De la radio
à propos d’un film de Nicolas Philibert tourné à la Maison de la Radio et
commenté par Jacques Mandelbaum dans un article du Monde, daté mercredi 3 avril
2013 :
« Amateur de microcosmes (le musée de La
Ville Louvre, l'asile de La Moindre
des choses, l'école d'Être et avoir...),
Nicolas Philibert, curieux ludion » s’est « enfermé six mois à la
Maison de la Radio. » [...] « La radio, média dont on oublie à force
d'habitude à quel point il ne va pas de soi. Des gens qui nous parlent
quotidiennement, auxquels on s'attache aussi fortement qu'à l'arôme du café le
matin, et qu'au bout du compte on ne voit jamais. Un monde privé d'images qui
nous fait aveugles consentants dans une époque où l'image est reine. Un univers
réduit aux sons, déclinés sous ses formes les plus diverses : voix, chant,
bruit, musique, ambiance. Ce qui suppose discours, paroles, informations,
débats, lectures, concerts, cris, rires, jingles, créations, orchestres,
bruiteurs, artistes. En un mot, le monde tel qu'il s'écoute. Un monde
incomplet, infirme, qui se reconstitue pourtant par la grâce de l'imagination,
sans que soit jamais levée sa part de mystère. » [...] Comment évoquer en
images ce qui tire sa magie, sa puissance, son aura de l'absence d'images ? La
réponse de Philibert est d'une grande intelligence. C'est en travaillant
systématiquement le hors-champ de ses plans qu'il amène le spectateur à prêter
une attention constante à la bande sonore, mieux, à se laisser envoûter par
elle. »
→ toutes mes impressions, sensations, tous mes souvenirs de radio ici réveillés
et l’idée que pour une fois, sans doute, j’irai au cinéma voir ce film ! Je
pensais notamment à Alain Veinstein en le lisant, ce presqu’intime que je n’ai
jamais rencontré et que je ne rencontrerai sans doute jamais… pensais aussi à
ces innombrables émissions qui m’ont formée, charmée, intriguée, émue depuis
mes douze ans… toutes ces écoutes de nuit… dans l’attente d’un endormissement
long à venir. Jamais je n’ai éprouvé l’ombre d’un de ces sentiments à l’égard
de la TV. Est-ce parce qu’avec la radio, on peut se retirer comme dans une
bulle, isolé des autres, du monde, tout à son écoute.
→ et bien entendu tout ce qui a trait à l’univers sonore : il est
vraisemblable que cette passion de la radio, dès la prime adolescence, a
contribué à mon forte sensibilité aux sons.
De googlo
Beaucoup moins positif, ce que j’ai vu sur Arte, dans une grande émission, bien faite (on peut la revoir ici),
avec points de vue contradictoires, sur Google et la bibliothèque. Analyse en
détail de l’ambition du géant américain
(un beau bi-mot !) de numériser tout le savoir du monde. Au début, on s’en
félicite, quelle belle idée, une méga-bibliothèque, accessible à tous (enfin…
ceux qui sont connectés), la diffusion de tout le savoir… C’est oublier que
Google n’est en rien un philanthrope mais une entreprise commerciale dont le
but est de faire du profit. Et qui use et abuse de sa puissance pour
transgresser tous les usages et même le droit, en numérisant sans accord des
ayant-droits et sans respect des règles du copyright. Affaire complexe, bien
étudiée dans l’émission.
Mais surtout, cette idée : Google n’a rien à faire du livre, en soi
(anecdote amusante selon laquelle Feuilles
d’Herbe de Whitman, pourtant célébrissime aux USA, aurait été classé comme
livre de jardinage), Google a une visée monopolistique et hégémonique : rien
moins que s’accaparer tout le savoir du monde, en devenir détenteur et
propriétaire. Pour éventuellement ensuite en tirer profit, monnayer l’accès aux
livres, etc. Faire de l’argent avec ce qui ne vous appartient pas : il me
semble que ça s’appelle du vol, dans la vie « normale » ?
Il y aurait même encore plus grave du côté de la vie privée : possibilité
pour l’entreprise de savoir ce que lisent les gens et quand, et comment. Et in fine, et c’est là où cela
devient quasi terrifiant, idée qu’il s’agirait surtout de constituer une
formidable base de données sur laquelle appuyer des outils surpuissants d’intelligence
artificielle. Et évidemment pas dans le but d’éduquer la petite fille indienne
ou le clochard russe. L’émission s’est appuyée à plusieurs reprises sur les
écrits de Wells et sur l’évolution de ces écrits, qui se ferment sur une note
terriblement pessimiste.
Furtive et ciblée !
Une étude (éditorial de Philippe Escande, supplément « éco&entreprise »
du Monde, daté mercredi 3 avril 2013,),
qui elle aussi ouvre de bien inquiétantes perspectives, sur l’évolution de la
publicité, qui quitte ses pratiques et acteurs habituels, sous nos yeux. Et qui
sonne étrangement après le visionnage du film d’Arte : « Ce bel
agencement s'effondre, victime à la fois de son exubérance intrusive et du
fossoyeur de toutes nos habitudes, l'Internet. Comme on est en train de le
comprendre dans la presse, la musique ou le commerce, il ne s'agit plus de
transférer sur la Toile des pratiques séculaires, mais de réinventer un système
entier. A la façon des drones de la guerre afghane, la publicité abandonne
l'ostentatoire pour se faire furtive et ciblée. Des algorithmes sans âme
remplacent les " créas " et leur efficacité se mesure à l'euro près.
La donnée prend le pas sur la pensée. Les matheux quittent la finance pour le
monde vertigineux du " big data ", cet océan de données qui submerge
le monde.
Cela a deux conséquences majeures. D'une part, les filières publicitaire et
médiatique sont engagées dans une mutation considérable dont on cerne
difficilement les contours. Le seul gagnant évident s'appelle Google. Même
Facebook s'interroge sur la survie de son modèle dans l'ère mobile. Le gain de
productivité est considérable, et supprime emplois et entreprises.
D'autre part, nous entrons dans le paradoxe d'une société hyperindividualiste
dont les membres sont fichés et traqués par des machines toujours plus
puissantes. Des citoyens à la fois libres et sous surveillance. »
→ je retiens cela surtout : la donnée prend le pas sur la pensée. Et le
fait que tout cela se pratique de façon furtive et ciblée. Donc tape juste à l’insu
de la personne concernée. En effet une sorte de drône, mais qui ne vise pas des
combattants, des ennemis, mais chacun de nous.
A remettre en perspective avec cette remarque sur les services Internet : « si
c’est gratuit, c’est que c’est toi la marchandise. »
Du flotoir, aussi, peut-être
Je relève ces mots d’Anne Malaprade dans la très belle note qu’elle consacre au dernier livre de Marianne
Alphant, dans Poezibao :
« Laisser filer le temps, l’histoire dans l’Histoire, le tempo ; s’abandonner
au jeu des associations et des échos ; recevoir tout ce que la science ne
peut accepter ou considérer : le désordre et l’impromptu, la digression et
l’inconséquent, la joie et l’excitation. » et un peu plus loin : « Compiler,
juxtaposer, couper et découper, rassembler, déployer, monter et démonter,
telles sont les ressources de qui veut écouter ce que la littérature et la
musique, la peinture et l’architecture, les beaux-arts et la gastronomie lui
révèlent. L’intériorité des sensations et des souvenirs se creuse et s’ouvre au
collectif. Le collectif interroge, parallèlement, l’enfant, celui qui justement
n’est jamais réductible au détail. »
→ il me semble que c’est souvent ma démarche ici, compiler, couper et découper, monter et démonter, juxtaposer,
mettre en écho, faire résonner, inlassablement, ce qui est façon de sortir
livres et choses de l’ombre, voire de la mort promise ou déjà accomplie. Petit
souffle, incompétent pour la « science », mais tenace et passionné.
Coquille des mains
coquille des mains eau coulant sable fuyant l'empreinte de la petite paume
éloignée objet invisible – l'une fois
touché serré la retenue et l'ouvert sans filet sans visée things dying or new born
en décalcomanie fondu de vie passe
passera la dernière la dernière à toi demain de main en main boucle.




