Rédigé par Florence Trocmé le 26 janvier 2015 à 14h32 dans photomontages | Lien permanent
Penser par soi-même
Que cela est difficile, comme il est difficile d’arriver à penser un peu par soi-même, noyés que nous sommes dans un flot d’avis contradictoires, eux-mêmes se contredisant intrinsèquement la plupart du temps. Autrefois, on employait ce mot d’examen de conscience qui maintenant n’est pas beaucoup plus utilisable que le mot âme. Mais pourtant il s’agit bien de cela parfois, examiner ce que, en conscience, là où nous sommes, avec notre éducation, notre inscription dans un temps, un lieu, un contexte social précis, nous produisons, qui souvent n’est pas de la pensée, mais peut-être être examiné soigneusement pour devenir un germe de pensée, un « grain de pollen ». Pauvre, connue comme pauvre, limitée mais présente.
Les certitudes, sans doute pires que tout. Et la bonne conscience, aussi, un péril permanent. Mais il ne faut pas verser pour autant dans le doute de soi qui paralyse.
Dans ce difficile et parfois douloureux travail de construction, il me semble que la littérature est une aide puissante, elle qui sait tout envisager, tout décrire, tout dire, du plus magnifiquement humain jusqu’au plus profondément abject. Nous montrer l’ampleur du monde, sa complexité inouïe, aussi qui nous rendent bien démunis.
Et précisément, mon chemin croise celui de cette citation d’Alberto Manguel, donnée dans la brochure trimestrielle du Musée d’Art et histoire du judaïsme et qui sonne particulièrement en ces jours : « le véritable pays d’un lecteur est en fait, celui des écrivains dont il lit les livres ».
Elfriede Jelinek encore
dont je cherche, sans en trouver la possibilité, à réécouter les entretiens avec Christine Lecerf donnés en 2007 sur France Culture. Les « 1000 jours » pendant lesquels la réécoute en ligne est possible, sont malheureusement écoulés. Peut-être une future « Nuit de France Culture » ?
Entretiens dont je retrouve, ici, cet extrait :
Christine Lecerf : Walser n'est pas seul, il appartient pour vous à une famille. C'est ce que vous décrivez dans ce recueil consacré à vos affinités littéraires, vous placez Walser aux côtés de Celan, Trakl, Hölderlin ou Sylvia Plath. Tous ces écrivains ont en commun, dites-vous, de ne pas être sûrs d'eux-mêmes et surtout de ne pas être chez eux.
Elfriede Jelinek :"Wer ist denn schon bei sich, wer ist denn schon zuhause". Ces vers sont extraits d’un poème d’Elfriede Gerstl. Qu’est-ce qu’être soi-même ? Les écrivains qui crient constamment au « je » en se désignant eux-mêmes ne m’intéressent pas. Seuls m’intéressent ceux qui connaissent la vulnérabilité du moi. Ceux qui disent « je » mais désignent autre chose qui n’est ni leur ça ni même leur sur-moi mais tout ce qui les traverse en écrivant, et je veux me compter parmi eux. Ce sont des écrivains de l’écriture chiffrée. Des écrivains qui, lorsqu’ils écrivent, cessent d’être vraiment eux-mêmes.
Une route, quelque part (Ludovic Degroote)
Très beau texte de Ludovic Degroote, ancien, repris chez un nouvel éditeur, Le Phare du Couseix. Une route, entre Llanover et Blaenavon, au Pays de Galles. Texte qui a pour fonction et effet de dé-payser, tant par sa structure, sa manière de procéder à la fois déterminée -il y a un but, on est sur une route- et rêveuse, que par tout le contexte évoqué où les noms propres, si étranges parfois, jouent pleinement leur rôle (Craig yr Allt, Dan-y-graig, Castell Fferwynt). La route traverse une lande et le texte semble s’engendrer lui-même, non pas au hasard mais selon une logique particulière, peut-être inspirée par les taillis, par les talus « érodés, ravinés, qui ont défait la terre de leurs souches », mettant « à nu la lente idée de l’érosion qui lutte pour aider à mourir celles des choses qui ne sont pas encore émerveillées ». Car « la lande ne vit pas, elle est ; peut-être pour cela qu’elle offre cette impression de ne pouvoir qu’être traversée ». Certains textes, petits par le volume, ouvrent de grands espaces intérieurs et donnent le sentiment de traverser des paysages presqu’archétypaux.
Le son (André Hirt)
Superbe chronique d’André Hirt sur le site « le Strass de la philosophie », site que son créateur, Jean-Clet Martin a heureusement renoncé à fermer.
C’est une méditation sur le son que donne cette fois André Hirt, dans sa « Chronique du 16 ».
Je relève par exemple : « Sera philosophe celui qui se crèvera en pensée le tympan de la finitude, cette mince pellicule ou ce film de chair, pour écouter et recomposer la texture infinie du réel. On ajoutera que la pensée est à la condition du sonore, celle de l’aptitude à capter l’émergence, depuis la noise du fin fond de l’univers, de l’origine de la manifestation. Ne pas pouvoir (vouloir ?) penser, c’est en effet avoir l’oreille bouchée. »
Mais aussi cela, terrible, prémonitoire : « Le Moderne a inventé le bruit. Le Moderne : lumière et bruit ; autant dire nuit et vacarme. Cette nuit dans laquelle il s’enfonce comme le train de l’Histoire qui a perdu son conducteur rejoint, dans l’indifférence, la noise primitive de la matière bouillonnante du cosmos, par quoi l’Histoire retourne à la nature ».
Tout ce que nous n’entendons pas (André Hirt)
Cela encore : « Toutefois, il y a tout ce que nous n’entendons pas, que les animaux et sans doute les plantes entendent. Il y a aussi, on doit nécessairement le supposer, ces sons qui nous sont adressés, qui nous traversent et que le spectre, finalement minime, de notre capacité auditive, n’est pas en mesure d’inclure. De cette réalité négative, que la science peut mettre en évidence, il faut nous faire une raison. »
→ ce que l’on nomme si curieusement, le spectre, le spectre sonore, le spectre des couleurs, avec ces infra et ces ultra que nous n’entendons pas, que nous ne voyons pas.
L’autre jour, très prosaïquement, lors d’un court et banal traitement par ultra-sons d’une douleur dans le bras, je m’interrogeais sur le chemin de ces ultra-sons. Ils génèrent des vibrations m’expliquait le kiné, qui vont atteindre les tissus et « décoller » ce qui est figé par l’inflammation.
En termes plus précis, cette explication : « Les vibrations provoquent dans les tissus des compressions alternées à des expansions selon une périodicité correspondant à leur fréquence, ce qui cause des variations de pression. Cet effet mécanique provoque de véritables micro-massages qui peuvent aboutir à une dilacération des fibres du tissu conjonctif. Cet effet est appelé, effet fibrolytique ou sclérolytique, mis à profit dans le traitement des adhérences et des cicatrices. »
Le son soigne, évidence pour moi depuis toujours !
Spectre
Mais pourquoi le double sens de ce mot spectre, à la fois apparition fantastique, fantomatique et image des sept couleurs de l’arc-en-ciel ou graphique donnant la représentation d’une grandeur physique. Cette rêverie si souvent sur les franges du spectre : oui, comme le dit André Hirt, ce que nous n’entendons pas, ces fréquences qui sont écrasées dans les programmes de compression de la musique (mp3), aujourd’hui et qui en appauvrissent tant la perception, que les ORL pensent que cela peut induire à la longue une forme de surdité ! Les explications du Trésor de la langue française n’éclaircissent pas totalement le double emploi de spectre : « Empr. au lat. spectrum, dér. de specere, spicere « voir, regarder », utilisé comme équivalent du gr. « idole » dans la philos. épicurienne pour désigner, au plur., des simulacres, émanations d'objets physiques donnant lieu à des images mentales ou des apparitions. Au sens B pour traduire le terme spectrum empl. par Newton. »
Le sens B aurait-il à voir avec la partie non percevable par l’homme, ces franges du spectre, les infrarouges, les ultrasons, l’ultraviolet, etc. ? Ces rayons qui parfois révèlent l’invisible ? Une radiographie comme un spectre ?
Une demande autant qu’une adresse (André Hirt)
« Et encore, puisqu’il n’y a de son qu’à la mesure de l’attention qui le recueille, il faudrait considérer que cette dernière n’est jamais suffisamment fine, que ce qu’elle surprend parce qu’elle est de fait surprise possède une ressource ou une réserve d’audibilité qu’il convient de prendre en compte. Dans un son réside une demande autant qu’une adresse. »
→ toute la question, cruciale, centrale de l’écoute. Et celle de l’éducation de l’oreille. Cette invalidité, le mot n’est pas trop fort, souvent ressentie de n’avoir pas reçu cette éducation, enfant, de ne pas avoir la musique pour langue maternelle, comme les musiciens professionnels. Cette idée toutefois, pour ne pas désespérer, que quelque chose est perfectible, que l’oreille peut s’éduquer même tardivement. Il y a une « réserve d’audibilité », dit A. Hirt. L’oreille peut apprendre à discriminer plus finement, par exemple en s’exerçant à définir des intervalles entre deux notes ou à développer une capacité d’entendre la polyphonie ou l’harmonie et pas seulement la mélodie dominante, celle que l’on tendrait à chanter. Le son musical est incroyablement profond, en lui-même puisque l’on sait qu’il est composite, riche de multiples harmoniques (que l’on peut aussi apprendre à percevoir) et dans le contexte d’une œuvre, où il n’est qu’une minuscule entité, comme nous-mêmes, incluse dans une masse considérable.
André Hirt fait ensuite l’indispensable distinction entre un bruit et un son, distinction difficile mais qu’il faudrait méditer longuement. Il dit que contrairement au bruit, le son est un « évènement », déjà venu, non encore incorporé à la conscience, quelque chose qui devient et qui peut « se faire langage » s’il est accepté par la conscience.
Je suis traversée périodiquement en lisant ce texte pas cette question, formulée ici dans le langage trivial quotidien « c’est quoi, ce bruit ? » et je réalise qu’il serait plus juste sans doute de dire « c’est quoi, ce son ? ». Renvoi à notre part animale, au cerveau dit reptilien, question où perce la peur bien souvent ? Car suscitée par un son inhabituel, non identifié. André Hirt cite au demeurant, au tout début de son texte, Nietzsche qui « faisait de l’imminence du danger l’origine de la conscience. »
→ je reviendrai sûrement à ce texte d’André Hirt qui est tellement dense et porteur pour moi que je ne puis l’assimiler en une seule fois !
Un Tombeau de Georges Perec (Laurent Grison)
Dans la belle petite collection d’Yves Perrine, La Porte, collection discrète mais donnant souvent des textes de qualité, ce livre Le Tombeau de Georges Perec de Laurent Grison. Cinq parties, des poèmes, brefs, où l’on devine des allusions à toute l’œuvre de Perec, dans ses divers aspects, mais sans doute principalement autour du thème de la disparition. N’est-on pas dans cet exercice bien particulier que l’on nomme un Tombeau, telle la pièce de Ravel, par exemple, Le Tombeau de Couperin. (dont le titre si souvent se mêle en moi avec cette autre titre magnifique de Ravel, et la musique l’est tout autant, Pavane pour une infante défunte).
Dans le livre de Laurent Grison, je retiens notamment ce quatrain, à la toute fin : « le noir est parole / dans la boutique obscure / le recollement des ombres / est un travail de voyant »
Un Tombeau c’est un peu un recollement des ombres, des spectres, des réminiscences, une collecte des traces, des empreintes pour permettre peut-être cela (je cite le dernier vers du livre) : « ls choss rprndront vi ». Le travail de Perec, le travail des écrivains : un travail de voyant.
Nuit Tombée (Christian Bernard)
Autre toute petite collection, distillant de beaux textes, celle de walden n press. Je lis Nuit tombée de Christian Bernard, 2012) : « qui se souvient des constellations de lucioles » et j’entends résonner les considérations de Georges Didi-Huberman sur ce thème, en lien, si mes souvenirs ne me trahissent pas, avec Pasolini.
Je lis aussi : « [...] Tout miroite / à nos alouettes Comment faire pour surnager au lieu / de couler net dans le cours continuel des choses »
La plupart des poèmes sont des sonnets, il y a beaucoup de jeux autour des mots, bienvenus la plupart du temps mais donnant aussi parfois le sentiment d’une virtuosité un peu creuse, qui pourrait être induite par la forme contrainte choisie par le poète ?
Et la réponse à la question posée par ce texte « comment faire pour surnager, je l’emprunte de nouveau à Jean-Michel Espitallier, car il y a, il y aurait bien un élément qui unifierait ce que nous retenons, chacun, dans le cours continuel des choses. Il s’agirait de s’occuper de ce qui nous touche. Sans forcément comprendre, d’emblée, comment cela fait sens avec le reste de nos préoccupations. Et avec aussi cette évidence, qu’il faudrait avoir le courage d’aller vraiment vers tout ce qui nous touche, positivement ou négativement, ne pas retenir que ce qui exerce un attrait sur nous, mais aussi ce qui nous repousse, nous effraie, nous angoisse….
Soudain, cette mélodie
Soudain cette mélodie, un peu maladroite, au piano, lointaine. Larmes aux yeux. Musique des origines. Quelque chose en moi s’est souvenu de ces jours désormais si lointains, ceux des premières notes de musique entendues. Sur un piano ? Elle qui ne jouait presque jamais, aurait-elle, un jour où nous étions seules, elle et moi, née de si peu… ?
Le petit tambour
J’ai commencé à visionner sur medici.tv un très beau documentaire que Leonard Bernstein consacre à Mahler, sous le beau titre « Le petit garçons batteur », « The little drummer boy ». Jamais docte, toujours émouvant, Bernstein quand il « médiatise » la musique, sa connaissance de la musique. Il s’attache ici à analyser une composante qu’il dit très peu explorée de la musique de Gustav Mahler, sa composante juive. Il montre ainsi comment la fameuse marche funèbre sur le thème de Frère Jacques de la première symphonie est coupée, entrecoupée par un autre thème celui d’une noce juive. Avec le recours notamment au mode phrygien, « le seul qui commence par un demi-ton ». (sur les modes musicaux, une bonne page de Wikipédia). Mode phrygien souvent retrouvé dans les musiques tsiganes, andalouses, arabes.
Bernstein souligne le rapport de ce qu’il appelle cette Jüdischlichkeit de la musique de Mahler avec la langue yiddish, « compendium d’influences linguistiques sur fond de moyen-haut allemand ». Alors même que selon lui la musique de Mahler repose sur le langage allemand autrichien, celui de Mozart, de Beethoven, de Brahms, mais qu’il vient parfois s’y mêler des « échos de la diaspora ». Pour lui, les lieder du compositeur sont particulièrement représentatifs de ce mélange de sources, en plus d’être souvent les « graines » ou les « racines » des symphonies. Il s’attarde notamment sur le Knaben Wunderhorn, Le Cor merveilleux de l’enfant, cette anthologie d’un millier de poèmes datant du Moyen Age jusqu’au XIXe siècle et beaucoup exploitée par Mahler. En fait un recueil de chants et textes populaires (Volkslieder) germaniques, rassemblés par les poètes Achim von Arnim (1781-1831) et Clemens Brentano (1778-1842) (voir ce bel article)
Rumination (Pierre Vinclair)
Bonheur à le lire, fierté de le publier dans Poezibao : l’étonnant feuilleton au très long cours que Pierre Vinclair consacre à The waste land d’Eliot.
Préparant la copie de ce lundi, je note la chute du texte : « Mieux que la traduction et que le commentaire : la rumination. »
Sorte de pirouette facétieuse, puisque précisément tout ce Pierre Vinclair vient de faire c’est tenter de traduire et de commenter. Mais à partir d’une posture très particulière : celle d’un non-spécialiste, qu’il s’agisse de la traduction ou du commentaire, celle d’un amateur peut-être, au plus beau sens du mot tels ces « grands amateurs » d’un célèbre concours de piano qui en remontreraient à certains pianistes professionnels. Passionné, passionnant et surtout avec une fraîcheur critique par rapport au texte, ne s’interdisant aucune idée, aucune association mais en cherchant alors à les fonder. Etayant son travail sur sa capacité de chercheur, sans aucune naïveté.
→ La rumination, il me semble que c’est ce que propose toute une tradition exégétique. Ces textes que l’on porte en soi, depuis les textes sacrés jusqu’aux poètes contemporains et qui se révèlent au fil du temps et au fur et à mesure de la vie qui va. Comme si, sur le fixe, l’immuable des mots, l’éclairage changeait, au fur et à mesure que tourne la lumière, du matin au soir. Comme si leur profondeur, leurs résonances, leurs relations n’apparaissaient que progressivement d’être mêlés, confrontés à l’expérience de la vie.
Alphabet (Philippe Jaffeux)
Bel entretien de Philippe Jaffeux avec Emmanuelle Jawad sur le site libr-critique. Philippe Jaffeux dont je suis le travail depuis plusieurs mois avec le plus grand intérêt et que j’admire profondément, en raison de son œuvre et des conditions dans lesquelles il parvient à la construire, atteint qu’il est depuis des années par une maladie neurologique (il y fait quelques allusions dans cet entretien, raison pour laquelle je me permets d’en parler ici). Nous avons d’ailleurs en projet de réfléchir ensemble sur écriture et mouvement.
Je note ces mots qui me touchent d’autant plus que ce matin j’ai recopié ligne à ligne une des pages d’un de ses livres, tout récemment paru, Autres courants, pour « l’anthologie permanente » de Poezibao. Je suis donc vraiment dans l’aura de son texte et de son écriture : « Mes textes sont toujours en devenir, ce sont des processus qui sont surtout liés à une pratique systématique du doute. J’hésite sur chaque mot que je m’apprête à écrire ou à prononcer. Alphabet n’invoque pas d’idéaux ou d’essences, il ne se réfère à aucun absolu. Si j’ai une méthode, elle consiste à essayer de me limiter à n’être rien d’autre que ce que je suis présentement en train de faire. J’essaie d’avoir une relation immédiate, instinctive, pulsionnelle avec des mots qui s’assemblent entre eux grâce au hasard et au chaos, qui est l’unique loi de mon écriture. Les phrases ainsi formées sont imprévisibles et, en retour, ce sont elles qui fabriquent ma pensée : je deviens alors aussi une création de mes textes. »
Et à propos de ce projet sur écriture et mouvement : « L’énergie de mon travail est d’abord électrique car elle émane des ordinateurs. Mes nerfs éprouvent aussi du plaisir à être mis en éveil par le flux électrique de ces machines. Toute la dynamique de mes textes est soutenue par un alphabet électrique qui aspire surtout à être l’incarnation d’un mouvement, d’un élan transcendant et libérateur. »
Lire (Philippe Jaffeux)
Toujours attentive à tout ce qui concerne les modes de lecture pour ne pas dire le régime de la lecture, je suis très intriguée par cette phrase de Philippe Jaffeux : « Lorsque je lisais des romans, toujours très longs, je ne cherchais pas vraiment à m’évader mais à me retrouver dans un état d’hypnose proche de l’extase ou de la torpeur. Mes séances de lecture étaient des performances qui devaient s’effectuer dans des limites de temps. »
Rédigé par Florence Trocmé le 26 janvier 2015 à 14h14 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent
Rédigé par Florence Trocmé le 21 janvier 2015 à 18h27 dans photomontages | Lien permanent
Note d'ouverture : la tenue et surtout la publication de ce flotoir ont été gravement perturbées par les évènements survenus en France entre le 7 et le 11 janvier.
Je reprends ici la mise en ligne des notes telles qu’elles se sont, malgré tout, écrites au fil du temps. Avant, pendant et après ces évènements. Raison pour laquelle, exceptionnellement, je conserve l’indication des dates.
Samedi 3 janvier 2015
De la fin d’une œuvre (Alfred Brendel)
Ce livre d’Alfred Brendel (L’Abécédaire d’un pianiste) ne me donne pas le sentiment d’être très accompli. La forme abécédaire lui confère un petit côté bâclé et autorise trop les lieux-communs. Mais il ouvre, ici ou là, des pistes de réflexion qui pourraient être fécondes.
« La fin d’une œuvre constitue sa frontière avec le silence. Elle peut fermer, mais aussi, dans bien des cas, ouvrir le silence, nous y mener pour que nous nous y perdions » (60)
→ Il y aurait toute une réflexion à mener, voire toute une nomenclature à dresser sur les fins en musique. Avec il me semble, dans la musique dite classique, une dominante du schéma accords conclusifs (cadences), souvent forte. Mais il y a aussi ces fins qui n’en finissent pas de surprendre par la manière dont la ligne musicale semble se diluer. Hier, dans une transmission d’un concert de Cecilia Bartoli, sur Arte, lors de la dernière séquence, une première image, où tous les musiciens sont présents, assis sur leurs chaises, avec leurs instruments et une microseconde après, par la magie du montage, les mêmes chaises vides, comme si tous les musiciens s’étaient soudain effacés. On songe bien sûr à la fameuse symphonie de Haydn où les musiciens quittent la scène les uns après les autres… mais aussi à ces fins qui semblent conjuguer rémanence et effets quasi spectraux. C’est encore là, mais ce n’est plus là. La conscience & les lieux portent encore quelque chose de la musique, ils en ont mémoire, ils sont encore aimantés par elle. Ils sont changés à tout jamais d’avoir été empreints de ces sons-là. Écrivant cela, je pense bien sûr à la question si controversée et tellement fascinante de la mémoire de l’eau.
Harmonie (Alfred Brendel)
« Si le chant, le cantabile, est le cœur de la musique, ou s’il l’a du moins été dans le passé – qu’est-ce que l’harmonie ? La troisième dimension, le corps, l’espace, le réseau nerveux, la tension dans l’ordre tonal, mais aussi la tension dans l’apparent no man’s land du post-tonal. [...] L’expérience des transitions, des mutations, des changements de climats musicaux et des surprises n’est pas calculables. » (67)
→ de même que je me sens souvent infirme de ne savoir nommer un arbre, une pierre, un oiseau, je me sens invalide de ne pas mieux percevoir, faute d’une formation sérieuse en ce sens dans l’enfance, toutes ces variations. Percevoir n’est peut-être pas d’ailleurs le terme approprié, car je pense, j’espère, toutefois, être tellement imprégnée de musique depuis l’enfance que je les détecte parfaitement, analyser serait donc plus juste. Modulation, passage du majeur au mineur, transition, marche harmonique…
Interprétation (A. Brendel, encore)
Brendel développe ce point de vue, assez surprenant, peut-être, mais qui a le mérite d’une forme de lucidité : « D’une manière générale, je vois l’interprétation comme une sorte de cabinet de miroirs déformants. Nous percevons quelque chose, et cette perception est déjà de l’interprétation. Quand nous en prenons conscience, nous interprétons – à supposer que nous ayons un peu de curiosité – ce qui est interprété. » (71)
→ il suffit d’écouter, sérieusement, une émission de comparaison d’enregistrements d’une même œuvre, pour comprendre toute la portée de cette assertion de Brendel. Miroirs déformants, oui parfois, tant la musique peut être jouée, donnée, de manière parfois tellement contrastée, voire opposée. Mais il y a aussi des aspects très positifs : les différentes interprétations permettent d’entendre des facettes différentes de l’œuvre, parfois de découvrir telle partie dans le tissu orchestral qu’on n’avait pas encore entendue, etc.
Busoni à propos de Mozart
« Il donne la solution en même temps que l’énigme ». (cité par Brendel, p. 89)
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dimanche 4 janvier 2015
Pierre Vinclair et le blog Brumes
Préparant le début de la publication d’un nouveau feuilleton, cette fois-ci au très long cours (un an sans doute) de Pierre Vinclair, je suis amenée par lui vers ce blog que je découvre et dont j’extrais ces mots qui correspondent tellement à mon point de vue :
« La littérature et, plus largement, la culture ne vivent pas seulement de l’extension sans cesse grandissante de leur production. Elles vivent de leur réception par un public informé ou curieux. Elles vivent de ce que des lecteurs lisent, des spectateurs regardent, des auditeurs écoutent. Elles vivent de ce que l’homme commun (entendu au genre neutre et non masculin) reçoit et restitue d’elles, à la mesure de ses capacités, de sa sensibilité et de sa connaissance. L’Internet offre précisément un espace infini à cet homme commun pour se cultiver et s’exprimer, à tort ou à raison. Malgré tous ses défauts, ce média propose de véritables armes contre la passivité et le désarroi, contre notre passivité et notre désarroi. Je crois au principe d’une vie culturelle spontanée sur l’Internet ; à ceux qui m’opposent le constat de sa médiocrité naturelle, je réponds qu’il ne tient qu’à nous d’être exigeants. J’essaie de l’être, déjà, à mon égard (y parviens-je ? ce n’est pas à moi de répondre à cette question). Nous devons conjurer le péril du quotidien, du cynisme négateur, de l’encrassement petit-bourgeois, des basses préoccupations, des basses aspirations, des basses pensées. Plutôt que de déplorer, comme c’est de nos jours à la mode, le déclin de la lecture, l’effritement de la culture canonique, la dilution des hiérarchies hier indiscutables, nous pouvons, nous qui lisons, écoutons, voyons, admirons, détestons, éprouvons, comprenons, faire vivre, même en mode mineur, pour quelques-uns, ce qui nous est cher. Dans la mesure de mes moyens, de mes capacités et de mes possibilités, c’est ce que j’essaie de faire ici. »
→ j’ajoute que l’auteur du site, s’il ne cache pas du tout son nom, ne le met pas en évidence sur son site. Une belle attitude de retrait qui n’en donne que plus de poids à ces mots.
Mots qui me semblent si bien s’appliquer aussi à tout le projet de Poezibao.
Le vrai lecteur (Novalis)
Et toujours dans ce même blog, un commentaire bien intéressant, pour la citation qu’il donne et que je reprends ici :
« Borges dans son conte Pierre Ménard auteur du Quichotte, évoque ce fragment de Novalis :
« Pflichtenlehre des Lesers : Nur dann zeig ich, daß ich einen Schriftsteller verstanden habe, wenn ich in seinem Geiste handeln kann, wenn ich ihn, ohne seine Individualitaet zu schmälern, übersetzen, und mannigfach verändern kann »
« Je ne puis vraiment démontrer que j’ai compris un auteur que si je peux me substituer à lui dans les démarches de son esprit ; que si je peux, sans altérer son originalité, le traduire et le transformer de cent façons différentes » (J.L. Borges Pléiade O.C. vol. 1, page 1574 et aussi Der Wahre Leser muss der erweiterte Autor sein. L’authentique lecteur, plus vaste que l’auteur… (Novalis Fragmente, 2006)
Autre proposition de traduction, par Mireille Gansel :
«Petit manuel des devoirs du lecteur : Je ne puis vraiment montrer que j’ai compris un auteur que si je peux agir selon son esprit ; que si je peux, sans amoindrir, amenuiser son individualité, le traduire et le transformer de multiples façons »
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lundi 5 janvier 2015
Proust
« Approfondir des idées est moins grand qu’approfondir des réminiscences… L’intelligence ne crée pas, elle ne fait que débrouiller. »
Cette citation de Proust, donnée par Véronique Pittolo dans un bel article sur un livre de Xavier Person dans Poezibao, vient se greffer sur une méditation matinale autour de la différence entre analyser avec son intelligence ou se mettre en présence de quelque chose. J’avais même alors la vision d’une plaque sensible exposée à la lumière, à l’aura de ce quelque chose que je tenterais d’appréhender. Avec tout l’être et par seulement par l’intellect.
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jeudi 8 janvier 2015
Hier
Sous le coup de la terrible attaque qui a décimé le 7 janvier, vers 11h30, la rédaction de Charlie Hebdo, avec la mort notamment des dessinateurs Wolinski, Charb, Honoré, Cabu, Tignous, de l’économiste Bernard Maris, de la psychanalyste Elsa Cayat, de deux policiers, Franck Brinsolaro et Ahmed Merabet, d’un correcteur Mustapha Ourrad, d’un agent d’entretien, Frédéric Boisseau et de Michel Renaud, fondateur de la Biennale du carnet de voyage. C’est tout à fait intentionnellement que je recopie tous les noms des victimes, cela me semble en cohérence avec ce que je ressens et tente d’exprimer ci-dessous.
Veilleur de l’humain
Je ne veux rien « faire » d’ostensible sur Poezibao, mais je suis toute tournée vers la continuité, la continuation de ce travail, qui fait partie de la résistance à la barbarie et à l’obscurantisme.
Il faut continuer à défendre deux choses essentielles et à essayer de les mettre en valeur, et déjà dans nos vies individuelles, plus que jamais, l’amour et l’esprit. Ensemble, complètement liés.
Amour & esprit cela veut dire tenter de faire preuve de tolérance, être infiniment attentif à autrui, mais ne pas céder sur ce qui n’est pas acceptable, le fanatisme, même politique, le désespoir, ce pessimisme qui gangrène tout. Combat sans violence, de l’âme et de la raison, de l’intuition et de l’intelligence. Pour la création et la vie. Un défi continuel. Sans aucune tolérance pour l’antisémitisme, le fascisme ou les extrémismes religieux.
Il y a des puissances de destruction dans notre société qui sont considérables car elles sont à l’échelle, immense, de notre humanité. Mais il y a aussi de véritables puissances de survie. C’est le combat frontal entre la pulsion de mort, les forces entropiques et la pulsion de vie. On peut essayer, à sa toute petite place, de faire peser la balance du côté de la vie, de la création et non pas du côté de la mort et du désespoir.
Mireille Gansel m’a écrit quelque chose de merveilleux, sur le travail de Poezibao, dont elle souligne l’importance dans ce contexte. Je crois que c’est cela, là où nous sommes, chacun d’entre nous, entretenir, envers et contre tout, les valeurs qui nous sont importantes, développer notre lucidité (il ne faut pas en effet qu’il y ait le moindre angélisme, vis-à-vis de quoi que ce soit). Il y a lieu, selon elle, d’être « veilleur de l’humain ».
Et puisque ce sont les dons que nous avons reçus, relayer ou pour certains produire la littérature, la musique, l’art, qui restent pour moi le territoire par excellence, le seul même peut-être de la liberté de penser. Je me suis construite telle que je suis au moins autant par mon éducation que par les livres. Le peu de liberté de pensée que j’ai (c’est si difficile de penser vraiment librement), je la dois aux livres. Quant à la musique, elle m’est vitale et de plus elle est haïe par les fondamentalistes, raison de plus pour la faire résonner le plus possible et la partager le plus possible.
Deux jours plus tard
Noms des victimes de la prise d’otage de Hyper Cacher à la porte de Vincennes : Yoav Hattab, Philippe Braham, Yohan Cohen et François-Michel Saada. Et aussi, hier, la jeune policière municipale, Clarissa Jean-Philippe.
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jeudi 15 janvier 2015
La Question sans réponse (Charles Ives)
En ce temps de tant de questions, cette pièce de Charles Ives, the unanswered question, que je ne connaissais pas et sur laquelle Alexis Pelletier a attiré mon attention. Je reprends cette note du Wikipédia (ma traduction) :
« En opposition avec un fond paisible et lent de cordes, représentant “le Silence des Druides”, une trompette soliste pose “l’éternelle question de l’existence”. Lui répond un quatuor de bois dont les questions vindicatives essaient en vain de fournir une réponse ; elles se font de plus en plus découragées et dissonantes jusqu’à ce qu’elles renoncent. Les trois groupes d’instruments jouent dans des tempi différents et sont séparés sur scène, les instruments à cordes étant même en dehors de la scène ».
On peut écouter cette courte pièce (moins de cinq minutes) ici, sous la direction de L. Bernstein. Ou ici avec la partition.
The unanswered question est aussi le titre de toute une série de conférences de Leonard Bernstein. Je note ici, pour mémoire et pour y revenir si possible (les conférences sont longues et en anglais)
La musique
Inouï ce qu’elle est recours, quand les mots ne le sont plus assez ou pas assez ou pas tout le temps. Il est très difficile de comprendre pourquoi par exemple l’écoute répétée des dizaines de fois du début de la 4ème symphonie de Sibelius répond. Mais répond à quoi, répond quoi, je n’en sais rien. Avec la musique, je ne fuis pas mais je cesse par moments d’être écrasée. Mon désarroi est comme entendu par la musique. Mon sentiment d’impuissance s’atténue et je reprends des forces. Par la musique, c’est absolument incontestable. Étrange mécanisme.
Il n’en va pas de même avec les livres, sauf peut-être à considérer certains poèmes déjà connus, que je lirai comme de la musique.
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vendredi 16 janvier 2015
Heiner Müller, Durs Grünbein
« Ses images sont des radiographies aux rayons X, ses poèmes des ombres de poèmes jetés sur le papier comme provenant d’un éclair atomique. Le secret de sa productivité se trouve dans son insatiable curiosité de l’offre de catastrophes que le siècle tient en réserve sous les étoiles comme sous le microscope »
C’est Heiner Müller qui écrit cela, magnifiquement, à propos de la poésie de Durs Grünbein. (Et je pense à Georges Didi-Huberman, scrutant dans un de ses livres, cette sorte d’empreinte laissée sur un mur, près d’Hiroshima, par une échelle et un corps qui furent là, avant l’explosion).
Ce texte est aussi une manière de contribution à la difficile question de la poésie dite de circonstance. Et elle particulièrement d’actualité.
Je retiens aussi cela, lu dans un bel article du site Le Saute-Rhin :
« Tout l’art de Durs Grünbein, qui est l’un des grands auteurs allemands d’aujourd’hui, est de mettre de la tension narrative, de « l’épopée » dans la poésie, d’en faire un récit », écrit Georges-Arthur Goldschmidt dans sa très belle préface. Il dit encore : « Après les satires est une vaste tentative d’élargissement du flux poétique, hors de ses cadres habituels, comme s’il s’agissait de faire basculer la poésie dans le récit du monde ».
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dimanche 19 janvier 2015
Abdennour Bidar
Reçu hier un très beau texte de ce philosophe musulman. Je pense en effet que dire abruptement "pas d'amalgame" est trop simpliste, entrave la pensée et singulièrement le regard critique que l'on peut porter sur les sources des terrorismes. Trop facile de dire que la religion musulmane n'a rien à voir avec cela. Or vient des rangs même des Musulmans cette réponse très circonstanciée, amicale mais sévère, qui permet de penser un peu plus avant la relation entre l'islam et le terrorisme.
Elfriede Jelinek
Autre lecture éclairante, celle de ces entretiens d'Elfriede Jelinek avec Christine Lecerf parus en 2007 au Seuil et en partie issus d'émisisons diffusées sur France Culture du 28 février au 4 mars 2005.
Je n'ai rien écrit dans les débuts de cette lecture puis j'ai enfin repris mon habituelle manière de lire et travailler, sous la pression du chapitre qui s'intitule "Dans la langue de l'homme" et qui aborde la question des femmes dans la création, du mépris inouï dans lequel on tient leur création. Je note que des références constantes pour E. Jelinek sont Ingeborg Bachmann et Sylvie Plath, ainsi que Robert Walser, dont elle dit merveilleusement quelque part qu’il est « pour ainsi dire une femme ».
À l'écart
Je suis aussi très sensible à cette position de Jelinek : l'écart. Née certainement du fait qu'elle ne s'est jamais senti appartenir à quoi que ce soit, qu'elle s'est toujours vécue en marge, à l'écart oui. Im Abseits, donc, à l'écart, ce fut le titre de son discours du Nobel en 2004.
Je suis, dit-elle, « quelqu'un qui se voue entièrement à la langue, qui saute à pieds joints dans la rivière des mots et qui se regarde faire » (95). Car poursuit-elle « pour écrire on n'a pas besoin de faire grand-chose. Il faut d'abord commencer par poser quelques jalons et puis à un moment ou à un autre, les choses "prennent", pour ainsi dire, comme une vis qui tout à coup se met à mordre dans le mur et qu'on peut enfin visser. Je compare toujours la langue à un chien en laisse qui tire celui qui le tient. Le texte entraîne à sa suite celui qui écrit. Écrire devient alors un processus qui ne se déroule plus dans la conscience. Je n'écris plus mais quelque chose m'écrit et me regarde devenir écriture. Je suis donc de toute part à l'écart : dans mon discours, parce que j'observe les choses de l'extérieur sans jamais y participer, dans mon existence, parce que je mène une vie très à l'écart, mais aussi dans ma langue, parce qu'elle n'est pas mienne, parce qu'un tel langage ne peut se construire que de la déconstruction. »
→ on verra plus loin que si la langue n'est pas sienne, c'est notamment parce que c'est la langue de l’homme (titre d'une partie importante du livre).
Écriture de Jelinek
« Ma langue est à multiples facettes, comme les pièces d'un kaléidoscope qui dessinent sans cesse de nouveaux motifs. Apparaît soudain une courte citation de Heidegger. Elle-même nous entraîne dans les interprétations de la poésie de Trakl. S'ouvre alors un nouvel horizon de significations dans lequel je m'engouffre, moi et ma langue, moi et ma méthode faite d'assonances, de variations et d'amalgames. " (96)
→ assonances, variations, amalgames, n'est-ce pas aussi mutatis mutandis, la méthode même de ce flotoir. Je me sens infiniment en phase avec cette manière de faire.
Dans la langue de l'homme
Elfriede Jelinek qui parle beaucoup d'Ingeborg Bachmann, de Sylvie Plath, mais aussi de Christine Lavant, dont elle dit qu'elle est bien trop peu connue, écrit que les femmes « doivent pouvoir déployer leur propre langue ». Ce qu'elle vise avec ses textes dit-elle, c'est une « subversion du langage masculin ». Et c'est à un instant qu'elle ajoute que « Walser est pour ainsi dire une femme dans la mesure où il a volontairement renoncé à tout ce qui faisait encore de lui un être humain lorsqu'il s'est retrouvé à l'asile » et qu'il est ainsi « devenu in fine l'homme le plus dénué de pouvoir qui soit ». (67)
Toutes les pages sur Walser sont magnifiques ! « Son univers est tout entier contenu dans chaque point. Cette fragmentation fait qu'il est (...) un des écrivains majeurs du vingtième siècle ». Et elle avoue qu'elle cache toujours une phrase de Walser dans chacun de ses livres. « Le langage de Walser est un langage de sens premier, ce que Roland Barthes a appelé la "dénotation". Il y a le langage de la dénotation et le métalangage, langage du sens second, de la connotation. Walser est l'anti-métalangage. Il est pure dénotation. » (68 et 69)
Clarté (Walser)
Jelinek écrit que Walser était « un de ces auteurs qui savent que tout est sombre, mais qui tentent désespérément d'orienter les choses dans un sens positif ». Elle compare Handke à Walser en disant que « ce sont des écrivains qui connaissent la terreur mais qui tentent désespérément de déconstruire cet effroi en positivité » (71)
→ une voie à suivre en ces jours si sombres, où règnent l'effroi et la terreur. Tenter sans fin par la pensée, par la création, par le partage de ces valeurs-là de déconstruire l'effroi en positivité au lieu de l'alimenter, exactement comme l'attendent de nous ceux qui veulent nous terroriser, pas un surcroît de négativité, de désespoir. Cela demande infiniment de sang-froid, de travail, de patience, de ténacité.
Le graffeur de sable
Et surgit ici, et je respecte ce surgissement, l'image de ce jeune homme, Jben, « beach artiste » « graffeur de sable ». Qui « graffe » non pas les murs de la ville, mais le sable des plages à marée basse, en immenses motifs. Ici un arbre, là un mandala, qui sont ensuite photographiés d'en haut, ce qui les révèle littéralement. Avant que la mer ne les efface petit à petit en sa lente et inexorable montée. Le reportage ne le précisait pas, mais je pense que l'artiste se sert d'un drone avec une caméra. Usage positif du drone, qui ne sert ici ni à l'espionnage, ni à l'attaque, ni à la menace.
Jelinek et Internet
Position relativement rare, surtout chez une artiste née en 1946 : Jelinek a des propos très positifs sur l'écriture sur ordinateur et sur l'usage qu'elle fait d'Internet. Ce qui ne l'empêche pas de chanter une vraie ode à l'écriture au crayon, à partir de celle, bien connue, de Walser : « l'écriture était quelque chose de très physique chez Walser (...) le crayon engage le corps tout entier. C'est un geste que l'on extrait de son corps et qui est en même temps très volatil, comme des traces de pas dans la neige. L'écriture au crayon est la matière même de l'écriture. C'est le "ça" qui écrit avec le crayon. L'écriture part du corps et ne trouve son chemin qu'après avoir efface ses propres traces. » (101) Ce qui ne l'empêche pas, un peu loin, de dire « (la) vitesse d'exécution au clavier, que je connais d'autant mieux qu'elle me rappelle la technique du piano, stimule ma façon d'écrire. Je peux taper à peu près aussi vite que je pense. Ce qui est très important pour ma technique d'écriture qui repose sur l'association, les jeux de mots et les jeux de langage (...) tout doit se faire dans un même flux, un peu comme au piano. Au fond, je suis une éternelle pianiste, au sens où je travaille les doigts posés sur un clavier et les yeux face à une page » (101)
→ mes notes se font la plupart du temps au crayon, dans un carnet, de manière que j'aurais jugé jadis salopée ! Mais j'écris l'essentiel directement à l'ordinateur, je me retrouve donc entièrement dans ces propos de Jelinek et bien sûr jusque dans la chute de cette citation, l'analogie entre les deux claviers. Souvent l'impression que si mes doigts restent relativement agiles, malgré le manque total de travail technique au piano, c'est parce que je « tape » à longueur de journée sur un clavier d’ordinateur.
Lang Lang
Et suivant toujours le jeu des associations et le fil de ce qui s'écrit, je repense à cette prestation époustouflante du pianiste Lang Lang lors du deuxième concert d'inauguration de la Philharmonie de Paris. Je l'abordais avec énormément de préjugés, sur le pianiste et sur l'œuvre, le concerto de piano de Tchaïkovski que je n'aime pas beaucoup. Et j'ai été subjuguée. Pour la première fois, j'ai vraiment ressenti qu'un concerto est un affrontement, tantôt combatif, tantôt beaucoup plus apaisé, voire tendre, entre un instrument soliste, parfois terriblement solitaire, et un orchestre, un tutti. Il y a chez Lang Lang une écoute de l'orchestre, qui se traduit par ses attitudes et mimiques mêmes, qui est tout à fait particulière. Il attend que l'orchestre lui réponde. Il lui adresse la parole, il parle avec lui, de manière explicite. Il y aussi une technique très particulière des mains, avec une gestuelle qui relève de la mise en scène, par moments et qui, loin de paraître absurde ou ostentatoire, souligne, donne à voir ce qui se passe dans la musique. On peut se poser, certes, la question de la musicalité, certaines attaques étant vraiment brutales... mais qu'est-ce que la musicalité. J'ai eu l'impression de découvrir une œuvre que pourtant j'ai entendu des dizaines de fois et je me suis presque pris à l'aimer.
La langue maternelle (Jelinek)
E. Jelinek a cette formule, devenue célèbre et si mal comprise : « je suis le père de ma langue maternelle » et elle explique « cette langue est ma langue maternelle mais je ne la possède pas. Parce que la mère n'a pas de pouvoir. Parce qu'il n'y a pas d'autorité maternelle et qu'il me faut lutter pour conquérir cette parole paternelle, ce pouvoir phallique de la parole »
→ D'après I. Bachmann, citée par Elfriede Jelinek « la femme est femme en tant qu'être sexuel et doit se faire homme pour devenir être de parole ». (106) Et Jelinek se fait encore plus précise « d'une certaine manière, j'ai renoncé à ma vie de femme. Du moins ai-je renoncé à y prendre part. » (107)
H.C.Artmann
Et quelle étrange coïncidence ! : Jelinek parle à plusieurs reprises d'un poète du nom d'Artmann que je ne connais pas du tout. Christine Lecerf le décrit comme un fils de cordonnier qui parlait près de vingt langues étrangères. Jelinek dit, elle, qu'il possédait une bibliothèque incroyable, avec d'innombrables dictionnaires. Et que quand il ne pouvait pas apprendre une langue, il l'inventait totalement. (47) Ce n'est pas écrit-elle aussi « tant le contenu de la langue qui nous intéresse que la manière dont les choses baignent dans ses eaux ». (47)
→ admirable formule, qui m'accompagnera dans mon étude de la langue allemande. Peut-être que je poursuis un but de cet ordre, ce qui pourrait expliquer mon obsession d'apprendre du vocabulaire, de m'imprégner littéralement de mots de la langue allemande, tous les jours, sans discontinuer. Goûter cette eau-là et devenir, petit à petit, ô si lentement, plus sensible à la différence des eaux de part et d'autre du Rhin !
→ Or, à propos de textes de Grünbein publiés récemment dans l'anthologie permanente de Poezibao, je suis entrée il y a peu en contact avec un des traducteurs de ces textes, Joël Vincent. Ami de Jean-René Lassalle. Et qui me propose de m'envoyer de temps à autres des traductions inédites de poètes allemands ou autrichiens. Et quelle est sa première proposition : Artmann !!!!
Noter ici aussi l'insistance de Jelinek sur Christine Lavant.
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mercredi 21 janvier 2015
Il touche à tout ce qui le touche (Jean-Michel Espitallier)
→ Belle formule de Claude Ber, à propos de Jean-Michel Espitallier.
Une belle façon de caractériser ce qui peut parfois paraître de la dispersion, quand les sujets embrassés semblent très éloignés : « il touche à tout ce qui le touche. »
La suspension du mépris (Christine Angot)
Bel article de Christine Angot dans le dernier Monde des livres, à propos de Michel Houellebecq. Un vrai article critique, fouillé, argumenté.
Elle écrit notamment : « La littérature travaille, sans passer par l’opinion, le rapport entre le réel et la pensée, la perception que chacun peut ressentir intimement du fait d’être un humain. Le but, à travers la littérature, n’est pas de nier l’humain ni de l’humilier. Le roman c’est la suspension du mépris. »
Rédigé par Florence Trocmé le 21 janvier 2015 à 14h53 | Lien permanent
Rédigé par Florence Trocmé le 18 décembre 2014 à 10h07 dans photomontages | Lien permanent
Le dépliage (avec André Hirt)
Bref extrait d’un dialogue par mail avec André Hirt.
Je lui écris, hier :
« Avez-vous senti à quel point votre phrase « le mouvement est le dépliage de l’essence d’une chose jusqu’à son terme » se prêtait merveilleusement à la musique ? Par le jeu du musicien, le texte musical se déplie petit à petit jusqu’à son terme et surtout s’accomplit et se révèle totalement dans cette étrange opération. »
→ et en fait en lui répondant cela, j’ai en tête de nouveau les développements de Celibidache dans son livre : « si je perçois le commencement, le chemin vers le point culminant et la fin à chaque instant de la progression évolutive, alors seulement je puis parvenir au vécu du devenir (Werdegang) entier » (Sergiu Celibidache, La Musique n’est rien, Actes Sud ; 2012, p. 219)
Ce qui me renvoie aussi à une brève discussion sur le futur antérieur, à partir d’un article de Thierry Laisney dans le dernier numéro (1118) de la Quinzaine Littéraire.
L’auteur de l’article part d’une citation de Jankélévitch : « Le sens de la musique se prête uniquement aux prophéties rétrospectives ; la musique ne signifie quelque chose qu’au futur antérieur ». Partant de cette citation, Thierry Laisney démontre comment le « futur antérieur réalise ce prodige : exprimer un présent éternel en semblant conjuguer le futur et le passé »
André Hirt, à qui je communique l’article, enchaîne : « La plus belle chose du futur antérieur est dans Baudelaire, “À une passante”. [...] Ce qui m'intéresse et ce avec quoi j'ai pour ma part croisé cette question, c'est avec le "en même temps*". Cela me fascine, que quelque chose se passe en même temps qu'autre chose, et qu’une pensée, un regard abritent en même temps autre chose. C'est le temps de la poésie. »
→ n’est-on pas aussi proche de ce que je décrivais tout récemment à propos de la poésie de Marie de Quatrebarbes, cet empilement, au même endroit, des temps, des espaces, voire même des identités.
(* ce "en même temps" fut théorisé par André Hirt dans son livre Baudelaire – Le monde va finir, Kimé 2012.)
Une gare, un nœud (Christiane Veschambre)
Lecture de Versailles Chantiers, récemment publié par Christiane Veschambre aux éditions Isabelle Sauvage. (Le livre n’est pas paginé, je ne peux donc indiquer les numéros de page des citations)
« Je laisse affleurer. C’est un travail d’écoute. L’espace, c’est la vue. Le temps c’est l’ouïe) »
→ Bien entendu, je pense immédiatement musique. Musique et temps. Et à l’importance de l’écoute, notamment au sein, au cœur, au creux même de la lecture. Lire n’est pas tant voir qu’entendre, n’est pas tant suivre des lignes avec les yeux, mais percevoir, parfois, une voix. La musique s’écoute mieux, pour moi, yeux fermés : sommes-nous vraiment capables de faire deux choses en même temps ? Et écouter n’impose-t-il pas de mettre le regard en veille.
Le dispositif du livre Versailles Chantiers : un texte, un entrecroisement de dates, des personnages désignés toujours par leur prénom et l’initiale seulement de leur patronyme. Autour de la gare de Versailles Chantiers où l’on arrive, d’où l’on part et qui se trouve érigée petit à petit comme le point nodal où se concentrent les différents fils du récit, les destinées des personnages. Jeux de recoupements, de traverses et de rails. Il y aussi les photos de Juliette Agnel, très allusives elles-mêmes, qui viennent ponctuer les pages de ce livre très bien mis en page et en œuvre par l’éditrice Isabelle Sauvage. Et parfois, brefs éclats, des récits de rêve qui ressemblent à des poèmes. Et que l’auteur intitule Traverses.
Il y a aussi une sorte de coupe dans le temps du lieu, puisque sont évoqués les Chantiers, en fait le lieu où furent extraites à partir de 1661 les pierres du château de Versailles, mais aussi le moulin à farine qui est toujours en activité. On suit ainsi divers personnages, certains déjà bien connus des lecteurs de Christiane Veschambre, Robert et Joséphine, mais aussi André A, père de Sophie A, musicienne, avec qui Christiane V. un jour, donne une lecture. Ce qui est très puissant dans ce récit, c’est la manière dont les différentes histoires apparaissent les unes après les autres, comme séparées, non reliées et comme doucement elles convergent pour se fondre en ce lieu nodal du réseau, la gare.
Il se trouve que ce travail est lié à une résidence de l’auteur, preuve une fois encore que parfois ce cadre convenu de la résidence peut donner le jour à des expériences et à des écrits tout à fait remarquables. Lorsque l’auteur parvient à rencontrer en profondeur le lieu où il « réside » et à l’insérer, sans le dénaturer, bien au contraire, dans son propre travail.
Évoquant une lecture qu’elle fit le 12 mars 2010 de son livre Robert et Joséphine, à la Maison de la Poésie de Saint-Quentin-en Yvelines, avec Sophie A. qui improvise sur un piano à queue, Christiane V. écrit : « La lectrice est un lieu de passage : / entrent en elle le monde sonore / déployé par Sophie A. sur les cordes / le bois, l’ivoire du piano devenu / navire, et Robert et Joséphine dans / leur temps retrouvé. Elle est / – la lectrice – comme un hall de gare / construit pour ce qui la traverse. »
Et l’autre lectrice, celle qui lit le livre, ne se vit-elle pas alors aussi comme ce lieu de passage où se croisent, se fondent les musiques, les mots, les histoires, les livres des autres. Construite pour ce qui la traverse ?
Rédigé par Florence Trocmé le 18 décembre 2014 à 10h01 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent
Rédigé par Florence Trocmé le 16 décembre 2014 à 16h56 dans photomontages | Lien permanent
Schumann, Horowitz
Je sors assez bouleversée de la rediffusion du dernier concert à Vienne d’Horowitz, en 1987 (Arte). Il y a l’admiration bien sûr, pour la prodigieuse habileté des mains, les gestes inouïs, que j’apprécie à ma très modeste place de pianiste amateur. Mais il y a aussi ce qu’il a donné à voir, à la toute fin des Scènes d’enfants de Schumann, un visage et un regard complètement absorbé et ailleurs, qui remue jusqu’au tréfonds de l’âme. Et qui me fait songer à cette autre « fin », Abbado laissant la 9ème de Mahler disparaître dans le néant, baguette repliée sur le cœur, ailleurs lui aussi. Ou bien encore à ce que j’entends dans l’interprétation de l’Oiseau prophète, de Schumann toujours, par Clara Haskil. Le voile qui se déchire sur un autre monde.
Et j’entends cette phrase d’André Hirt, dans ce qui sera sa dernière chronique sur le site Le Strass de la philosophie : « La musique est originellement en partance, portant comme un Wanderer (un voyageur) sous son bras son objet. Plus originellement encore, faire de la musique, écrire de la musique, la composer, certes, mais d’abord chanter, tambouriner, souffler dans la tige d’un végétal, parler d’une certaine manière furent et sont toujours les manières dont l’existence se joue elle-même, dont elle se représente les origines et les pertes autant que les projections, aspirations et désirs. »
→ dans ces Scènes d’enfants jouées par Horowitz, il y avait tout cela, les origines et les pertes, l’enfance et la mort, la présence et l’adieu, l’au-revoir peut-être.
→ et se souvenir de Jean-Luc Sarré : « La musique ressuscite ce qui n’a jamais été ».
La musique, l’adieu (André Hirt)
« La musique n’est pas d’essence proprement humaine, elle fend plutôt l’essence de l’existence et en exprime la césure. Sa présence en nous, au sein de la différence que nous éprouvons dans notre être, et sa présence parmi nous, là où nous pouvons l’entendre, dans la nostalgie et l’espérance, nous fait pressentir sa loi, à défaut de son identité, à savoir qu’elle dit non seulement l’Adieu, mais qu’elle est l’Adieu, nécessairement. » (Sur le site remarquable, Strass de la philosophie, de Jean-Clet Martin)
Ondulatoire ou vibratoire (André Hirt)
« Cette aura de l’existence qu’il faut accorder à la musique, en son annonciation comme dans son départ, a pour présence, c’est-à-dire pour modalité de mouvement de la manifestation la teneur ondulatoire ou vibratoire de ce qu’il faut bien nommer une lumière, aussi faible et chancelante soit-elle. » (ibid)
Journaux de lecture de Pierre Vinclair
Je lis, hautement intéressée, tant la démarche recouvre nombre de mes préoccupations et questions, les « journaux de lecture » que Pierre Vinclair publie sur son site. Le plus récent, autour d’Opéradiques, de Philippe Beck. Il s’agit, en gros, d’explorer la manière de s’y prendre avec un texte qui semble à première vue incompréhensible. C’est tout une réflexion, très féconde, sur la question de l’illisibilité, des références, du traitement poétique, etc.
« Dans ces billets, dit Pierre Vinclair, j’essaie de prendre au sérieux – en espérant la déconstruire – l’objection (de sens commun ?) selon laquelle le poème contemporain n’est pas compréhensible. » (voir ici) ? Noter aussi que le premier feuilleton de cette série a porté sur Hölderlin au mirador d’Ivar Ch’Vavar.
Legato nerveux (Claude Minière)
« Il faut un long apprentissage du legato nerveux des pensées et des sensations. » (Grand Poème Prose, p. 85)
→ C’est sans doute là que tout se joue, dans ce legato des pensées et des sensations, un véritable art. Avec prééminence du sensible sur l’intellect.
Un présent
Claude Minière toujours : « L'enthousiasme, les paroles ailées, l’esprit de décision, ils s’entretiennent dans les lettres [...] L’incarnation nous fait un présent. »
→ Évidente et magnifique polysémie de cette dernière phrase, qui en devient presque vertigineuse. À chaque instant donné, le seul présent, celui qui se vit et passe instantanément. Mais quel cadeau !
Beaucoup d’élan à recueillir dans ce livre, en ces temps où la chape de plomb du négatif, de la dépression, de l’impuissance pèse de plus en plus lourd. J’aime trouver là les mots de ferveur, d’enthousiasme, de plénitude, et sous la plume de quelqu’un qui est tout sauf un naïf. Et qui sait aussi parfaitement rendre compte de la noirceur du monde et des hommes.
« Les cris assagis de l’écrit, les rites d’écriture, ce qui pousse ainsi toujours plus avant, pas à pas, pourquoi ? Pour apprendre. Pour tourner entre les doigts, en boucles accroche-cœur, en tourbillons, en vent de sable, à pleins et déliés la plénitude et ses libérations. La ferveur ! Pour savoir depuis Ève et Adam le fabuleux trajet. « (94)
Et en coda : « Je chante sans raisons apparentes [...] je réponds oui à des instants miraculeux qui font la vraie chaire inoubliable de l’existence ; j’ouis, je ouïe. [...] le plaisir bondissant d’attaquer une pensée, qui m’est venue et prometteuse, irrespectueuse… »
Avec cette note importante pour mieux comprendre le projet : « Je vous livres les informations en temps réel ». (103)
→ présent et présent ! Qui donne envie de répondre : « présent ». Au livre mais aussi à la vie.
La vie moins une minute (Marie de Quatrebarbes)
Tel est le titre du livre de Marie de Quatrebarbes récemment paru chez Lanskine. Ce livre procure à première lecture un grand sentiment, un peu paradoxal, d’étrangeté familière. Comme si se mêlaient là du langage enfantin, des propos d’adolescence, des matériaux droits sortis de l’inconscient, du rêve sans doute. Un matériau très mélangé qu’on ne peut « fixer »
Il y a comme des airs, fredonnements d’enfants, bribes de chansons ou de comptines, avec un évident travail sur la rythmique si particulière de ce répertoire-là, la comptine, la chanson enfantine. Avec aussi, comme explicité, l’arrière-fond souvent érotique de ces chansons en apparence très innocentes (comme les contes). Il y a du sauts et gambades, du patchwork, du démontage, du montage, une approche essentiellement sensible et sensuelle sans doute entée sur cette masse informe des sensations qui traversent le petit enfant et qu’il ne peut éclaircir faute de mots pour le faire. Mais ces mots souvent corrompent ces sensations, on ne le sait que trop, ils les figent, les enferment et le travail de Marie de Quatrebarbes semblerait de passer la barrière qu’ils constituent. Pour cela elle mêle les registres, recourt volontiers à l’argot le plus cru, merde, enculer, etc. Il y a un immense élan dans cette poésie, une véritable énergie, qui ramasse dans son grand balaiement tout ce qui traîne. Parce que rien n’est anodin, tout parle et fait signe. Écoutant Mozart en écrivant, je songe soudain aux lettres de ce musicien, si facétieuses et irrespectueuses de tout. On serait un peu dans cet univers-là ici. Mais pas d’angélisme non plus, c’est une poésie informée qui semble parfois charrier en douce toute la poésie : on sent passer ici ou là Rimbaud, Apollinaire, Breton, Cendrars peut-être. Il y aurait ainsi une sorte d’hybridation permanente, des greffons partout, des boutures. Une intimité avec un monde de sensations non hiérarchisées, non jugées. Acceptées, regardées, exprimées comme on exprime le jus d’un citron (et parfois ça agace les dents !). « J’exagère toujours les coups de dents / je ponds entre les lignes / m’affaire ailleurs et puis tout le temps / j’exagère souvent. » (p. 25). Le monde animal est proche aussi : « on était des animaux et on ne le savait pas » ou bien ces quelques vers formidables sur l’araignée : « les araignées tissent des rêves fantômes / il faut bien qu’elles se nourrissent / qu’on ne leur reproche pas la beauté de leur toile / l’expérience d’y être pris n’est pas regrettable / et quand elle s’y emmêle les pédales, la bête est risible. » Cette araignée fait songer soudain à une autre analogie, avec, peut-être, l’univers de Louise Bourgeois. Il y a bien ici une « conscience aigüe de ses sensations », une expérience concrète, sensitive et sensuelle, j’y reviendrai, du monde. Une véritable coagulation entre des sensations sans doute parfois débordantes et les mots convoqués non pour les dompter mais pour en jouir mieux encore, avec les ressources neuves de l’adulte. « Dans les livres en train de s’écrire, sur la paume de la main / Doudou met des chausson-lunes pour jumper l’escabeau / elle grille sa clope au milieu des fées cordeaux / et ronge son frein qui rime avec l’essence. » et de dire, haut et clair dans le même poème « j’ai fait tomber ma pudeur aux oubliettes. »
C’est une véritable voix qu’on entend ici, très singulière, in-ouïe, en fait. Avec sa rythmique très prégnante et particulière, rapide, directe, ses interjections, peuh, clac, ouste, son langage parlé et son argot, un incroyable méli-mélo fortement tenu.
Le livre se compose de trois parties : « ça caille les belettes », « looping » et « sinon violette », aux titres bien emblématiques de la manière de faire de Marie de Quatrebarbes, désinvolture et gravité, humour et tendresse.
Et comment ne pas souscrire à cette assertion : « il n’y a pas de critère autre que la musique » (34) qui atteste bien de l’importance de cette dimension. Cette poésie vient réveiller des rythmes enfouis au fond de soi, des petits lambeaux cadencés toujours agissant à notre insu. Qui pourraient bien être une part de notre impulsion à vivre.
De la peau et des ouvertures (Marie de Quatrebarbes)
Tout un programme peut-être dans ce vers de Marie de Quatrebarbes : « mon visage existe / il n’est rien que de la peau et des ouvertures ». (54). Interface sensible, porosité extrême au monde. Tout est appréhendé ainsi, par le corps, qui perçoit et laisse pénétrer. Et toujours cette impression que des temporalités différentes sont liées ensemble, constituent d’une façon presqu’hallucinatoire un nouveau corpus.
Avec cette prééminence sensuelle et sexuelle, affirmée constamment, mais presque sur le ton parfois des provocations d’adolescente, en une approche impliquée et passionnée. « le monde est sexe si j’avais su ». (p. 88) : « plus que toxique, la situation / plus que vénéneuse : intarissable / mon corps ébranlé venant à bout / petite glissante, roule ta bosse / on s’en fiche d’être décente / vis ta vie à petits bouillons [...] (p. 89).
Il y a ici une destruction subtile car très informée des codes, en une tentative passionnante de création d’un autre langage, d’une autre poésie. Oui « on s’en fiche d’être décente », on dit les choses telles qu’elles se formulent si souvent dans le for intérieur, si loin de la correction hypocrite recommandée aujourd’hui et qui masque si mal la violence des affects qui nous traversent tous.
Contre les machines à décerveler
Parlons-en des affects, avec l’intéressant livre de Philippe De Georges dont j’ai déjà rendu compte ici, Les mères douloureuses. Après avoir fait le récit détaillé de trois cas, présenté trois figures féminines très diversement (insister sur ce mot) douloureuses, l’auteur ouvre une partie plus théorique, mais toujours parfaitement accessible, sans aucun jargon et surtout va se livrer à un beau plaidoyer pour la psychanalyse, opposée ici à l’approche épidémiologique et scientifique de la psychiatrie d’inspiration contemporaine (et américaine, façon DSM, le fameux « manuel diagnostique et statistiques des troubles mentaux !). Qui n’aurait de cesse que de classer, et surtout de normaliser, de rendre apte, au mépris de l’entière, irréfragable singularité de toute personne humaine. L’auteur montre bien qu’avec ces programmes de recherche-là : « il ne s’agit plus de “surveiller et punir” mais de suspecter et contrôler sans cesse. » Et de citer ces enfants de deux ou trois ans déjà étiquetés et dûment drogués : « ce qui ne peut nous échapper, c’est la puissance de feu formidable des deux lobbies qui nous préparent cet avenir radieux : l’empire pharmaceutique apporte l’argent, l’université, la matière grise ». Et il ajoute : « disons-le aussi clairement et simplement que possible, la psychanalyse se tient à rebours de cette pensée du soupçon et de la menace » car « l’expérience accumulée par la psychanalyse comme par la diversité et la richesse infinie des existences humaines montrent que le lien causal linéaire ne convient pas pour le comportement des hommes : il y a au contraire rupture entre la cause et l’effet. Le hasard des situations concrètes bouleverse les prévisions et le choix de chaque sujet multiplie les réponses possibles." » (p. 110)
Il note aussi que « chacun de nous a une place, bien avant de naître, dans le discours qui se transmet en amont de lui et le désir de ceux qui le précèdent. C’est ce qui fait de la vie de chaque personne un condensé anthropologique. Chaque moment crucial est le croisement entre des relations qui s’établissent dans l’instant, l’ici et maintenant, et une chaîne où cheminent tous les mots qui ordonnent notre rapport à la vie et au désir. On pourrait le dire autrement : l’inconscient est transindividuel. ». Il faut donc « rejeter la tentation de cette fausse science qui se veut prédictive et ne peut que renforcer l’aliénation dont souffrent les sujets » (111)
→ et lisant ces mots, je pense à ce terrible article lu dans la Quinzaine Littéraire, (n° 1118) compte rendu, par Georges-Arthur Goldschmidt du livre de Götz Aly, Les anormaux ou l’archipel de l’euthanasie, livre d’histoire qui relate la terrible affaire de l’extermination systématique par les nazis de tous les handicapés, anormaux, malades mentaux, la destruction de ces vies « considérées comme lebensunwertes Leben (vies indignes d’ être vécues). »
Terrifiants ravage de la norme et de ce qu’à la fin de son livre Philippe De Georges appelle l’enfer des déterminations.
Et aujourd’hui, dit De Georges, « rien ne justifie d’écouter le détail du récit du patient [...] il suffit de poser un diagnostic à l’aide d’une grille statistiquement établie. »
→ grille !, oui, grille d’enfermement.
Et l’auteur de parler de ces logiciels que l’on vient de mettre au point et qui permettent au patient de s’auto-diagnostiquer ! Il apprendra ainsi à « gérer » son trouble. Et à rebours de cette tendance de fond, voilà dit-il ce qu’apportent les psychanalystes : ils « font partie de ces grains de sable qui grippent les machines à décerveler » (p. 123)
Rédigé par Florence Trocmé le 16 décembre 2014 à 16h39 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent
Rédigé par Florence Trocmé le 14 décembre 2014 à 18h12 dans photomontages | Lien permanent
Arcanes et archives (Claude Minière)
J’aborde le « petit » livre de Claude Minière, Grand Poème Prose, paru chez Tarabuste. Et je ne peux cacher un certain éblouissement.
« Ce qui n’a pas été compris des arcanes le sera dans les archives » (10)
→ la prévision, la prophétie versus l’exégèse ? Le double ancrage temporel à partir du point irréel et instable du présent. Les racines et le devenir. Et la place du poète : arcanes et archives ? Vision potentiellement anticipative, prophétique et fonction mémorielle ? »
C’est là (Claude Minière)
Cette page bouleversante et magnifique. Je trouve parlant le voisinage sur ma table des livres, petits aussi par le format, de Jean-François Billeter et de Claude Minière.
« D’un seul coup, c’est là. Le ciel s’ouvre, la Terre se fend. Et tout reste stable. En place. En lieu et place de soi-même. Les allées, l’arche, les bancs. Un site sans référence, immédiat. N’avez-vous jamais dans la nature, sur le Campo Santo, au bord d’un ruisseau, murmuré c’est là. Quelque chose, tout, est là. Le murmure, intérieur et extérieur à la fois, ne veut pas dire “je suis ici” mais bien “c’est là”. C’est. Les mots les plus simples vous arrivent sur les lèvres, à travers le ventre, ils vous arrivent du fond des temps, et voici le début de l’éternité : il y a quelque chose plutôt que rien et c’est un rien à l’évidence de justice. Comme enfoncer une porte ouverte. »(17)
→ je prends conscience soudain qu’il y a différentes manières de saisir un texte au clavier ! Depuis l’ennui jusqu’au respect, presqu’au recueillement. Il m’est arrivé, tapant certains passages, de fermer les yeux, exactement comme lorsque j’écoute de la musique. Ou parfois, très rarement, lorsque je joue du piano : pouvoir fermer les yeux et ne faire qu’écouter, débarrassée des contraintes techniques.
→ et devant cet « enfoncer une porte ouverte », comment ne pas penser à cette scène saisissante relatée par Marcelin Pleynet :
« Cette porte est une porte sans porte, sans serrure et sans clef… » Immobile, frappé par je ne sais quelle évidence, je n’ai plus d’autre perception que cette totalité, cette disposition, la mienne sans doute, infinie dans tous les sens et où je suis compris sans autre identité que d’y être cette non-identité. [...] » (Le Savoir-vivre, p. 59) (voir ici)
Une rayure (Claude Minière)
« On entre par le milieu des choses : l’application à la lecture, les rayures bistre des champs, émeraude de la mer, blanches du ciel, elles font un tissu. Comme souvent des artistes hachurent une zone de la toile ou du papier et créent un espace dans l’espace. La première lettre d’une phrase est une rayure et un départ ». (18)
→ profonde attirance pour cette manière qu’a Claude Minière de tisser des liens entre des domaines différents de l’expérience et souvent d’y associer la lecture. Oui l’application à la lecture, comme un savoir-vivre (Pleynet), un et néanmoins (Jaccottet). Je pense aussi au titre du livre de Christa Wolf qui vient de paraître, toujours dans une traduction d’Alain Lance et de son épouse, Lire, écrire, vivre.
La fraiseuse (Claude Minière)
« une fraiseuse qui grignote bloc après bloc la masse obscure, vers le bout du tunnel », (21), c’est aussi cela lire, et c’est aussi cela écrire.
→ et résonnance forte de ce thème : le tunnel, le tunnelier, les passages secrets (Étretat, Amboise), les gouffres et les cavernes, les troglodytes (hommes ou oiseaux). Tout cela enté peut-être sur les souterrains du collège de l’enfance ? Cette bouche d’ombre, si mystérieuse et inquiétante….
La vallée de l’ombre de la mort
Allusion à un psaume (page 29), qui laisse deviner l’arrière-fond judéo-chrétien de la pensée de Claude Minière (je songe ici à cet autre écrivain trop rare, Bernard Collin). Et je n’oublie pas ma propre culture. Pour moi, LE psaume c’est le 23ème, et sa si prégnante Vallée de l’ombre de la mort.
En langage simple (Claude Minière)
« Quand je ressens et pense réellement, je bégaie en langage simple » (35).
→ n’est-ce pas le propre même de l’opération poétique, l’au-delà du pré-formaté, pensée ou sensation, accéder à autre chose, peut-être au c’est là, évoqué plus haut. Ces réflexes conditionnés que sont en immense part les mots mis en échec : bégaiement, vacillement, il faut ânonner.
Le présent
Et ne pas croire que Claude Minière s’abstraie du présent. Plusieurs textes sont tout à fait précis, tel celui-là sur la Bourse et la pauvreté qui se termine par ces mots : « Oh, poème, tu interroges la civilisation ». (46)
Les mères douloureuses (Philippe De Georges)
Voilà bien longtemps que je n’ai plus lu de livre de psychanalyse. Celui-ci est très abordable et émouvant et permet d’envisager un point de vue souvent peu abordé : qu’en est-il de la souffrance de certaines femmes par rapport à leur enfant. C’est un classique livre de récits de cas avec un support interprétatif discret mais qui élargit grandement le champ de sa propre réflexion et cela bien au-delà du seul contexte psychanalytique. Me frappe notamment, après toutes ces années assez loin de cet univers de l’analyse, l’attention à la personne qui se manifeste ici, à la personne et surtout à l’entière singularité de sa souffrance. Avec une remise en cause de certaines pressions sociales, par exemple celle exercée par les modèles dominants décrivant la maternité comme un bonheur parfait, la jeune mère devant systématiquement se sentir comblée, épanouie, quels que soient les sentiments inconscients qui l’agitent. Et qui dans certains cas peuvent l’entraîner très loin dans la dépression, la dévalorisation d’elle-même.
Belle anecdote dans l’introduction toute en finesse et mesure du livre : « Un collègue qui dirigeait un centre de soins pour toxicomanes, Francesco Hugo Freda, racontait un jour sa rencontre avec un jeune consultant. Celui-ci s’assied face au spécialiste auquel on l’a adressé et se présente : « Je suis toxicomane ». L’analyste répond tout à trac : « Qui te l’a dit ? » Voilà quelque chose qui déconcerte, qui prend à contre-pied l’évidence annoncée. Certes, ce jeune homme est là parce qu’il prend des drogues. Ceux qui l’ont adressé dans ce centre savent de quoi il retourne. Il est donc là, et attend sans doute que son vis-à-vis donne suite et réponde, en toute logique : « Oui, tu es toxicomane et, moi, je suis le spécialiste de la toxicomanie… » Or, ce qui lui revient alors de l’autre, c’est ce surprenant : « Qui te l’a dit ? » Quel est l’Autre qui te nomme, t’étiquette, te baptise ? Auprès de qui, pour qui, es-tu à cette place, rangé, épinglé comme un papillon chez l’entomologiste ? Dans quelle pièce de théâtre joues-tu ce rôle ?
La réponse de l’analyste – qui n’est pas un truc, une recette – rompt le jeu établi, barre la route à la répétition, à l’automatisme des places, au mécanisme du « tout est écrit ». Le sujet qui est là est convoqué, du coup, à nommer ses partenaires de jeu, à dire quel scénario le guide, quels signifiants l’agissent à son insu. » (Philippe De Georges, Mères douloureuses, Navarin / Le Champ Freudien, 2014, p. 15)
→ cette réplique inattendue fait tellement penser à celles de certains maîtres zen…
Ne pourrait-on aussi l’adresser à des poètes. « Je suis poète », « qui te l’a dit ? ». Cela pourrait fonder de riches entretiens.
Et sur la quatrième de couverture du livre, cette citation de Lacan : « le propre des impasses, c’est qu’elles sont fécondes ».
Rédigé par Florence Trocmé le 14 décembre 2014 à 18h10 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent