Ciel
Magnifique au réveil, lumière jaune et rose, douce, mais déjà vilaines barres noires et filtrage brutal des couleurs – 6° - vent venant du Sud
Brecht et Magris
Terrible remarque de Magris, par ailleurs très élogieux, surtout sur la poésie et une partie du théâtre de Brecht, mais qui dépeint sa personnalité comme peu sympathique : « dans ses rapports avec les autres il applique le principe du "jeter après usage" » (CM, 305)
Proust
Désir de reprendre une lecture un peu en continu. Installé Sodome et Gomorrhe sur ma liseuse Kindle, idéale pour ce genre de projet de lecture (voir ce que j’en disais hier) – La fameuse scène de la rencontre entre Jupien et Charlus que le narrateur suit entièrement en voyeur, avec une observation qui mêle une forme de naïveté (mais elle est sans doute feinte) et une science des « choses de la vie » très profonde.
Une voix qui vous regarde (Mauvignier, Podalydès)
Parfois, rarement (trop), un article de presse a valeur de beau récit, presque littéraire. En tous cas on peut y prélever des phrases (elles sont à citer dirait Marielle Macé !), ou bien une image, une idée. Ici Brigitte Salino sous un titre frappant « pourquoi, quand Podalydès parle, il vous transperce » rend compte d’une mise en scène d’un texte de Laurent Mauvignier, lié semble-t-il à une brutalité policière qui a très mal tourné : Ce que j’appelle oubli, texte qui « n’a pas de majuscule, pas de point final et tient en une seule phrase, de soixante-quatre pages ». Sur scène Podalydès, « immobile pendant une heure, entièrement tendu, de tous ses muscles, de tout son être, vers un récit qui tient en une question : comment relater ce qu’on ne peut expliquer ? » (Le Monde daté mardi 17 avril, p. 23) « Et puis il y a cette voix : quand elle s’adresse à vous, vous avez l’impression qu’elle vous regarde ». Voix qui du plus banal, fait naître une histoire, du moindre mot, crée une image : « sa force narratrice est telle qu’elle peut donner forme même à "l’ombre d’un homme" » (ibid.)
L’allégorie (M. Macé)
« L’allégorie est la mémoire profonde de notre rapport au sens » (MM. 218)
→ Évoque le travail associatif de l’esprit quand on le laisse en roue libre, ou comme le sollicite l’analyste. Ces rapprochements étranges, souvent allégoriques, métaphoriques, porteurs donc d’un sens autre que le sens unique, un sens interdit bien souvent on le sait dans le cadre d’une analyse, mais un sens déjà là, et agissant de surcroît. Pour emprunter un terme à la grammaire, on pourrait dire que les grands écrivains sont des connecteurs de sens. Ce qui est épars, volontairement ou inconsciemment séparé, déchiré, éloigné (comme les deux tesselles du vase antique), ils le recollent, l’assemble à nouveau, en reconstituent la forme. Cela suppose que « l’on croie à la réactivation de la parole, c’est-à-dire que l’on considère la littérature comme une ressource de formes généralisables, réappropriables et qu’on en fasse usage, autrement dit que l’on perçoive dans toute expression l’aura d’une réserve pragmatique de diction, à prendre et faire essaimer. » (Marielle Macé, Façons de lire, manières d’être, p. 220) ; et elle parle un peu plus loin du « talent figural » commun aux livres et aux individus, une double aptitude à habiter et produire des situations esthétiques. (224)
De la lecture toujours (M. Macé)
« La lecture est cette pratique en prise permanente sur "autre chose" que le texte, non par indifférence au sens mais par intérêt (par désir) pour les possibles que ce sens déploie [...] en mettant le livre en phase avec soi, en s’aliénant au livre, le lecteur le déphase nécessairement, il en fait le support d’une actualisation impure, indissociable d’une protestation de différence. »
→ vive l’actualisation impure, qui est la profonde liberté, déjà maintes fois soulignée ici, du lecteur. L’appropriation n’a pas de compte à rendre, ni à l’auteur, ni à la faculté !
Et on peut de nouveau invoquer Barthes pour se soutenir le moral : « chacun courbe son esprit, tel un œil, pour saisir dans la masse du texte cette intelligibilité-là, dont il a besoin pour connaître, pour jouir, etc. » (cité par MM, 226)
→ et l’on sait bien que la lecture des grands livres est inépuisable et qu’il y a autant de lectures, potentiellement, que de lecteurs.
détente-élan du fauve
lointaines et déchirées, en une passée sans cesse revenante – rides-striures des peaux, bois de bouleaux où éclate la lumière, coulée dépressionnaire – et le piétinement terrible, troupes, groupes, foules, grondements sourds de la peur – quelque chose avance qui ne s’arrêtera plus, détente-élan du fauve vers sa proie.