Surgissement d’une
présence séparée
Michèle Finck, dans Giacometti et les
poètes, abordant le second mouvement
du livre, explore la relation entre Dupin et Giacometti, ce dernier ayant fait,
elle le rappelle, le portrait du poète (ce qui n’aura été le cas ni pour Celan,
ni pour Bonnefoy). Elle place en tête de sa réflexion un
« alexandrin » de Dupin qui semble concentrer toute sa pensée sur l’artiste :
c’est un « incipit », dit-elle et elle en montre la « valeur
séminale » : Surgissement d'une
présence séparée (62)
Elle va alors dans un long développement qui mobilise aussi bien l’esprit
que l’oreille donner à voir et peut-être plus encore à entendre comment Dupin reçoit l’œuvre de Giacometti. Exploration
notamment de chaînes phonico-sémiques et des couplages auxquels recourt Dupin. Il
y a un « accord liminaire » [surgissement
d’une présence séparée], puis le développement autour notamment de vie / vide / viol /violence. Pages
difficiles, sans concession, où elle montre la violence du poète et de l’artiste,
réduits à cette violence pour pouvoir combler le vide inéluctable entre eux et leur sujet : « un abime
nous sépare, un vide que nous secrétons. » (Dupin, p.74) Dupin en vient à « trouer
ses écrits » sur Giacometti, avec « quatre vocables-foyers de “vie”, “vide”,
“ viol”, “violence” qui en déchirant le texte, l’éclairent par leur force d’irradiation
sonore.
→ Cette approche d’un artiste qui relève du domaine visuel (sculpteur, peintre),
via le sonore est très originale et féconde. C’est une oreille qui est ici au
travail, à l’intersection de l’œuvre de Giacometti et de ce qu’en disent les
poètes. Et vient ici une fois de plus à l’esprit le beau titre de cette
ancienne émission de France Musique : « Comment l’entendez-vous ? »
et non plus seulement « comment le voyez-vous ? », avec en
arrière-plan, présente et solide, une vraie pensée critique et une très grande
connaissance du domaine poétique et artistique.
→ Peut-être qu’un retour à l’écoute et au sonore serait en mesure de
contrebalancer le pouvoir exorbitant des images dans le monde contemporain ?
Une appréhension du monde yeux fermés, dans la tension de l’écoute ?
Dupin médiateur
Intéressant aussi de voir comment le trio des voix, Celan, Dupin,
Bonnefoy, se répond, s’oppose, se complète. Michèle Finck pose Dupin en
médiateur dans le triangle qu’il forme avec Celan et Bonnefoy. Avec Bonnefoy il
partage la présence, avec Celan la séparation.
Sur le visage (Giacometti)
Michèle Finck mobilise souvent les écrits de Giacometti (et ce n’est pas un
des moindres mérites du livre que d’attirer l’attention sur eux et d’en donner
à lire des extraits), par exemple ici sur la question du surgissement encore et du visage,
toujours : « la grande aventure, c'est de voir surgir quelque chose
d'inconnu chaque jour, dans le même visage » (63)
→ travail d’attention à la présence, capacité d’entendre dans la voix, de voir
dans le visage, de percevoir les infimes changements quotidiens. Ceux qui
accumulés insensiblement mais en général non vus, non perçus, donnent ce choc
que l’on peut avoir en regardant des photos anciennes de soi et de ses proches !
Ceux qui photographient sont peut-être sensibles à ce lent glissement du visage
chaque jour vers autre chose.
De l’époque (Marc Dugardin)
Une lettre de Marc :
« Une fois de plus, les propos de “condamnation” de notre époque [...] Ce
que j’ai entendu il y a peu de temps dans une école à Ciney, lors d’une
intervention autour de la poésie, m’a certes confirmé ce qui je crois est
largement constaté : la “baisse de niveau” des étudiants, en tout cas en
ce qui concerne la maîtrise de la langue, la connaissance de la “littérature”,
une certaine “culture générale”. Et les phénomènes de rupture dans la
transmission, que je trouve moi aussi inquiétants. [...] Mais, que peuvent
faire d’autres “les jeunes d’aujourd’hui” (formule que j’entendais rabâcher
déjà dans mon enfance d’ailleurs…) que d’aborder le monde et la vie avec ce qui
leur est légué, dont ils ne sont pas responsables. N’entendraient-ils pas mieux
nos propos s’ils étaient formulés en termes de questions, avec une invitation à
la curiosité réciproque, plutôt que dans un discours pesant de reproches et
d’amertume ? Dans un questionnement qui ne manquerait pas de
souligner aussi ce que notre époque permet de “libérer” (même si c’est parfois
sans discernement), si l’on songe aux oppressions, aux aliénations qui ont pesé
sur l’éducation des générations précédentes. »
→ je me sens parfois tentée de céder à cette tentation du discours sempiternel sur
la dégradation de la culture, (le fait qu’il soit si récurrent à toutes
générations devrait nous alerter). Il faut au contraire toujours continuer
notre boulot de courroies de transmission, sachant que l’art et la culture, à
toutes époques, n’ont concerné que des minorités. Question déterminante : savoir
si quelqu’un qui est dans un milieu très défavorisé sur le plan culturel peut
encore accéder à la culture, comme ce fut le cas pour maints grands artistes
(édifiant parfois de lire les biographies, à cet égard !).
Le front de taille (Fred Griot)
Fred Griot qui poursuit autour de son travail de création (parution toute
récente de Book 0), une importante
réflexion dans ses notes et son journal.
« Ce que je fais m’apprend ce que je cherche » dit Soulages. et
cela illustre ma pensée d’hier, à savoir que le journal, n’est pas projection
ou témoignage à postériori de la recherche, mais le front de taille lui-même, sur
le front de taille de lui-même. (source)
→ et ici souligner une des forces d’Internet qui nous permet mieux que jamais
auparavant de voir le work in progress,
d’avoir accès à la réflexion de celui qui est en train de composer, d’écrire,
de peindre, de développer son art ou sa pensée.
→ comparaison possible avec le flotoir,
front de taille de la recherche, tout
en sachant, en accord avec ce que dit Soulages, que ce que l’on cherche se
dévoile par et dans la recherche elle-même.



