Rédigé par Florence Trocmé le 17 janvier 2013 à 18h52 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Lectures
Les deux mêmes livres, très intéressants, frappants même, Pound et
Klemperer.
Note de passage
Disque arrêté depuis un instant, soudain j’entends comme un son de
piano très grave – la souris dans le piano de la vieille maison
d’enfance ?
Balancier au-dessus du vide (Klemperer)
Contrairement à ce que j’avais imaginé, autrement dit un livre ardu et technique,
le livre de Victor Klemperer, LTI,
est un livre très vivant et de très longue portée pour la réflexion.
Profondément émouvant aussi, de voir par exemple comment il décrit, sans aucun
pathos, les conditions qui lui furent faites et comment sa recherche sur la
langue du IIIème Reich lui fut une sorte de « balancier » au-dessus
du vide : « aux heures de dégoût et de désespoir, dans le vide infini
d’un travail d’usine des plus mécaniques, au chevet de malades ou de
mourants ; sur des tombes, dans la gêne et dans les moments d’extrême
humiliation, avec un cœur toujours défaillant physiquement, toujours m’a aidé
cette injonction que je me faisais à moi-même : observe, étudie, grave
dans ta mémoire ce qui arrive [...] très vite ensuite, cette exhortation à
[...] garder ma liberté intérieure se cristallisa en cette formule secrète
toujours efficace : LTI, LTI ! » (34)
→ ce mot de LTI, si frappant, Lingua
Tertii Imperii, il l’a forgé de toutes pièces, par nécessité (tout était
surveillé, traqué, il ne fallait à aucun prix que quiconque devine le type de
recherche qu’il menait) et comme une sorte de mot magique, de mot amulette pour
se protéger lui-même.
→ citation à verser, il me semble, au grand dossier des écritures étudiées par
Claude Mouchard, celles qui ont trouvé leur fondement dans des expériences
extrêmes, celles des camps nazis ou staliniens, celles des ghettos, ici celle
de la survie très précaire et de l’humiliation permanente d’un juif non
exterminé parce que son épouse était aryenne et survivant dans l’Allemagne
nazie.
→ et au-delà, n’est-ce pas, mutatis
mutandis, une belle exhortation, quand vient un « petit coup de pas
bien » (jolie expression entendue l’autre jour à la TV) à se concentrer
sur l’observation, l’étude.
Et l’incitation à écouter aussi, de toute son âme, comme je le fais à l’instant
de l’andante du 21ème concerto de Mozart par Perahia, à écouter la
langue, la plus usuelle, celle précisément des journaux télévisés et ce qu’elle
dit, cette langue. Plus, mieux peut-être que toute étude sociologique. Car il
me semble que c’est là un autre enseignement, magistral, de ce livre :
comme la langue, dès 1933 et sans doute même avant, a été gangrenée par le
nazisme. Klemperer n’a-t-il pas placé en exergue du livre cette citation de Franz
Rosenzweig : « La langue est plus que le sang » (Sprache ist mehr als Blut)
Talleyrand et Klemperer
Et d’ailleurs voici Klemperer faisant allusion à la remarque de Talleyrand
que « la langue serait là pour dissimuler les pensées du diplomate »
et affirmant immédiatement que c’est exactement le contraire « Ce que
quelqu’un veut volontairement dissimuler [...] et aussi ce qu’il porte
inconsciemment en lui, la langue le met au jour. » (35)
Langue toxique et mots-arsenic (Klemperer)
« Le nazisme s’insinua dans la chair et le sang du grand nombre à
travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques »
car poursuit Klemperer, glosant la remarque de Schiller disant que « la
langue cultivée poétise et pense à [notre] place » (40), elle « dirige
aussi nos sentiments, elle régit tout mon être moral d’autant plus
naturellement que je m’en remets inconsciemment à elle. Et qu’arrive-t-il si
cette langue cultivée est constituée d’éléments toxiques ou si l’on en a fait
le vecteur de substances toxiques ? Les mots peuvent être comme de
minuscules doses d’arsenic » (40)
→ je cite un peu longuement, car toute cette réflexion me semble d’une immense
portée, historique bien sûr, linguistiquement parlant bien entendu, mais aussi,
ce que je cherche toujours plus ou moins, pour le temps présent, aujourd’hui où
ce ne sont plus tant des idéologies totalitaires et racistes qui dominent la
pensée, mais quelque chose de très toxique également, diffus, et qui aboutit à
une dépersonnalisation de l’homme, insensiblement transformé en objet (autrement
dit considéré comme marchandise, fichier de données, machine-outil, etc.). Il
faudrait développer une oreille linguistique aussi fine que possible, la
travailler comme on peut travailler une oreille musicale, sensible aux
modulations, aux changements de tonalité, etc. Là réside aussi peut-être le
secret de la prescience de certains, écrivains en particulier, qui ont parfois su avant que ce soit.
→ Et il se pourrait donc que ce soit aussi le travail du poète, mais avec le
redoutable défi de l’élaboration (au sens quasi freudien) susceptible de rendre
compte de ce travail d’écoute (je pense à des exemples contemporains de relevés
purs et simples, qui me semblent difficilement convaincants car non recevables
esthétiquement parlant, sauf dans des cas très rares, comme par exemple
Reznikoff, qui n’est déjà plus tout à fait un contemporain !).
Invocation (Klemperer)
« Toute langue qui peut être pratiquée librement sert à tous les besoins
humains, elle sert à la raison comme au sentiment, elle est communication et conversation,
monologue et prière, requête, ordre et invocation. La LTI sert uniquement à l’invocation
[...] tout est discours et tout est publicité. “Tu n’es rien, ton peuple est
tout” dit un de leurs slogans. Cela signifie : “Tu n’es jamais seul avec
toi-même, jamais sel avec les tiens, tu te trouves toujours face à ton peuple.” »
→ Jamais seul avec soi-même ? Et aujourd’hui, où les moyens de
communication induisent une sorte de connexion permanente, avec pour
conséquence un immense reflux du seul
avec soi-même. Un véritable siphonage de la solitude intérieure.
→ Ce livre fait prendre conscience de ce que c'est que la langue et à quel
point elle est liée à l'être et à l'existence (elle est « plus que le sang »). Un
développement, fin de la page 49, fait froid dans le dos en raison des risques
de formatage linguistique toujours à l'œuvre partout : « La LTI s’efforce
par tous les moyens de faire perdre à l’individu son essence individuelle, d’anesthésier
sa personnalité, de le transformer en tête de bétail, sans pensée ni volonté,
dans un troupeau mené dans une certains direction et traqué, de faire de lui un
atome dans un bloc de pierre qui roule. »
Klemperer et le XVIIIème
Car il faut savoir que Victor Klemperer était en fait spécialiste du XVIIIème
siècle français et des Lumières. Il cite ainsi ce qu’étaient les deux boucs
émissaires de l'époque : l'imposture cléricale et le fanatisme.
On voit qu'on n'a pas tellement avancé et il faudrait en plus ajouter tout ce
qui vient de la pub et des médias. Ce serait un des rôles de poésie et littérature,
une forme de sauvegarde, non pas tant des mots, mais de la possibilité d’un
usage libre, profond, juste, vivant, inventif, de la langue.
La question du champ
Il est extraordinaire de voir comment la « délimitation de la LTI »
a toujours préoccupé Klemperer. Doit-il s’en tenir aux seuls mots et tournures
relevés dans les écrits ou les paroles ? Doit-il aussi inclure dans sa
réflexion ce ballon vu dans un magasin de jouets et sur lequel était imprimée
une croix gammée ? (57)
→ et dans tout système politique et économique, autoritaire ou démocratique,
quels sont les supports de la langue et de la possible propagande ? Quid
de l’immense impact des images par exemple, de leur usage et/ou manipulation ?
Quid des outils de la publicité, slogans bien sûr, mais messages visuels et
tout le background d’études qui permettent de mieux affiner la cible, de l’atteindre
plus précisément ?
Le sentiment de termes descriptifs
exacts (Pound)
Et curieusement et même ironiquement, puisqu’on sait ce qu’il en fut de ses
relations avec le fascisme en Italie, Pound dans son Comment lire entre souvent en résonance avec Klemperer : « Ce
n’est pas seulement une question de discours creux, d’expression relâchée, mais
aussi d’emploi relâché des mots. Ce que la Renaissance a gagné en examen direct
des phénomènes naturels, elle l’a en partie perdu en perdant le sentiment et le
désir de termes descriptifs exacts. » (Ezra Pound, Comment lire, traduction Philippe Mikriammos, p. 23)
Musique, Pound et Lugansky
D’un côté cette double belle remarque de Pound, dans Comment lire sur la musique : « peut-être la musique
est-elle le pont entre la conscience et l’univers de la non-pensée sensible ou
même insensible » (32) et « On apprend davantage la musique en
travaillant une fugue de Bach au point de pouvoir la démonter et la remonter qu’en
ingurgitant dix douzaines d’albums hétérogènes. » (33)
De l'autre ce très beau DVD d’un récital de Lugansky. Magnifiques Brahms (op. 118) dans la nuit
de la Roque d’Anthéron… au mois d’Août 2002.
Intuitions ?
Cette insistance interne parfois des intuitions (qui seraient
souvent en fait des réminiscences.)
Musique en travaillant
Jeune, j’ai toujours pensé, contre l’avis des adultes, que la musique m’aidait
à travailler. Aujourd’hui, je me demande si écouter de la musique en
travaillant (poésie, littérature) n’ouvre pas d’autres portes, d’autres pores
et ne permet pas de percevoir ce qui autrement serait resté tu. Il est pour moi
indéniable que la musique modifie quelque chose dans toute ma façon de
percevoir, peut-être même de comprendre et cette modification est physique
(changement de régime des ondes du cerveau ? chimie des émotions ?)
Rédigé par Florence Trocmé le 17 janvier 2013 à 18h50 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 15 janvier 2013 à 18h40 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Emaz et Tarn
Je relis, gorge serrée par l’émotion, les notes de Planche, qu’Antoine Emaz me donne en feuilleton pour Poezibao. Et dans le même temps je lis
Tarn, poésie très philosophique, très critique, et j’aime ce contraste et
j’aime pouvoir aimer les deux, la simplicité presque nue de certaines remarques
d’Antoine Emaz dans ces notes (mais je sais aussi la complexité réelle et le
niveau de pensée qu’il y a dans toute son œuvre et ses poèmes) et l’élaboration
distante, d’où l’émotion semble absente (ce sera à vérifier) des poèmes de Tarn
traduits par Auxeméry, en ce beau livre publié par Philippe Lorrain (Vif Éditions).
Antoine Emaz
Je relève dans le feuilleton du
lundi 14 janvier :
« Fin de la relecture de Cambouis.
Content. Étroite bande passante de ce livre. Je crois que le lecteur accrochera
ou non sur le ton au bout de quelques
pages. Ou bien il acceptera que ce ne soit qu’un ensemble de notes, ou bien il
considérera que cela se situe au-dessous de sa demande intellectuelle minimum.
Mais il y a bien du miroitement dans ce livre, comme dans vivre. Le quotidien
jouxte la réflexion, le complexe voisine avec le très simple, le sourire avec
le sérieux. » (source)
→ une fois de plus, je pense au flotoir,
que ces phrases invitent à se développer selon cet axe qui mêle le quotidien et
la réflexion, le complexe et le simple et si possible le sourire avec le
sérieux !
Écoute, Perahia et Latry
Après plusieurs disques de concertos, qui me touchent moins (la forme sans
doute plus que l’interprétation ?), je continue mon exploration du coffret
Perahia que je mène de front avec d’autres écoutes, notamment le très beau
coffret de l’œuvre d’orgue intégrale de Messiaen par Olivier Latry.
J’écoute le CD 39, le « récital d’Aldeburgh » (donné semble-t-il en
1989) et en particulier, qui me saisissent dès les premières notes, les « Variations
en do mineur sur un thème original » de Beethoven : clarté de
l’élocution, force des phrasés, contrastes que je comprends d’autant mieux que
je travaille en ce moment le premier mouvement de la 5ème sonate et que je suis
toujours étonnée par la force des contrastes chez Beethoven où l’affirmation
presque brutale alterne à deux mesures de distance avec la douceur la plus inouïe….
Et hier, longuement, Messiaen donc et en particulier « Les Corps glorieux ».
Là aussi contrastes très marqués entre des pages monumentales et de longs, très
longs, très extatiques moments où la musique bouge à peine, selon ces modes et
ces couleurs si particuliers chez Messiaen, engendrant un sentiment de
contemplation même pour qui n’est pas dans la perspective, hautement
spirituelle qui est celle de Messiaen. Comme chez Bach, cette relation entre la
foi et la musique mais de telle manière que ces œuvres accueillent dans cette
aura-là ceux-là mêmes qui en sont métaphysiquement très loin. Se souvenir de la
célèbre boutade de Cioran : S’il y a quelqu’un qui doit tout à Bach, c’est
bien Dieu. ! Ce que j’apprécie aussi c’est que ces deux musiciens
permettent d’accéder aux textes sacrés qui sont souvent une splendeur mais qui
ont été si mal filtrés et tant déformés par les églises qu’on s’en sent souvent
rejeté au lieu de les considérer comme des trésors au même titre que La Chanson de Roland ou L’Épopée de Gilgamesh.
À noter, les très belles analyses de chaque œuvre de Messiaen par Gilles
Cantagrel, dans son Guide de la musique d’orgue,
paru en 1991 chez Fayard, qui vient de connaître une nouvelle
édition
Fixation du temps
J’avais relevé l’autre jour le propos
d’Antoine Emaz sur la voix qui fixe le
temps. Il arrive en effet que dans la musique entendue au présent, sous les
notes, en arrière, au fond d’elles, on entende autre chose, oui, du temps, de
l’autrefois. Ainsi de ce début de la douzième rhapsodie hongroise de Liszt joué
par Perahia toujours dans ce même disque 39. J’ai entendu en même temps,
exactement en même temps, dans l’attaque des premières notes, péremptoire, de
l’œuvre, celle de Cziffra (en 1956), qui fut le pianiste par lequel j’ai
découvert ces rhapsodies dans ma jeunesse. Découverte vécue alors dans une
forme d’enthousiasme que je pourrais résumer à cette formule : on peut faire ça avec un piano… ! L’expérience
de ces premiers disques qui furent si déterminants dans l’envie de continuer,
fut-ce mal et surtout très modestement, la pratique de l’instrument, à cet âge
(vers 12 ans) où tant et tant ferment définitivement le couvercle du piano.
Comprendre que ce qui est parfois ressenti si fortement aujourd'hui, à savoir un
sentiment d’écrasement, du fait de sa profonde et totale incompétence eu égard
à celle de ces immenses maîtres (et même celle des petits maîtres, pour peu qu’ils
soient professionnels), ne fut en rien éprouvé en ce temps-là où, en toute
méconnaissance de cause, l’emporta une furieuse envie de « faire
pareil » comme disent les enfants !!!!
Rachmaninov
Je suis moins convaincue par les Rachmaninov de Perahia (4 études-tableaux
dans ce disque), sans doute parce que je n’y sens pas l’expression de l’âme slave à laquelle mon amie S.
formée à Moscou au conservatoire Tchaïkovski m’a rendue sensible… en revanche
hier soir entendu un peu par hasard sur France Musique des préludes de
Rachmaninov par un tout jeune homme (21 ans), français, Guillaume Vincent qui m’ont fait
une très forte impression.
Deux esprits libres
Hier soir, débuté deux livres, l’un après l’autre : LTI, la langue du IIIème Reich de Victor
Klemperer, que j’ai été très étonnée de ne pas trouver à la bibliothèque de l’Institut
Goethe mais qui existe en poche et Comment
lire de Ezra Pound, dans une nouvelle traduction de Philippe Mikriammos
(livre qui a été l’objet d’une note
de lecture d’Auxeméry sur le site hier).
Dans les deux cas, une forte présence de l’auteur, qui affirme une voix
singulière, complètement à l’écart des pensées dominantes, en marge, mais
puissante. Une liberté qui frappe et qui permet de se rendre compte à quel
point elle est sans doute absente de la plupart des livres que l’on a entre les
mains aujourd’hui. Comme si ceux-là n’avaient rien à attendre de la société ou plus
rien à perdre.
Victor Klemperer
qui est le cousin du chef d’orchestre Otto Klemperer est un juif qui a
passé toute la guerre en Allemagne et qui dès le début du nazisme, sans doute
en raison de son métier de philologue, a décidé de faire des relevés de ce qui
changeait dans la langue allemande. Il dressa ainsi un très frappant état de ce
que fut la LTI, Lingua Tertii Imperii
Sa femme était « aryenne » et c’est à ce titre qu’il ne fut ni
déporté ni exterminé même si leur mariage exposait sa femme à maintes brimades
et représailles. Il souligne l’héroïsme de cette dernière qui malgré les
pressions a toujours refusé de renier leur mariage. Autre fait frappant :
il n’a dû son salut qu’au bombardement de Dresde, car il était sur le point d’être
arrêté puisqu’en février les juifs protégés par un mariage mixte sont à leur
tour convoqués….
Remarquable préface de Sonia Combe qui en une poignée de pages réussit à
dresser un portrait de Klemperer et à le situer dans son contexte, jusque sa
vie en RDA (et là je retrouve un aspect découvert chez Christa Wolf, l’attrait
pour cette Allemagne-là et ce qu’elle semblait promettre à la fin de la guerre…).
Pound
lui d’emblée s’en prend aux professeurs de littérature et aux universitaires
d’une façon assez violente mais très drôle, Pound qui prévient le lecteur qu’il
ne cherche pas à « l’embrouiller en lui faisant lire plus de livres, mais
à lui en faire moins, avec un plus grand profit. » (Ezra Pound, Comment lire, traduit de l’anglais par
Philippe Mikriammos, Pierre-Guillaume de Roux, 2012, p. 12)
→ une bonne petite claque non ? Moins mais mieux… ou plus, toujours et
toujours plus vite et en survol avec quelques piqués ? Cruel dilemme. Une seule réponse, tenter de
conjuguer les deux…. beaucoup de lectures plus ou moins rapides et en même
temps, quelques lectures approfondies ?
Et puis pour qui se trouve si souvent confrontée au problème du choix pour
l’anthologie dite permanente, comment ne pas épingler ici cela : « il
me vint à l’idée que la meilleure histoire de la littérature, en particulier la
poésie, serait une anthologie de douze volumes où chaque poème ne serait pas
choisi uniquement parce qu’il est joli ou qu’il plait à Tante Hepsy, mais parce
qu’il contient une invention, un apport spécifique à l’art de l’expression
verbale. » (14)
Rédigé par Florence Trocmé le 15 janvier 2013 à 18h37 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 13 janvier 2013 à 20h53 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Pour la photo,
peut-être (Eliraz, via Ariane Dreyfus)
« Tout ce qui peut être vu / Peut être vu/ Encore plus »
Citation d’Israël Eliraz (p. 138, toujours dans le livre d’Ariane Dreyfus), qui
me fait songer au travail de Pesquès, à certains égards, Pesquès présent un peu
plus loin dans le livre d’Ariane Dreyfus. Mais aussi en liaison avec ma modeste
expérience photographique, lorsqu’on a le désir de faire des photos, mais pas
de sujet, que l’on est dans un lieu arpenté mille fois… et que par une sorte de
nouvelle manière d’accommoder, intérieurement mais aussi souvent physiquement, on
se rend compte que le réel est inépuisable, que tout change tout le temps et que
pour cette double raison on ne voit jamais assez et la prolifération et la mobilité
du réel. Que nous avons toujours tendance à figer, avec nos mots, avec nos
réflexes conditionnés, notamment ceux liés aux processus de décryptage par le
cerveau des perceptions. Ariane Dreyfus cite un peu plus loin Hofmannsthal
« tout est là en même temps ». (142)
De la générosité ontologique du cinéma
(Arlette Farge via Ariane Dreyfus)
Très belle remarque qui m’intéresse une fois encore en ce qu’elle pointe
une action, un effet de l’œuvre d’art
sur chacun. Et pas forcément de l’œuvre d’art la plus difficile, la plus
inaccessible. Tant il me semble important d’allumer partout des contre-feux à
ce qui se joue ailleurs, l’œuvre d’art me semblant le moyen, le medium, pour
lier de nouveau la personne, dans son autonomie de sujet, et le monde, lieu où elle
s’inscrit pour une poignée d’années.
« Noblesse, générosité ontologique du cinéma », écrit Ariane Dreyfus
qui cite Arlette Farge « Il est une forme de légitimation de soi dans le
monde : il est soudain légitime d’aller acheter une bouteille de lait, de
fumer une cigarette, parce que le cinéma le montre comme un acte esthétique et
historique. [...] le temps du banal, au cinéma, est aussi fort que le temps de
l’exception [...] C’est une morale, et même une fierté, que le cinéma peut
ainsi proposer à chacun de ses spectateurs, surtout les plus faibles :
tous ont une histoire et toutes les histoires sont possibles. » (cité par
Ariane Dreyfus, p. 156) Et il est significatif que le titre de l’article ici
cité soit : « Le cinéma est la langue maternelle du XXème siècle »
(in Cahiers du cinéma, hors-série “Le
siècle du cinéma”, novembre 2000.)
De la citation
De plusieurs points venue, cette question de la citation et du contexte. Est-il
légitime, n’est-il pas dangereux, abusif même de sortir une partie d’un texte,
de l’isoler en « citation », ne risque-t-on pas à le couper de tout
son environnement, de le trahir, de lui faire dire ce qu’il ne dit pas ?
Risque à prendre, par nécessité ? Je n’oublie pas le nombre de fois où des
citations, certes partielles, même parfois faussant l’idée générale, ont pu
être les vecteurs de ma venue à ce livre-là, à cet auteur-là ou la prise de
conscience de tel ou tel fait important.
Risque réel, c’est celui bien connu en politique et pas pour le meilleur en
général de la « petite phrase ».
Avoir conscience qu’il est très difficile d’être dans une position juste, entre
une forme de prédation qui consiste à s’approprier quelque chose à ses fins
propres (voire à le détourner complètement comme savent le faire certains
régimes politiques) et la vraie transmission.
Le mouvement idéal devrait être de ne jamais se contenter de la phrase
aiguillon mais de toujours aller la retrouver dans son contexte…. D’où le
scrupule que l’on doit toujours mettre à donner tous les outils d’identification
et de localisation de la citation en question. La vérification éventuelle ne
devant pas porter sur le simple extrait mais aussi sur le fait qu’on n’en a pas
mésusé.
Et cette réflexion pourrait aussi s’appliquer en partie à la traduction, qui
est toujours une façon de sortir quelque chose de son contexte, de son milieu naturel,
sa propre langue pour le faire transhumer
dans une autre langue. D’où les innombrables garde-fous et précautions qui sont
nécessaires et que si peu de traducteurs prennent le soin et le temps de
prendre (je pense au travail d’un Auxeméry qui cherche toujours à resituer non
seulement la phrase dans le livre, mais le livre dans l’œuvre, et l’œuvre dans
le contexte, cherchant par exemple à quel usage correspondait tel mot à telle
époque, usage qui peut avoir changé en quelques décennies….)
Rédigé par Florence Trocmé le 13 janvier 2013 à 20h50 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Lectures
Énormément de choses passionnantes dans Le Monde du week-end, notamment dans
les suppléments et dans le quotidien lui-même. Un article remarquable et
passionnant de René Frydman sur la procréation médicalement assistée – Un
article consternant sur les bagarres éditoriales autour de la traduction
française de l’œuvre de Calvino – Un autre sur cet historien français, Jean
Meyer, qui a porté à la connaissance de tous, y compris ou surtout des
Mexicains, le drame des Cristeros, ces 250 000 catholiques assassinés
entre 1926 et 1929 – Dans le supplément Science et Technologie, une double page
très argumentée et développée sur la dérive et les dangers de la consommation
de benzodiazépines en France. Avec notamment des risques potentiels de démence
accrus chez les consommateurs au long cours de ces médicaments très banalisés
(par exemple le Lexomil, Le Temesta, le Xanax).
Et par ailleurs en survol mais sans avoir trop envie de me poser, Vive les illusions, entretiens entre
Peter Handke et Peter Hamm.
Et avec plus de bonheur, la suite de La
lampe si souvent allumée dans l’ombre, d’Ariane Dreyfus.
Écoute, Jordi Savall
Armenian Spirit, le dernier
disque de Jordi Savall. Impression indéfinissable, mais curieusement pas celle
que j’appelle le puits du temps,
cette sensation très particulière qui me saisit presqu’immanquablement quand
j’écoute de la musique du Moyen Age ou de la Renaissance et qui me donne le
sentiment d’être reliée à toutes les générations antérieures.
La musique de ce disque m’est à la fois étrangère et familière, mais pas assez
sans doute pour provoquer cette sensation, dont je dois ainsi comprendre
qu’elle a sans doute quelque chose à voir avec mon ancrage historique… Pas de voix chantées ici, mais des instruments comme le duduk et le kamantcha.
« Le premier est un instrument à anche double (ancêtre du hautbois) qui remonte
à la nuit des temps et semble très proche de l'aulos que l'on voit sur certains
vases ou fresques antiques. Quant au second, c'est un instrument à cordes
frottées d'origine iranienne qui peut se comparer aux rebecs, viole et vièle à
archet de notre Moyen-Âge, joués ici par Jordi Savall et trois des musiciens de
l'Ensemble Hèsperion XXI qui se fondent admirablement dans le style et le jeu
des quatre musiciens arméniens ». (source
et extraits et présentation du coffret sur youtube.) Il faut savoir que ce
disque a été conçu en hommage et dans le deuil de Montserrat Figueras, l’épouse
de Jordi Savall. Ce qui amplifie encore l’émotion suscitée par cette musique
envoûtante.
Un livre qui nous touche (Antoine Emaz)
« Un livre qui nous touche est celui qui vient faire résonner en nous
une corde intime (expérience partagée totalement ou partiellement, expérience
rêvée, désirée ou crainte…) (source)
→ un des nœuds pour moi du problème critique. Qui repose sur le fait que je
cherche dans le livre pas seulement une expérience artistique mais aussi
souvent un étayage pour la vie. De même pour la musique. Ce qui revient à dire
que des œuvres parfois jugées secondaires ou faciles par des spécialistes
reconnus peuvent être essentielles. Qu’une œuvre mineure, on pense ici à
certains livres de l’enfance, peut avoir eu un effet déterminant. Et toujours
cette question de l’effet du livre sur
son lecteur. Une œuvre trop grande peut écraser, beaucoup d’écrivains l’ont
vécu, expérimenté, ont dû se dégager d’ombres tutélaires invalidantes. Et
parfois le sentiment de fraternité que peut engendre une œuvre plus proche de
notre niveau, à un moment donné, peut être un encouragement à ne pas baisser
les bras, dans tous les domaines.
De la rationalité (Truffaut, via Ariane
Dreyfus)
Ariane Dreyfus qui décidément a le don des citations, lesquelles sont d’autant
plus enrichissantes qu’elles ne viennent pas du seul domaine littéraire, relève
cela : « Truffaut disait qu’il fallait court-circuiter la rationalité
du spectateur, pour que l’émotion ait une chance de l’atteindre avec qu’il
pense ». (116)
→ autrement dit, fin connaisseur de l’âme humaine, il avait découvert à quel
point la pensée, le concept dirait
Bonnefoy, peut être un recours contre l’émotion, contre ce qu’on ne sait pas maîtriser,
dont on a peur, voir honte : larmes, expression d’une sensibilité, d’une
fragilité.
Rédigé par Florence Trocmé le 12 janvier 2013 à 21h01 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 10 janvier 2013 à 14h25 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Du Flotoir, avec
Ariane Dreyfus
Poursuite de la lecture de La Lampe
allumée si souvent dans l’ombre, l’essai d’Ariane Dreyfus récemment paru
chez Corti.
Oui écrire avec comme le dit l’auteur
et même pour, pour ne pas garder pour
soi seule, pour relancer échos, ricochets, en toute connaissance de la chance
que ce soit venu jusqu'à soi et des vecteurs de cette chance.
« Si je préfère la poésie à toute autre mémoire, c’est qu’un souvenir
peut, si nécessaire, y être autre chose qu’un souvenir. Façon de forcer,
mentalement, la mort à attendre. Pour n’être pas attrapée, se
désindividualiser. D’ailleurs je n’écris qu’avec.
M’emboitant dans la langue pour rejoindre les autres. » (88)
Ariane Dreyfus qui reprend en note la si belle anecdote de Bach qui ne pouvait
s’endormir sans entendre de la musique et dont un des fils, commis ce soir-là à
la tâche de jouer pour son père et pensant qu’il s’était endormi, laissa une
phrase musicale en suspens. « Bach, dans le noir, se leva et malgré le froid,
avança à tâtons jusqu’au clavecin pour résoudre la dissonance. »
Forces de vie (Ariane Dreyfus)
Nombreux passages sur la danse et le cinéma dans ces pages où Ariane
Dreyfus, quittant la critique proprement dite en vient à réfléchir à sa propre
écriture. Il s’agit notamment d’ « entreprendre de vérifier ses forces de
vie » (90) par les premiers mots posés, un peu comme un danseur pose ses
premiers pas.
→ Oui poser trois mots pour faire contrepoids à la pierre noire qui tire vers
le fond, trois mots noirs sur jaune et relancer le chariot embourbé. Nargue du
rien à toujours contrecarrer, coin à placer sous la masse qui pourrait
étouffer, et ce coin-là, c’est souvent un livre ou un disque.
Bach encore (avec Ariane Dreyfus)
Très belles notes sur Bach et la fugue musicale, posée en modèle, avec son
double mouvement, l’allant de la mélodie et la profondeur de la polyphonie. « Le
sujet ne s’y répète pas mécaniquement mais se déploie par la réponse, les voix
s’entrelaçant élargissent la sève commune, puisant encore plus force dans le
contre-sujet, bouleversante surprise, qui s’affirme lui aussi sans forcer sa
place. » (90)
→ et là aussi il me vient l’idée que le flotoir
aimerait procéder un peu à la manière de la fugue ainsi décrite par Ariane
Dreyfus. Et le fait est qu’il s’enrichit de plus en plus de voix parallèles, la
plupart portées par des courriels et dont une infime partie seulement trouve
écho tangible ici, mais il y a, énoncé ou tacite, ce jeu du sujet repris,
développé, amplifié, modifié et du contre-sujet. Et chaque voix trouve sa place
sans la forcer.
Contre la mort toujours (A. Dreyfus)
Un des plaisirs de ce beau livre est la qualité des citations faites par
l’auteur. Ainsi de Robert Creeley : « Le poème est de l’ordre de la
survie. Dire ce qui doit être dit. » et un peu plus loin, très important :
« Le poème n’a pas peur de ce que je peux ressentir. »
Il me semble qu’Ariane Dreyfus montre bien quel est pour elle le noyau du
poème, une émotion, dont la source peut être très variée, situation de vie mais
aussi souvent un film (long développement sur le western), un spectacle de
danse. Elle ne reste pas enfermée dans le champ d’un jeu cérébral ou d’une
écriture tournant sur elle-même, elle puise à toutes sortes de sources
diverses, et en particulier dans les autres arts, parfois mineurs.
Les livres refuge
Elle s’attarde sur les livres de l’enfance, de l’adolescence :
« je me contenterai ici de rendre hommage à ceux que j’ai le plus relus,
qui m’ont offert un refuge, plus chaud que mes propres poèmes, lesquels n’en
sont souvent qu’un reflet. » (94)
« Ces fulgurances inscrites en moi, j'écris peut être pour les réentendre
encore plus fort, rejaillies [...] »
→ Toutes ces pages sont profondément émouvantes. Importante l’émotion, cela qui
détend les cordeaux, qui plisse le lisse, évente le renfermé, fiche en l'air la
construction un peu trop belle.
Sur l'amitié (Aharon Appelfeld)
Beauté de cette citation d'Appelfeld : « Mes amis fidèles qui savaient
qu’un homme n’est rien d’autre qu’une pelote de faiblesses et de peur. Il ne
faut pas en rajouter. S’ils ont le mot juste, ils vous le tendent comme une
tranche de pain en temps de guerre, et s’ils ne l’ont pas, ils restent assis
près de vous et se taisent » (cité p. 97, extrait d’Histoire d’une vie)
En pensant à Maryse Hache
qui aimait l’œuvre d’Ariane Dreyfus. Cette dernière parle de western et de
ces « moments inlassablement chorégraphiés, moments d’engagement physique
où on n’a de corps que ce qu’il continue à devenir, toujours menacé et toujours
sollicité dans sa vitalité » (100)
Auto-analyse (Ariane Dreyfus)
Très passionnant la capacité que l’auteur a d'analyser rétrospectivement le
chemin qu'elle a pris. Elle le fait dans ce chapitre un peu comme elle l'a fait
dans les chantiers de poème qu’elle avait
donnés à Poezibao et qui figurent
dans ce livre. Par l’une et l’autre démarche, à l’échelle du poème, à l’échelle
de l’œuvre, elle donne à comprendre certains des mécanismes et principes de la
création, bien plus que ne le feraient sans doute dix livres de théorie.
Art et chaos (Deleuze, via A. Dreyfus)
Page 103, l'admirable citation de Deleuze sur l'art et le chaos. Elle me
fait comprendre tant de choses : « L’art prend un morceau du chaos
dans un cadre, pour former un chaos composé qui devient sensible ». Ariane la glose écrivant : « le cadre n’est donc pas seulement ce qui
met en forme [...] mais aussi ce qui dialogue avec l’invisible. L’image vibre
par cette tension entre champ et hors-champ, dit et non-dit »
→ et c’est une des grandes problématiques de la composition du poème, ce qui
doit entrer dans le cadre, ce qui doit en sortir, et cet incessant travail de menuiserie (Emaz) et de soustraction
dont parlent les écrivains. (À ce titre une collection
de citations d’écrivains (de langue anglaise), tout à fait saisissante :
“I’m all for the scissors. I
believe more in the scissors than I do in the pencil.” (Truman Capote).
De la relation (Ariane Dreyfus)
« Nécessaire me sont les arts qui se fondent sur une géographie et une
morale de la relation entre les êtres » (107)
Cette citation me semble importante pour bien comprendre le travail d’Ariane
Dreyfus, la raison aussi pour laquelle elle puise à ces sources que sont le
cinéma, la danse, le cirque qui sont autant de mises en espace de la relation
entre les êtres, autant de possibilités de les lire autrement que dans des
livres. « Ces derniers temps, le cirque » dit-elle « pour dire l’humanité
fragile mais acharnée » : importance chez elle de ce double mouvement
de connaissance empathique de la souffrance, de la douleur, de la violence
aussi (on pense en particulier à ce terrible poème sur l’excision) mais aussi
sur la force vitale. « Et depuis longtemps [...] la danse et le cinéma qui
rendent l’amour visible ».
Relevés
« Nous brodons sur nos minuscules lambeaux d’idées comme si le monde
en dépendait, lorsque c’est surtout nous qui en dépendons. Souvent, un chat ou
un chien dépourvus de toutes nos capacités si évoluées apportent bien davantage
de réconfort à notre voisin que nous (réfléchissez: vous préféreriez vivre avec
Shakespeare ou avec un adorable chiot?) »
(source
)
→ penser à cela, surtout en écrivant le flotoir
ou en composant Poezibao !
Rédigé par Florence Trocmé le 10 janvier 2013 à 14h19 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Balises: Appelfeld, Ariane_Dreyfus, Bach, Maryse_Hache
Rédigé par Florence Trocmé le 08 janvier 2013 à 14h57 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)