Pleynet pour Jaffeux
→ C’est moi qui dédie ! : « toute la bibliothèque engloutie / brûlée par la lumière des lettres, les petites lettres vivantes de l’existence qui se pousse, qui se dégage du magma » (Marcelin Pleynet, La Dogana, p. 68)
→ comme au billard, je pointe la boule Courants blancs que je vais déplacer grâce à la boule La Dogana.
Le vieil Ezra (M. Pleynet)
Toujours dans La Dogana, à deux reprises, évocation d’Ezra Pound « le vieil Ezra qui sera peut-être le dernier moderne et qui n’est pas le seul à accumuler des ruines où passe la poésie. » (68)
→ serait-ce à dire qu’il y aura de plus en plus de poésie, puisqu’il y a de plus en plus de ruines ? La vitesse de la tombée en obsolescence croissant exponentiellement, cycles de plus en plus brefs. Ascensions fulgurantes, courte acmé, chute fracassante et souvent très douloureuse.
« loin derrière plus loin
l’histoire
les siècles de grands fonds
les usines de la mémoire
la bibliothèque
les musées
les siècles conservés
et la conversation
loin des ruines de l’esprit »
(71)
→ conversation, oui, avec les vivants et les morts, avec tous ceux qui nous parlent, à chacun, séparément et parfois ensemble. Ces voix qu’il nous revient aussi de ne pas laisser s’éteindre.
→ ce livre, La Dogana, est une splendeur
→ paradoxe de Pleynet, une jubilation mélancolique ou plutôt une mélancolie éblouie et jubilante.
Cette couleur, cette douleur (Pleynet)
« cette couleur
cette douleur
toujours présente dans la lettre
méandre de la pensée »
→ et de nouveau une connexion subite avec Philippe Jaffeux et son travail, phénoménal par son ampleur et son obsession, sur la lettre.
Du blurb (si loin de Claude Minière)
Claude Minière contribue aussi à ce numéro de Faire-Part sur Pleynet. Je relève cela qui m’aide à avancer dans ma perpétuelle réflexion sur la poésie : dans les années 50, écrit-il « la littérature se tenait le plus souvent dans un académisme mesquinement codé. La poésie était une catégorie, les “poètes-poètes” la considérait comme une spécialité sectaire bien plus qu’une forme esthétique du savoir » (121)
Et il cite Nietzsche : « en définitive, il faut tout faire soi-même si l’on veut savoir quelque chose : on a donc beaucoup à faire (Généalogie de la morale, aphorisme 45)
→ comment ne pas adhérer pleinement à cela ?
À propos de la poésie de Pleynet, Claude Minière écrit : « la lecture des vers du poète appelle l’alliance des facultés de philologue et de “musicien” et plus particulièrement une adhésion à leur tempo. Attaque, accélérations, variations traduisent, dans l’exactitude et la profusion, une façon de “prendre les choses”, une humeur et une philosophie – une disposition offensive au bonheur – l’ironie et le don, la conscience et le risque”.»
→ qu’il doit être porteur pour un poète de se voir ainsi cerné, analysé, aimé par un autre poète.
J’ai voulu savoir ce que c’était qu’un « blurb ». J’ai appris (ici notamment) que cela désignait ces courtes phrases, parfois signées de noms prestigieux, qui s’étalent dans les magazines ou sur les affiches et dont le but est de donner envie d’acheter tel livre ou de voir tel film : « un chef d’œuvre, signé machintruc », « époustouflant, signé machinchose », etc. Théâtre, souvent, d’une sorte d’adoubement d’un inconnu par un auteur réputé. Celui surtout du marketing ! Tout cela aux États-Unis, certes, via les agents littéraires mais on peut penser aussi, ici, à ces dithyrambes sur tel ou tel film qui ne laissent pas d’étonner : comment une telle profusion de superlatifs peut-elle encore laisser la moindre crédibilité au message ! Il y a une sorte de mithridatisation du jugement par le superlatif.
De la poésie (de nouveau, et avec Claude Minière)
Claude Minière qui écrit à propos de Marcelin Pleynet, toujours dans le même numéro de la revue Faire-Part : « un poète à chaque fois annonce quelque chose de nouveau, fait des révélations, déchiffre le réel : il n’est pas un décorateur rhétorique du connu. [...] Contre les stéréotypes qui trop souvent véhiculent et figent une image du “poète”, nous avons pour ressource l’intelligence du trajet qu’un écrivain invente en son temps, du chemin qu’il fraye. » (122
→ double clé pour l’analyse d’un poème, voire d’une œuvre : quelle part de déchiffrement nouveau du réel et quelle distance par rapport à la décoration rhétorique du connu. Essentiel !
Et pour en finir avec cette courte mais si dense contribution de Claude Minière à ce numéro, ce cadeau d’une citation de Lu You (1125-1210) : « Si tu veux être poète, sache que le vrai travail se fait en dehors de la poésie ».
Des courants blancs (Philippe Jaffeux)
Courants blancs, série 8, p. 13, cela, qui me semble très éclairant : « il écoutait le mouvement de chaque lettre pour chorégraphier la danse d’un silence invisible ».
→ il y a comme un travail à la racine, en-deçà du mot, une attention extrême à chaque lettre. Il est donc très logique que l’œuvre se développe en Alphabet de A à M puis se poursuive avec N (Passage d’encres) et se continue, à ce jour, avec O (Atelier de l’Agneau).
→ Il y a très vraisemblablement eu contemplation et manducation, longues, de chaque lettre, une à une. Pour faire rendre gorge, c’est le moins, à chacune mais aussi en établir le rapport avec le monde et avec le silence. Il ne me semble pas que Jaffeux cherche à mettre hors-jeu le sens, bien au contraire. Il le prend au pied de la lettre.
Et toujours ces blocs de 26 lignes de vers ou versets longs, 70 blocs en tout, alternance de vers commençant par : il…. et de vers commençant par un mot, tels lumière, lettres (souvent !), jour, enfants. Un vocabulaire très simple la plupart du temps.
Sur la quatrième de couverture, l’éditrice, Françoise Favretto, rappelle qu’« aucun « de ces courants n’a été écrit : ils ont tous été enregistrés avec un dictaphone numérique. »
Elle insiste d’ailleurs sur le mot courants, piste que je n’ai pas encore assez explorée ! Ne jamais oublier d’interroger le titre, ici non seulement Courants mais Courants blancs.
Il y a parfois des formules saisissantes, à relire plusieurs fois pour les « éprouver » concrètement. Ainsi : « Il contemplait la nature de son existence dès qu’il comparait son visage avec un paysage » (n°9, p. 13). Il faut, ici, je crois, mettre en pratique, soi-même !
De la lettre (Philippe Jaffeux)
Nombreuses formules, on pourrait en faire un relevé distinct, sur la lettre, l’alphabet, le livre : livre clandestin, alphabet abusif, abécédaire inactuel.
Du marque-page
Faire passer le marque-page, silencieux témoin de la lecture, d’un livre qui se termine ou que l’on termine/suspend, à un autre que l’on ouvre. Comme un relai dans une course de fond.
De la mort de la mère (Hélène Cixous)
J’ouvre le nouveau livre d’Hélène Cixous, au titre choc : Homère est morte. Le récit des derniers mois de sa mère, cette mère si centrale dans l’œuvre et dont les livres portent, depuis plusieurs années, l’angoisse de la disparition. Intervenue en juillet 2013, alors qu’Ève Cixous avait 103 ans : « Le 1erjuillet 2013 quelque chose d’invisible, inaudible, illisible est passé entre nous dans la chambre. » (10) et aussi datée par l’écrivain du 16 juillet 2013, cette formule bouleversante : « J’écris pour me consoler à toi. » (27)
Très forte aussi cette découverte par la fille, Hélène, des carnets sur l’accouchement sans douleur tenus par sa mère, Ève, sage-femme de son métier (une reproduction des Carnets dans le livre).
C’est une belle et terrible méditation sur la « fin de vie ». Car, les lecteurs le savaient déjà depuis plusieurs livres, Ève souffrait en particulier d’une terrible maladie de la peau qui transformait son corps en plaie. Et il se pourrait bien que ce livre, par une sorte de malentendu comparable à celui autour du L’Amant de Marguerite Duras, gagne à Hélène Cixous des lecteurs qui ne la lisent pas. I would prefer not to… : je voudrais la garder pour moi !
Saisissant contraste établi par Hélène Cixous entre les jambes de sa mère et ses mains : « Les jambes ballent. Les mains ne se rendent pas. Elles témoignent de la grandeur qui fut jusqu’au dimanche 30 juin. Dans ces mains des centaines de têtes de nouveau-nés ont laissé la trace de leur passage, à travers le détroit qui mène à la lumière. » (33)
De la vie (Ève Cixous)
« Ma mère associe un certain nombre d’arts et de sciences dont le flux métonymique n’est autre qu’une fabuleuse recette pour la vie humaine mondiale. » (34)
Et bien émouvante cette scène relatée par H. Cixous où l’on voit la mère lire le si beau livre Le Garçon qui voulait dormir [de Aharon Appelfeld] : elle le lit en hébreu : « elle suit chaque mot pas à pas, je vois que les mots marchent lentement devant elle, l’attendent ». (38)
→ et moi de penser à Appelfeld, aux racines juives d’Hélène Cixous, à Philippe Jaffeux et à mon apprentissage de l’allemand.
→ oui, je pense à Philippe Jaffeux, à mon échange, bref, avec Françoise Favretto sur le fait qu’on ne peut le lire que lentement. Et je devine que pour lui, écrire, matériellement, est loin d’aller de soi. D’où la lettre ? D’où le colossal travail qu’il a entrepris, qui pourrait faire penser, mutatis mutandis, à cet homme atteint d’un locked-in syndrome et qui a dicté un livre lettre à lettre à partir de battements de paupières.
Etre(s) au pied de la lettre.
De l’anarchie, Philippe Jaffeux
Bien que la tonalité soit sombre, il me semble y avoir chez Philippe Jaffeux des traits d’humour, un côté ludique, jeux avec les mots bien sûr, pas dans le sens du lourd calembour adulte mais toujours plutôt en rapport avec la façon dont les enfants jouent avec l’intrigant des mots. Humour aussi parfois un peu grinçant, dans le registre de l’auto-dérision. Mais il y aussi une forme de jubilation combinatoire. 26 lettres, 26 lignes, des phrases jetées sur la page, que le lecteur peut parfois éprouver, très concrètement, comme un jeté qui revient en boomerang ou un petit caillou qui n’en finit pas de faire des ricochets à la surface de la page. Une petite tendance des Courants à exploser quand on ne s’y attend plus ! Écriture qui suscite quelque chose chez le lecteur, là encore concrètement : vertige, résistance, questionnement, mimétisme : « il faisait fi de toutes les frontières depuis qu’il voyageait dans l’univers d’une parole anarchique. » (n° 13 p. 17)
→ quelle importance attribuer à ce « parole anarchique » ? Anarchie, absence de pouvoir, de commandement. Parole qui n’admet pas le pouvoir du sens, ni celui de la rhétorique ou de la syntaxe ?
Mère-fille (Hélène Cixous)
« À ce moment-là, je n’ai pas encore commencé à penser qu’un peu de mère entre dans la composition de ma fille, mais je sens comme un indice, une substance fine comme une poussière d’aile de mère se répandre, fine poudre de maternel, sur les plaies que nous partageons » (Hélène Cixous, Homère est morte, p. 52)
→ Sans cesse j’oscille dans ce livre de Cixous, autour de cette question de savoir si c’est un livre comme ses autres livres. Parfois l’impression d’un récit, fort, qu’elle ne pouvait éviter, vital pour la continuation de son écriture mais qui n’est pas tout à fait de son écriture. D’où peut-être mon bonheur à relever ce qui relève de ce qui me semble être son écriture, comme ici. Je retrouve ces expressions étranges qui établissent de nouveaux contacts entre des zones différentes de la psyché.
Je sens aussi être dans l’inquiétude pour son écriture. Va-t-elle cette écriture surmonter la disparition d’un de ses grands foyers d’énergie ? On peut penser que Cixous étant Cixous, elle va traverser cette épreuve essentielle pour en ressortir encore plus puissante, encore plus pythie à certains égards (car cette femme est selon moi une sibylle : on lira sans doute, beaucoup plus tard, notre monde dans ses livres de façon transparente, alors qu’à tant de ses contemporaines, elle semble hermétique).
Cette traversée avec elle, inconnue si présente : « la mort ! je ne savais pas. Cet égarement, cette hagardise du temps, cette goutte qui tombera, la dernière fibre de la corde qui est en condition de rupture fibre à fibre depuis des années, la dernière fibre et c’est encore toute la vie et c’est déjà la mort, une minime oscillation, et l’on sent chacune des milliers de dernières secondes non pas passer, mais éclater, se briser. [...] c’est en moi la formation d’une ténèbre, c’est ça la mort en moi. Je comprends de moins en moins l’avancée imperceptible de l’impuissance, la prise de pouvoir par les armées du Roi Néant. Ainsi, je faisais avec maman l’expérience du processus de la mortalité, je me rends compte que j’y pensais abstraitement, je croyais au théorème de la finitude, extérieurement à mon corps, à mon cœur, comme à une loi de physique mathématique que je n’aurais pas su appliquer à ma vie. » (61)
→ il me semble qu’il y a aujourd’hui une conjonction très particulière entre l’âge, considérablement retardé depuis quelques années, à laquelle disparaissent les parents et celui des écrivains en âge d’en écrire. D’où cette multiplication de récits, de poèmes, de fictions plus au moins autobiographiques sur la disparition d’un père, d’une mère. Il y a chez l’écrivain perdant un parent, du fait de son âge au moment où cela désormais souvent advient, à la fois une lucidité plus grande et aussi une plus grande proximité avec sa propre mort, une interrogation qui a commencé à devenir beaucoup plus prégnante que plus tôt dans la vie et que ce rendez-vous-là ne fait que rendre plus pénétrante : « Avant, je disais à Ève : je suis là. Maintenant je dis : j’arrive. » (73)
Du lire
En fait il y a :
le lire simple
le lire-écrire
le pas lire
Le pas lire matériel, pas de livre, ou psychique (lire sans lire, rien ne se lit de ce qui se lit).
Et de tout cela on n’est pas maître. Il faut se laisser lire.
De l’enfance de l’art (Jaffeux)
« Il écrivait des groupes de lettres plutôt que des mots pour retrouver l’enfance d’un art »
→ une confirmation de plus d’une des sources de sa recherche : aller par l’écriture à l’avant-écriture, à l’avant-amalgame des lettres en mots, au temps de l’étonnement devant les lettres, devant la formation des mots. Me souviens ici du récit d’Yves di Manno (dans Objets d’Amérique), parcourant avec ses yeux le mot boulangerie et soudain le déchiffrant !
→ c’est donc à mon avis à prendre, je le redis, au pied de la lettre. Jaffeux chercherait à retrouver ce rapport de l’enfant avec ce monde si mystérieusement foisonnant des lettres et des mots, que l’on peut expérimenter, adulte, en se confrontant à une écriture pour nous illisible : par exemple caractères hébreux, chinois, cyrilliques, grecs, etc. Et je retrouve aussi l’humour, sous forme d’apparents non-sens, le nonsense à la manière anglo-saxonne : « le génie des bêtes consiste à nous faire croire que nous sommes des animaux intelligents » (Courants n° 16, p. 20)
Une clé possible (Philippe Jaffeux)
« Il écrivait avant de penser » (p. 21)
Il faudrait poser toute la question de l’écriture automatique, devant ces textes de Philippe Jaffeux. Quel est la part d’automatisme ? S’il y a une forme d’automatisme, de roue libre de l’association dans la conscience, quelle en est la source d’énergie (énergie, voire électricité, du texte, autre question importante). Mais écrire avant de penser ne signifie pas forcément écriture automatique, mais plutôt une écriture qui tenterait de se produire, se déclencher, en avant de la pensée, de la conceptualisation. De déjouer le piège discursif.
De l’indivision (Hélène Cixous)
Art de Cixous de reprendre des mots très connotés (ici versant juridique, patrimonial) pour les acclimater tout à fait ailleurs. « Comme nous sommes dans l’indivision, quand elle crie je tressaille de terreur », dit-elle en parlant d’elle et de sa mère et bien entendu il ne s’agit pas de patrimoine ! ¨(76)
→ c’est d’ailleurs un des mystères de cette œuvre et de ce livre, le rapport de l’auteur à sa mère. Banal de noter que ce sont plus souvent les hommes qui ont un rapport aussi fort et dense à leur mère, tandis que celui de maintes femmes est tellement conflictuel, difficile (se souvenir de ce terrible livre de Marie-Magdeleine Lessana, entre mère-fille, un ravage)
D’un processus psychique (H. Cixous)
Ces mots d’Hélène Cixous qui s’appliquent à tant de nos processus internes, peur, angoisse, désir, chagrin… : « Je crains, ne crains pas, crains. Quoi ? Je n’arrête de craindre qu’à l’épuisement de la crainte, puis la crainte reprend son élan. »
Tt tout de suite après, elle écrit et on lui en sait infiniment gré :
« Je pense qu’il faut défendre la Littérature, pays des turbulences et de la disqualification perpétuelle des états d’âme. » (78)




