabriquées en ce livre l’ont été, fabriquées, dans le plus grand soulas » !
Papelardie (un mot), (Dubost)
Fausse dévotion, hypocrisie
mais papelard, qui veut dire faux, hypocrite veut aussi dire dans le langage familier une feuille de papier écrite.
« forge ton propre macroscosme logosphérique de papelardie portée par des cantos d’ouvrier verbal » (37)
Appariements improbables (Dubost)
Chez lui, cette façon d’apparier, d’accoupler les registres et les temporalités de langue, par exemple un mot ancien et un slogan de la langue de bois contemporaine ou de détourner une expression, souvent un bi-mot au demeurant. Exemple parmi beaucoup d’autres « les tristes pestacles de la réalité télé-nuisant au développement durable de l’esprit » (47)
Cet appariement me semble infiniment plus réussi littérairement et plus fécond sur le plan de la pensée que certains cut-up contemporains qui alignent et montent en bloc par pages étouffe-chrétien des extraits de la « réclame » contemporaine, de la langue des médias et des hommes politiques.
Klée chez Dubost
Le poème autour (il serait faux d’écrire consacré à…) Jean-Paul Klée est formidable ! « transformer l’ire en lare de la parlure, quand bien tot est forelures et peine perdure » (44)
Les "livres-ha" (Dubost)
Dans cette même page, la note revient sur l’idée de livre-ha forgée par Vernon Proxton, préfacier du livre Anna et Mister God de Fynn : « les livres-ha sont ceux qui déterminent, dans la conscience du lecteur, un changement profond. Ils dilatent sa sensibilité d’une manière telle qu’il se met à regarder les objets les plus familiers comme s’il les regardait pour la première fois [...] Les livres-ha atteignent le centre nerveux de l’être et le lecteur en reçoit un choc presque physique. [...] [C’est la raison d’être de ces Coutures]. »
A qui cela me fait penser ? Marielle Macé, bien sûr…. tout se tient !
Magris
La déception à la lecture de Alphabets continue malheureusement. Je soupçonne aussi la traduction d’être en cause, avec un style lourd et parfois des formulations étranges, ainsi p. 46, cette citation de Kipling « J’appréhende d’être pris à coups de pied, mais je n’ai pas peur de mourir. Vous, vous n’appréhendez pas d’être pris à coups de pied, mais vous avez peur de mourir ». Cela veut dire quoi, être pris à coups de pied ?
J’ai parfois aussi le sentiment que Magris tire à la ligne et se fait trop didactique. Revers de la médaille de l’offre de cette fameuse Terza pagina, cette page trois entièrement dédiée à la culture, du Corriere della Sera ? À propos de cette citation de Kipling, Magris la décrypte en long et en large comme si le lecteur ne pouvait pas comprendre tout seul !
La concision de Dubost parait bien astringente en comparaison !
sable, sa fluence
sable grains de sable, est-ce sable en veines, fourmillement, délitement d’os et de temps à pas lents, sûrs – sable, sa fluence et ses demeures, sabliers : lent effondrement du temps sur lui-même, avaloir du est en fut
Rédigé par Florence Trocmé le 30 mars 2012 à 10h08 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
Il fait plus frais. Lumière toujours voilée. Hier après-midi d’été ou presque.
La lectobiographie (Jean-Pascal Dubost)
« Une lectobiographie est un curriculum lectoris engageant un pacte désautobiographique ; on aspire à ce que les poèmes accumulés, ce faisant, et se défaisant, défassent la générale autobiographie de leur auteur, qui devient alors lui-même ; un être de langue ; un être de citations.
→ on pourrait peut-être hasarder que le flotoir est une lectobiographie, bien différente de celle, profondément originale et jubilatoire (à écrire je ne sais, à lire de toute évidence) que tente JP Dubost. Cette citation me parait tout à fait programmatique, elle annonce la couleur, on est vraiment dans le préambulaire et on ne se doute pas encore de la cohorte que l’on va rencontrer : pas moins de 99 poèmes « en bloc dont le contenu est façonné sur le modèle du compost » - ce qui me renvoie bien sûr au bel entretien sur le compost que Jean-Pascal a donné à Poezibao (je note à l’instant que compost et Dubost riment !)
Non pas portraits mais
En ces blocs faits « de fragments autobiographiques mélangés à des pensées méta-poétiques et à des allusions historiques » on ne sait jamais de qui il est question, l’auteur évoqué ou l’auteur du poème…. et bien entendu c’est la règle du jeu, ces glissements entre les deux, cet échange quasi organique. Reliefs de repas, d’orgies même parfois de lectures, pelotes de déjection, petit tas laissés par le poète après manducation, rumination et renvois divers, ce qui a passé d’un auteur à l’autre. Allant jusqu’à assumer un caractère amphigourique : « la phrase amphigourique et emberlificotée des poèmes en bloc n’est autre qu’un mouvement circulaire et amoureux de la langue pour mieux tromper le lecteur » (note qui appartient au poème…James Joyce).
Invention verbale permanente et délectable, fabrique de mots qui tourne à plein régime, envoyant le lecteur au tapis par petites chiquenaudes, tours et détours pour l’emberlificoter, le déstabiliser, lui faire comprendre que s’il croit avoir compris c’est nécessairement qu’il se trompe, lui offrant néanmoins « d’intenses petites syntaxes carminiformes intranquilles. »
Magris et son « Alphabets »
Une certaine déception qui est en fait liée à la nature du livre. Il s’agit de la compilation d’articles parus dans le journal italien du soir, le Corriere della Sera, à la fameuse page trois dédiée à la culture. Donc sentiment double : incrédulité parfois devant ce que Magris pouvait oser dans un tel contexte, le niveau de ces chroniques, souvent très érudites, leur longueur, six pages serrées du livre, ce qui doit correspondre à un nombre assez considérable de feuillets… ; mais constat aussi parfois d’un caractère « grand public » de certains développements, quelque chose d’un peu banal, à la limite du lieu commun (par exemple dans le chapitre consacré à la Bible…)
Parmi les exemples de contenu dont on peut penser qu’ici, dans un journal du soir même réputé intellectuel, il serait impensable qu’on lui consacre en page 3 un si long article, tout un développement sur les histoires littéraires qui donne à penser sur notre approche de la littérature et notamment ce fait qu’une « histoire de la littérature impose ou en tout cas présuppose un canon » (28), le constat que toute histoire de la littérature est déjà dépassée quand elle paraît mais que « la poésie des histoires littéraires, [c’est] leur lutte pour découvrir les voix qui résistent au temps. » (29)
On goûte par ailleurs le côté vivant de ces chroniques, les petits traits humoristiques et vifs, les coups portés aux savants étriqués par exemple. Magris insiste à plusieurs reprises sur sa méthode de lecture, de découverte, basée au fond sur deux extrêmes, l’œuvre seule, directement et/ou des petits livres de vulgarisation bien faits….( de quoi faire hurler l’establishment, of course et rien que pour cette honnêteté et cette intelligence-là, on l’aime !)
La technique des articles de Magris
Encore un peu tôt sans doute pour l’appréhender vraiment mais il semble qu’un ou des livres soient le prétexte pour traiter un thème de portée littéraire, philosophique ou sociologique. Ainsi ce bel article intitulé « Le viol du néant », où partant de Borges, il va à Steiner et à ses Grammaires de la création, prétexte à souligner le caractère effroyablement violent de toute origine, de toute naissance, de tout début, « ce qu’il y a de terrifiant, d’insoutenable, d’inhumain dans l’origine, dans toute origine. Naître est plus terrible, plus violent et plus absurde que mourir » (35) et « l’art, en tant que création, participe de cette violence, de cette déchirure inhérente à tout acte générateur ».
Œuvre d’art et temps
La double inscription temporelle de l’œuvre d’art, soulignée par Steiner, dont Magris dit qu’il a un « sens très fort de l’historicité de toute œuvre d’art et en même temps de sa supratemporalité ».
→ avertissement au lecteur et au critique, qui peut-être envisage surtout le caractère universel et devenu supratemporel du grand livre, mais qui a tendance à oublier les conditions de sa naissance et son inscription temporelle. Il me semble là encore que les travaux de Didi-Huberman en particulier sur la question de l’anachronisme doivent être lus et relus. On peut penser aussi à la méthode de traduction d’auteurs comme Auxeméry, si attentif au contexte historique, sociologique, géographique, de langue de l’œuvre originale.
Sur l’œuvre poétique
« L’œuvre poétique inclut, évoque, exprime le non-être dont elle provient, le néant dont elle jaillit, le vacuum qu’il y a non seulement derrière, avant, mais aussi à l’intérieur de tout fiat. Toute révélation est effrayante parce qu’elle révèle et communique le tohu-bohu des origines » (36)
→ Jean-Pascal Dubost réfuterait sans doute cette idée de « néant » dont l’oeuvre jaillit, lui qui s’attache à montrer comme au contraire toute œuvre, même la plus nouvelle, est faite de ce qui la précède….
Mais force de la seconde proposition, qui évoque bien le sentiment d’effroi que communique la très grande œuvre d’art. « Le néant, qui vibre dans l’origine – et donc dans toute création qui est à sa façon originelle – glace d’effroi, parce qu’il est absolument non humain, impensable[...] toute création est une victoire sur le néant mais en même temps elle lui ôte ses chaînes, l’introduit dans le monde ; c’est aussi un trou ouvert dans le réel, une déchirure, une brèche.
→ je reste un peu dubitative devant cette sorte de personnification du néant, qui me semble aporique ! Si c’est le néant, comment aurait-il des chaînes ? Cela n’empêche pas de retenir l’idée importante : la grande œuvre d’art confronte bien à une question à la fois ontologique et métaphysique: d’où ça vient ? Qu’y avait-il avant ? Comme pour la création du monde et puisqu’ici je m’attache beaucoup sur la question de la lecture et du processus de formation de la personnalité par la lecture, il faut se souvenir que très jeune encore Magris a lu et relu la plupart des grands récits de création sanskrits, hébreu, grecs, finnois, germaniques ! Le tohu-bohu, question travaillée dans le beau livre du pasteur Alain Houziaux, Le tohu bohu, le serpent et le bon Dieu.
Extranéité (un mot)
« Caractère de ce qui est étranger à quelque chose. Le mystique ressent, au contraire, l'extériorité, ou plutôt l'extranéité de la « source » des images, des émotions (...) qui lui parviennent par voie intérieure (Valéry, Variété V, 1944, p. 275).
Terme employé à plusieurs reprises par Magris « Alceste aussi revient des enfers [...] avec toute l’effrayante extranéité de quelqu’un qui revient de la mort. » (24) et à propos de la famille, le lieu « dans lequel on expérimente son identité avec les choses et soudain l’extranéité par rapport à soi-même, dans lequel on apprend pour toujours cette fatale et contradictoire impulsion à s’enfuir et à revenir. » (39)
Magris et Büchner
« Mais dans cette clarté si nette, comme dans la lumière de certaines journées ou de certaines couleurs de la mer, il y a une fêlure douloureuse, un absolu doublement insoutenable »
→ cette citation me renvoie aux pages puissantes, tout récemment lues, lorsque Lenz traverse la montagne, et se trouve confronté à la roche et au ciel, dans un rapport de terreur.
pas même icare
de l’air fendu au sol cloué, pas même icare, jeté bas par excès – entrée en carré du jour : impossible, corps étranger étrange emporté en rouge vif et vite, réparation provisoire – issue non sue si secours ou fatale – et grumeaux dans la pâte du lu résistant à découpe.
Rédigé par Florence Trocmé le 29 mars 2012 à 10h24 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
ciel
au vu de la météo, il faudrait écrire grand beau, mais la lumière est vilaine, blafarde, voilée, 13°.
Un livre de dettes (Jean-Pascal Dubost)
Dans ses « notes préambulaires » (belle formule, qui a quelque chose d’architectural, on va entrer dans un édifice, on est dans le vestibule, il y a l’idée d’un mouvement vers…), Jean-Pascal Dubost dit que ce livre, Et leçons et coutures « reconnaît des dettes, mais [qu’] il s’est élaboré dans l’intention de n’en régler aucune, considérant que le détournement, le vol et le pillage, le plagiat autant dire, d’une certaine manière, plutôt que l’emprunt, auront été les principales déterminations d’un lecteur qui ne se voulait passif et qui se voulait écrivain » (7)
→ les mots sont forts, un peu trop sans doute et volontairement. J’aime mieux parler pour ma part d’imprégnation, de sédimentation, autre façon de dire les choses qui suppose tout un travail d’élaboration chimique intérieure et sur différents temps, long, moyen et court terme, de toutes les lectures qui s’en vont se loger on ne sait où, et dont on ne garde on ne sait quoi. Mais oui au lecteur non passif, qui s’approprie son bien, sans vergogne et oui bien sûr à la volonté d’écrire avec les livres. Oui au « travail palimpseste volontaire de réappropriation et de continuation et de transformation du préexistant, récent ou ancien ». Et belle humilité de l’auteur qui sait bien qu’on n’invente pas grand-chose pour ne pas dire rien, mais que l’écrivain a aussi un rôle de continuation et de transformation, un peu à la manière d’un relais radio qui reçoit le signal, souvent affaibli, le renforce et le réémet dans une autre direction.
« Cette entreglose ouverte qu’est la littérature »
Bien dans la logique de cette approche, Jean-Pascal Dubost évoque ensuite « cette entreglose ouverte qu’est la littérature, cette longue chaîne citationnelle et re-citationnelle ad infinitum »
→ et ici même je glose souvent l’entreglose donc ! Me servant à mon tour de l’œuvre d’autrui pour essayer de penser un peu plus avant certaines problématiques, pour entretenir le dynamisme de la curiosité toujours en quête, pour me nourrir concrètement et spirituellement.
Le livre (« Et leçons et coutures »)
Pour avoir entendu parler par Jean-Pascal Dubost de l’élaboration de ce livre par l’éditrice Isabelle Sauvage et par Alain Rebours, je sais quel travail éditorial pensé et soigné a été fait sur ce texte. (Et je déplore la présentation lamentable, papiers affreux, typos laides, travail bâclé, de bien trop de livres reçus.)
Rien de tout cela ici où l’on sent une vraie main éditoriale. Format très agréable qui permet au texte justifié, au corps suffisamment grand pour être très lisible, d’être complété par les notes qui au lieu d’occuper bêtement le bas de page, participent au corps même du texte en une sorte de dialogue. Qui pourrait évoquer, de loin, ce que tenta Pierre Marchand avec la belle collection Découvertes chez Gallimard, une juxtaposition de deux lectures, le texte de base et ses annexes signifiantes. En dehors d’un indéniable effet esthétique dans Et leçons et coutures (et bien sûr, rapport avec ce beau titre, on coud ici quelque chose), il y a un effet de réhabilitation de la note. Voix seconde peut-être mais voix d’importance.
« d’où viennent mes pensées ? » (Raymond Federman)
Cité précisément dans une de ces notes, introduite intelligemment par le nom de l’auteur ce qui évite l’habituel va-et-vient de l’œil vers le bas de la note et casse un peu le jeu référentiel) : « je ne sais plus d’où viennent mes pensées et j’ignore à quel moment elles se sont mêlées à celles des autres, où commence mon propre langage et où il converge avec celui des autres au sein du dialogue que nous entretenons tous à l’intérieur de nous-mêmes et avec les autres. » (extrait de Surfiction, cité p. 9)
→ et ici je me souviens de Maria Gabriela Llansol qui incorporait tant le langage des autres, la présence même de ses auteurs, qu’on ne savait plus qui parlait, qui écrivait. Ce n’était même plus appropriation, mais fusion !
Et Jean-Pascal Dubost de convoquer Rimbaud pour le coup de grâce de ce débat utile et fécond, qui montre bien la complexité des choses et la difficulté d’évaluer le « plagiat » : « C’est faux de dire : Je pense : on devrait dire : On me pense » (lettre à Izambard du 13 mai 1871, cité p. 9)
Du langage (presse)
La réflexion de Rimbaud me renvoie à cette remarque hier sur Twitter : wir sind Papst, aurait dit quelqu’un et l’auteur de la remarque de protester, ich bin nicht wir. Traduction : nous sommes le pape et je ne suis pas nous.
En fait l’expression Wir sind Papst vient du titre d’un journal allemand après l’élection de Benoît XVI.
« La poésie n’a aucun pouvoir » (Dubost)
Jean-Pascal introduit cette idée d’un crypto-poète (comme on dit un crypto-punk), un « bidouilleur de langue » qui veut lutter contre les pouvoirs étatiques et ses ramifications multinationales [où trouver aujourd’hui ailleurs que dans les livres ces micro-résistances, celles d’un Bailly, celles d’un Dubost ici ?). Parce que « la poésie n’a aucun pouvoir. C’est une autre sorte de force : l’absence de pouvoir libère » (10)
→ ce que j’éprouve constamment composant Poezibao ! Le caractère dérisoire de ce monde de la poésie, si minuscule son audience, inaudible au regard des puissances médiatiques, ridiculisée, détournée mais active en dessous des choses, malgré tout, et précisément parce qu’elle n’a aucun pouvoir. On peut ajouter aussi ici qu’elle est un des très rares domaines qui soient totalement étranger à la possibilité de spéculation, car il est rigoureusement impossible de tirer le moindre profit financier de la poésie, en France en tous cas (dans certains pays, il y a de fort beaux tirages parfois !)
Claudio Magris et Jean-Pascal Dubost
me semblent prôner une même dilution de l’auteur, une sorte d’anonymisation… (Même idée chez Di Manno et Jerome Rothenberg aussi il me semble, chez d’autres sans doute aussi). Magris évoque son enfance alors qu’il écoutait sa tante lui dire un livre : « captivé par l’histoire et indifférent à l’auteur – ignorant même, à cette époque, qu’il y eût un auteur et que l’histoire eût besoin de lui, car j’étais convaincu que les histoires se racontaient toutes seules [...] Depuis lors j’ai toujours d’une certaine manière pensé que la littérature, dans son essence, est un récit oral et anonyme » et il ajoute, ce à quoi certains jours je souscrirai volontiers quand certains des dits auteurs deviennent envahissants par leur égo surdimensionné : « Il vaudrait mieux que les auteurs n’existent pas ou du moins ne soient pas identifiés, qu’ils soient toujours morts. ».
→ ce qui me semble aller à l’encontre même d’une sorte de médiatisation à outrance de l’auteur aujourd’hui, l’auteur faisant partie du paquet cadeau livre. Produits l’un et l’autre, auxquels appliquer les techniques du marketing.
Magris et Macé
Que j’aime entrecroiser les lectures, opérer des rapprochements, vérifier les hypothèses de l’une avec la lecture des autres ! « L’aventure de l’esprit, c’est le voyage de l’individu qui opère une sortie, rencontre l’autre, l’étranger, et devient lui-même par l’intermédiaire de cette rencontre qui lui rend le monde familier » (Magris, 14) : n’est-ce pas exactement le processus décrit tout au long du livre de Marielle Macé, Façons de lire, manière de vivre. Cette fréquentation de l’autre, étrange, étranger, souvent, qui nous façonne, nous ouvre à d’autres mondes, nous enseigne d’autres rythmes, d’autres approches sensibles, forme des réseaux synaptiques qui n’auraient pas existé sans cette rencontre-là, avec ce livre-là, à cet instant-là ?
Magris explique l’importance qu’ont eue pour lui les grands récits épiques qu’il a pu lire dans une « biblioteca dei popoli » (on rêve !), le Mahabharata, le Ramayana sanskrits, le Kalevala finnois, l’Edda et la Chanson des Nibelungen, manière pour lui de comprendre très jeune, par ces grandes épopées nationales, un peu de l’histoire de l’humanité « dont chaque nation, comme chaque feuille d’un arbre, est un moment significatif » (15)
Il fait un petit plaidoyer pour une vulgarisation intelligente versus des ouvrages trop savants : « C’est à partir de là que j’ai appris à lire la Critique de la raison pure ou un résumé scolaire bien fait qui ne prétend pas remplacer Kant, et à ne pas lire ces volumes présomptueux qui donnent au lecteur l’illusion d’apprendre l’essentiel en cent pages, en lui évitant l’effort et en lui désapprenant l’humilité de celui qui sait qu’il ne sait pas grand-chose. » (15)
Écho encore avec Marielle Macé, lorsqu’il écrit « [ces] livres qui ont laissé une empreinte absolue, qui sont devenus la manière même de ressentir le monde et le rapport entre la vie et la vérité » (16)
Il prône aussi l’ouverture d’esprit dans l’abord des lectures et là encore cela me renvoie aux pages où Marielle Macé parle de ces lectures qui déstabilisent, qui viennent déformer le paysage intérieur, le contraindre parfois : « il y a beaucoup de demeures dans la littérature, et il ne faut pas choisir idéologiquement entre des voix qui s’opposent ; [c’est toute la merveilleuse liberté du lecteur ! ] ; on peut –on doit – croire et à la foi de Tolstoï et à l’inertie d’Oblomov « [...] les auteurs qui m’ont le plus appris sont ceux qui laissent impartialement s’exprimer les cordes les plus différentes et les passions les plus antithétiques, la foi et le néant – comme Singer sans lequel je ne serais pas celui que je suis. » (17)
Du vert, encore et toujours
Comment ne pas relever cela : « vivre, c’est aimer les choses vertes. » (19)
→ et suis traversée par l’idée d’entamer une antholovert ! Relever toutes les occurrences du mot dans mes lectures ?
Le lecteur et l’écrivain (Borges)
« Borges a dit un jour que d’autres pouvaient, s’ils le voulaient, tirer gloire des livres qu’ils avaient écrits, mais que sa gloire à lui, c’étaient les livres qu’il avait lus. » (cité p. 19)
→ plaidoyer pro domo ? Se considérer avant tout, plus que tout comme lectrice. Dans cette fonction là et celle-là seule sans doute, avoir un peu confiance en une toute petite compétence ?
le ramener à la vie
une douceur une fraîcheur infime, point d’eau lit d’herbes vertes, un rien qui perce, mille lieux mille fois, une goutte, orbe parfaite, monde du reflet du monde inversé – avancée vers l’ombre, peur mais résolue, apprivoiser l’effrayant par parole simple, le ramener à la vie et la reprendre.
[Alceste & Valéry]
Rédigé par Florence Trocmé le 28 mars 2012 à 10h43 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
Inchangé, 13°, pollution aux particules fines, avec un pic sans doute aujourd’hui. Les yeux piquent.
sauvages de ma rue
Bien aimé l’idée de cette initiative de recensement par chacun de la flore de son coin de ville. Un « observatoire de vigie-nature », qui s’attache à toutes ces petites plantes sauvages qui poussent un peu partout, auxquelles je suis attentive et sensible depuis de nombreuses années et que j’ai souvent photographiées.
les destinations non suivies
Jean-Christophe Bailly, in Le Dépaysement (409) fait un peu le bilan du parcours qu’il a suivi dans ce livre et parle de « l’immense réseau latent des pistes non suivies ».
→ sentiment d’être en présence, en permanence, de cette immense réseau, toutes les tentations, tous les désirs, toutes les envies de pistes non suivies, par exemple, pour rester dans la ligne du paragraphe précédent, celle d’une connaissance bien plus grande de la flore, des plantes sauvages, des fleurs, des arbres, des insectes aussi, des papillons. Piste non suivie. Pistes non suivies aussi dans le domaine des lectures, où il faut que les idées surgies puis disparues insistent parfois pour qu’on en vienne à se porter vers le Lenz de Büchner (je vais y revenir) ou vers Don Quichotte…. œuvres qui semblent vous appeler, vous regarder, vous dire « alors, c’est pour bientôt ?). Tant de pistes non suivies.
→ devant l’impossibilité de suivre toutes les pistes, innombrables, à la mesure de la dévorante curiosité du monde, savoir repérer et emprunter les « étranges et imprévues bifurcations » qui en général, font sens bien plus qu’on ne le croie.
→ N’avais jamais remarqué que le mot bifurcation contenait celui de biffures, pour bifurquer, il faut rayer une autre destination possible.
Le goût des lisières
Ce qui m’amène à un goût fort, identifié tout récemment sans doute au contact de ces lectures géographiques à certains égards que sont celles de Bailly et de Pélissier : le goût, l’attrait pour les lisières. Ces territoires, parfois larges, où un milieu le cède à un autre, mais où se jouent les échanges. Lisière par exemple entre bois et champ, entre pré et rive, entre ville et banlieue, entre zone d’activité intense et poche de silence comme la ville la plus bruyante en réserve de très surprenantes. Silence persistant là comme les petites mauvaises herbes déjointant les pavés ou désarmant le béton.
Empreinte des territoires originels (Pélissier)
« Si l’on peut concevoir que notre cœur et notre entendement ne sont pas indifférents au dehors où nous avons provisoirement débarqué [...], que dans l’étendue sensible où nous sommes versés nous trouvons les ressorts et même le principe de toute étendue intérieure, et qu’en somme notre être est bien, pour partie, de réflexion, alors cette marge perdue, ce débord clandestin m’a livré quelques signes. Il me soufflerait parfois [...] une sorte d’attention à ce qui se tient ou s’anime dans le silence, aux présences improbables, aux visites muettes, à tout ce qui vit sans titre de séjour, à ce qui parle non pas en figures mais en clarté, à ce qui dément les raisons raisonnables, les clôtures officielles » (Vincent Pélissier, Toucher terre, p. 69)
→ toujours ce façonnage, ce façonnement multiple de l’être intérieur, qui configurent l’étendue intérieure, polarisant telle ou telle part de notre sensibilité qui sera désormais réceptive à telles ondes et pas à telles autres, qui nous demeureront étrangères, quels que soient nos désirs et nos efforts. L’empreinte du territoire. Est-ce à dire que nous ne saurons être bien que dans des lieux qui ont quelque chose à voir avec ces lieux d’origine, même de très loin, même à l’autre bout du monde, une certaine configuration générale, une forme d’ambiance géographique ?
→ ce passage qui évoque aussi fortement la démarche de Bergounioux, l’éclaire en profondeur. Il est bien sorti de son territoire obscur, décrit souvent chez lui comme arriéré, pour aller se frotter à la vie, aux études de haut niveau, mais l’empreinte a conditionné d’une certaine façon toute sa vie et très profondément son écriture qui n’a eu de cesse de retourner vers ces impressions premières.
Mais Lenz…
Choc profond de la lecture, d’une seule traite, du Lenz de Büchner, dans la traduction de Jean Pierre Lefebvre. Et ici encore ce phénomène de constellation évoquée hier. Dans Le Dépaysement, que je viens de terminer, dans les pages de remerciements, Jean-Christophe Bailly évoque une invitation faite par Isabelle Howald et Gérard Haller à leurs « Lectures dans la montagne », près de Strasbourg, un 20 janvier, « date anniversaire du départ de Lenz dans la forêt, tout près de là ». Date aussi on le sait de la conférence de Wannsee qui en 1942 devait décider de la « solution finale », comme le rappelle Jean-Pierre Lefebvre dans sa très belle introduction. « L’évènement 20 janvier, la date-schibboleth »
→ Je suis sortie enfin d’une sorte de confusion autour de ce nom de Lenz, puisque se mêlait le nom de l’œuvre de Büchner et le nom de l’écrivain allemand, sujet et objet de cette nouvelle. Deux écrivains que séparent plus d’un demi-siècle puisque Lenz est né en 1751 et est mort en 1793 et se rattache au mouvement artistique et littéraire Sturm und Drang et que Büchner, mort à 23 ans, en 1837, est né en 1813. L’histoire de la nouvelle Lenz a été inspirée à Büchner par un épisode réel de la vie de Lenz : Lavater, l’éminent physiognomoniste, tente de le soigner de graves crises d’origine psychique en l’envoyant chez le pasteur Jean-Frédéric Oberlin. Le 20 janvier 1778, Lenz se rend à pied de Strasbourg à Waldersbach dans le Ban de la Roche (Steintal en allemand).
Ce sont ce périple et le séjour chez Oberlin qui forment le sujet de la nouvelle de Georg Büchner composée en 1835.
Récit totalement fulgurant ! D’une beauté et d’une profondeur inouïe. Avec lors de cette première lecture, la double impression faite par les descriptions de paysages de montagne, mais aussi le fait que cette description n’est pas faite par un observateur neutre, ni par une sorte de peintre qui s’attacherait à le décrire minutieusement, mais avec les yeux d’un être profondément troublé sur le plan mental et à qui ce trouble donne une perception très particulière de la réalité : non pas déformée mais d’une certaine manière plus réelle que le réel perçu par un être ordinaire, tout blindé dans ses défenses. Il y a une sorte de contact direct et parfois terrifiant de Lenz avec la masse rocheuse, le ciel, le poids du paysage qui est admirablement rendu. Descriptions liées et puissantes, des états intérieurs du jeune homme, en proie à des crises terribles, dont il se délivre parfois en allant se jeter en pleine nuit dans la fontaine d’eau glacée qui est au bas de la demeure du pasteur ou par de très longues marches solitaires.
Il faut maintenant chercher le texte allemand et tenter une relecture dans la langue originale !
et son ombre, le ciel
la roche l’eau l’eau la roche, le poids, l’amas, la force : écrasement – le ciel éternel, bleu foudre cuisant, un coin dans la chair fragile et ses remous muets – l’eau à peine, neige, calme et gel, froid d’âme et en veines, courant, courant, fuir l’emprise écrasante, roche et son ombre, le ciel
Rédigé par Florence Trocmé le 27 mars 2012 à 09h06 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)