Rédigé par Florence Trocmé le 09 décembre 2012 à 13h33 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
« Insistance de
la poésie » (séminaire de la Maison des Écrivains)
Hier séminaire dans le bel
auditorium du Petit Palais, sur le thème « Insistance de la poésie ».
Je n’ai assisté qu’à la deuxième partie de la journée. Isabelle Garron avait préparé de très belles questions pour la
présentation de Poezibao, infiniment
plus subtiles que celles que l’on me pose d’habitude ! Laquelle
présentation était programmée en toute fin de journée, ce qui ne laissait rien
augurer de bon. Qui s’est produit… un retard d’une heure de tout le programme
et pour Isabelle et moi une interruption brutale après un temps très court…. Parmi
les intervenants qui nous ont précédées, David Christoffel et Michaël Batalla
pour présenter un travail de Vincent Tholomé (vidéo d’une performance), qui a
suscité un débat sur les frontières de la poésie, avec les habituels débatteurs
dont certaines prennent la parole surtout pour … l’avoir ! (pas tous
heureusement) et une table ronde autour de la diffusion de la poésie avec Nuno Júdice
(qui a parlé de la réception de la poésie au Portugal), Djamel Meskache
(Tarabuste), Isabelle Sauvage (éditions Isabelle Sauvage) et Patrizia Atzei qui
anime les éditions Nous. Belle évocation par D. Meskache et I. Sauvage de leur
travail d’imprimeur, de la typographie. Réflexion sur ce point à prolonger sans doute avec Isabelle Garron qui a travaillé longuement la question de la typographie au travers de l'oeuvre de Reverdy.
Lire ses contemporains (Canetti)
« Tu dois lire aussi tes
contemporains. On ne peut se nourrir uniquement de racines. » (Elias
Canetti, Notes de Hampstead, 40)
→ la nécessité de s’ancrer en aval et de se projeter en amont, lire les
classiques, lire ses contemporains. Mon débat avec mon très jeune ami allemand :
dois-je m’informer de l’art contemporain qui me rebute, me demande-t-il de
façon récurrente… ? alors qu'il aborde ses études d'histoire et de sciences politiques à Tübingen et ma réponse, pour le moins catégorique (!) : l’art contemporain est nécessaire
à la compréhension du monde. Et on peut peut-être analyser son propre rejet éventuel
de cet art contemporain pour comprendre ce qui nous heurte dans le monde. Dont
la puissance des forces manipulatrices à l’œuvre ne nous permet pas forcément
de prendre conscience, car elles nous projettent dans l’immédiateté et dans une
sorte de fuite en avant, qui tue la pensée profonde. L’art peut être un moyen
de s’arrêter sur ce qui est à l’œuvre, en jeu, et cela d’autant plus qu’on le
rejette. Que nous montre-t-il de ce qui est en train d’advenir, dans sa
complexité ? Là aussi, point crucial, tout est fait pour évincer la
complexité, bien trop difficile à prendre en compte et surtout susceptible d’engendrer
une pensée plus mobile, plus ouverte, plus subtile… rien de tout cela
franchement compatible avec la visée du marché ! Je pense donc je ne
consomme pas !
Se laisser déstabiliser
(Canetti)
Et cette autre remarque de Canetti
va dans le même sens : « On n'apprend que de ceux qui sont
complètement différents de soi. La parenté vous assoupit. » (41).
→ Si je suis toujours le fil de ce que j’aime et comprends déjà plus ou moins
implicitement, comment avancer ? Si je joue toujours les mêmes
compositeurs, comment comprendre d’autres aspects qui ne sont pas présents dans
leur œuvre ? Il est bon de se frotter à la résistance, dans tous les
domaines ! Si je ne visite qu’une époque de l’art, dans laquelle je me
sens confortable, comment comprendre ce qui se joue aujourd’hui dans la pensée
et la sensibilité de l’humanité ? C’est de l’immense pluralité du monde,
des mondes, que peut naître une approche non sectaire, pas trop dogmatique,
capable de diverger par rapport à la doxa et au matraquage du prêt-à-penser (qui
ne se trouve pas toujours là où l’on croit, l’écoute de certaines émissions de France
Culture est à ce titre édifiante. Comme pour les discours politiques : on
pourrait écrire toutes les répliques à l’avance. J’ai d’ailleurs signalé dans
le scoop.it franco-allemand cette semaine un amusant petit programme informatique qui génère à la demande
les discours d’Angela Merkel !)
→ NB :Canetti formule cette remarque à propos de Pavese dont il découvre
alors, dans les années soixante, l’extraordinaire proximité avec sa propre
pensée.
Des mots et des nombres (Canetti)
« Les noms : de tous les mots, les plus énigmatiques. Une
intuition, qui me poursuit depuis des années et provoque en moi un trouble grandissante,
me dit que l’élucidation de leur nature réelle nous livrerait la clé de l’Histoire.
De même que le décryptage d’anciennes écritures a ramené à la vie des
civilisations disparues, une interprétation des noms révélerait la loi qui
régit tout ce que l’humanité a fait et souffert. En comparaison l’exhaustion
des nombres, fâcheusement inaugurée par Pythagore, serait indigente et d’une
efficacité limitée ». (48)
→ tout tendrait aujourd’hui à devenir nombres, chiffres, valeurs, puissances
(au sens mathématique), code ? Le nom, comme refuge du singulier, même
pour celui qui s’appelle Paul Durand ? Les noms de rivière chez Ludovic
Janvier. Et cette citation serait de toute évidence à faire analyser et
commenter par Patrick Beurard-Valdoye et elle pourrait faire l’objet d’un
nouvel entretien, tant toute son œuvre semble tourner autour de la question du
nom et ce que l’on peut, précisément, remonter au jour via les noms.
Le démon de l’analogie
Toujours à portée de main, pas
encore ouvert, mais appelant, le livre de Paul Louis Rossi (qui reprend bien sûr
le titre de Mallarmé). A associer à cette remarque de Canetti qui me semble
décrire la méthode du flotoir : « Parfois
les choses s’approchent tellement les unes des autres qu’elles s’enflamment
mutuellement. C’est pour cette illumination de la proximité qu’on vit ». (60)
→ Cette note décrit si parfaitement et simplement le processus intérieur, celui
qui contre toute attente apparente, associe en nous deux faits, deux remarques,
deux entités, deux œuvres apparemment lointaines et séparées, avec dans les cas
les plus favorables, création d’une nouvelle entité, d’une nouvelle idée, d’une
œuvre artistique. Nous sommes pétris d’autre, peu créateurs en fait sauf
précisément par les alliages particuliers que notre recherche et notre pratique
assidues finissent par composer. Et c’est sans doute pour cela que bien que tout a été dit, selon la formule
effroyablement invalidante et castratrice si souvent entendue, on peut encore
et encore labourer le champ. Terre surexploitée certes, mais pas encore morte.
Et voici cette autre remarque de Canetti : « on tourne toute sa vie
autour des mêmes pensées comme autour de plusieurs soleils. Comment ne pas
espérer au moins des comètes ? » (79)
→ si je comprends bien cette remarque (je n’en suis pas sûre), là aussi pas de
création pure, pas de soleil, mais quelque chose qui dérive de, qui est arraché
à…
Du roman (Canetti) ou d’Œdipe à Babar
Citation un peu longue mais
éclairante que je m’autorise à découper pour y réfléchir en cours de route :
« Grâce aux romans, dont je m’accorde enfin la lecture, je ranime les
milles situations et personnages qui dorment d’un sommeil agité en moi. » (119)
→ la question de l’identification aux personnages, qui viennent épouser sans
doute les pulsions et qui rendent la lecture si fondamentale dans tout processus
de création de soi, dès l’enfance. En veillant peut-être à aller à la rencontre
aussi bien des mythes et de leurs personnages massifs mais parfois écrasants
que de héros beaucoup moins imposants, plus quotidiens, plus proches, familiers
presque. D’Œdipe à Babar, en somme !
« Chaque livre digne de son projet touche à un autre aspect de la vie »
→ note qui me permet de comprendre un des aspects soulignés hier dans ma brève
intervention au séminaire de la Maison des Écrivains « Insistance de la
poésie » : c’est la raison pour laquelle je puis trouver nourriture
dans des œuvres que tout oppose, chez des poètes qui se rejettent parfois
violemment mutuellement : un extrait de Pennequin peut engendrer une
réflexion féconde tout comme un vers de Bonnefoy, une performance peut me faire
réfléchir sur ce qu’est la poésie tout comme la lecture solitaire et insistante
d’un livre de Michaux.
Canetti poursuit sa pensée et ce qui est passionnant, c’est la manière dont
elle se ramifie à partir de son point de départ. Les romans donc lui enjoignent
de faire ceci, d’évoquer cela : « par quoi commencer, alors que tant
de choses se réveillent ? Et toujours, quoique plus faiblement, le soupçon
m’habite qu’il n’est pas juste de privilégier ce qui n’a pas été ma propre vie.
Tout ne dépend-il pas finalement de qui se souvient ? Et les souvenirs
méritent-ils déjà en eux-mêmes de subsister comme s’ils répondaient dans tous
les cas de ceux des autres aussi ? Si bien qu’on se prend de nostalgie
pour une époque où rien n’était encore de l’expérience, mais tout de l’intuition.
Seuls les poètes morts très jeunes, Trakl, Büchner, ont préservé la pureté de
leur intuition »
→ double présence insistante au-dessus de ces mots, Proust et Rimbaud, non cité
par Canetti et qui il me semble peut venir compléter l’énumération de ces
poètes. Proust qui sans doute n’a eu de cesse que de transformer les intuitions
en expériences, de les confronter, afin de faire en sorte que ses souvenirs
subsistent comme s’ils répondaient dans
tous les cas de ceux des autres aussi, écrivant ainsi dans les chemins très
particuliers de Guermantes notre expérience à tous (relativiser peut-être ce tous ? Comment un Japonais ou un
Chinois reçoit-il Proust…)
De Dante à Kafka
Note dédiée à Jean-Charles
Vegliante qui vient de faire paraître, en poésie/Gallimard,
sa traduction complète de La Comédie :
« L’entreprise de Dante me paraît de plus en plus prodigieuse. Qui serait
de taille à l’égaler et à convoquer les noms de notre époque devant un tribunal
comparable à celui que représente son œuvre ? Le plus difficile dont on
soit aujourd’hui capable est de se juger soi-même, et encore quelle fierté si l’on
y parvient vraiment ! Nul n’a plus la fermeté ni l’assurance du juge. Le
juge est devenu suspect à lui-même. Il n’arrive pas à faire croire qu’il l’est.
Il ne réussit pas à convaincre qu’il n’a pas honte de l’être. La
personnification de cette honte, c’est Kafka » (122)
→ je suis bien entendu incapable de gloser correctement la fulgurance de ce
trajet de Dante à Kafka, en raison de ma bien trop faible connaissance des deux
œuvres… mais dire ici pour clore ces quelques notes sur le livre de Canetti à
quel point il est parfois utile de pouvoir prendre de la hauteur pour voir l’histoire
littéraire. Ne pas seulement fouiller ad
nauseam dans trois lignes de Proust mais aussi voir comment l’écrivain s’insère
dans l’immense courant des idées et des œuvres… Dire aussi que ce problème du
jugement et de la honte me semble être celui non seulement du juge
professionnel, du magistrat, mais aussi, ô combien, du critique… qui ne peut,
quel que soit son niveau, même très modeste, que se poser la question de la
légitimité de son geste et donc être proie du doute mais aussi de la honte. De
quel droit juger…. ? Et pourtant ne le faut-il pas ? Et savoir que
les plus sectaires sont souvent ceux qui doutent le plus, mais ne peuvent l’admettre.
« Vos secrets les mieux gardés trahis par les ondes cérébrales »
Très inquiétant article dans Le Monde « Sciences et technologies »,
daté du 8 décembre. Des chercheurs ont réussi à découvrir le code bancaire d’un
sujet en analysant ses ondes cérébrales. On a demandé à des volontaires dotés
de casques électroencéphalographes de penser à ce code, puis on leur montre une
série de chiffres « quand le premier chiffre de leur code apparaît à l’écran,
ils le reconnaissent et leur cerveau émet un signal P300-B. Les scientifiques
de Berkeley ont ainsi pu découvrir un à un les chiffres composant le code de
plusieurs participants. »
→ Développements potentiels terrifiants hélas de cette découverte. Il suffit d’essayer
de penser la Stasi ou la Gestapo à l’heure des portables, des ordinateurs, et
du décryptage de ces ondes cérébrales…. L’article est on ne peut plus clair :
« dans quelques années des appareils de ce genre seront utilisé dans les
procédures judiciaires, c’est inévitable ».
Même si l’on est heureux de savoir que l’on pourra traquer mieux les violeurs
de petites filles, on ne peut s’empêcher de penser que c’est le plus intime de
nous-mêmes, ce monde de refuge aussi qui est notre propre pensée, qui est
menacé, tragiquement. Et cet article montre que cela n’a rien d’une projection
de science-fiction, qu’on est déjà dans la réalité. « Chaque être humain
émet une combinaison unique de signaux (fréquence, rythme, puissance, etc.) »
→ cela en revanche je crois que des civilisations très anciennes l’ont toujours
su, notamment par la perception de l’aura….
Rédigé par Florence Trocmé le 09 décembre 2012 à 11h00 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (1)
Rédigé par Florence Trocmé le 07 décembre 2012 à 19h52 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Fa mineur (avec Claude Mouchard et Murray Perahia)
À l’instant écoutant le 26ème
disque du coffret Perahia, l’oreille tirée,
un sentiment indéfinissable et qu’il ne faut sans doute pas tenter de définir
et la petite voix intérieure qui dit « je suis sûre qu’on est en fa mineur ».
Vérification faite, oui ! La Fantaisie en fa mineur de Chopin. N’ai pas
encore compris la raison de cet attrait irrésistible pour cette tonalité, ce
sentiment d’être chez soi l’entendant. D’autant qu’il y a une sorte de
voisinage, qui je crois ne s’explique pas sur le plan strictement musical, avec
les tonalités que je ne peux dire voisines
puisqu’en musique cela décrit quelque chose de bien précis, mais tout
simplement proche sur le clavier : fa# mineur, sol mineur par exemple…
Quelle est/serait l’expérience princeps ? Ou bien me faut-il encore une
fois m’en référer à cette vieille idée déjà dite plusieurs fois ici, que nos
corps sont accordés sur une certaine tonalité, autour de certaines fréquences.
Tout cela plus que vague, imprécis et sans doute faux sur le plan scientifique…
Et dans ce halo de pensée, la rencontre
avec cet extrait des notes
de Claude Mouchard que je suis en train de préparer pour Poezibao :
« Phrases substantiellement avides du point d’individuation de chacun...
Comme une aisselle végétale animale qui se cache, se déchire... Là où une
fourchure dangereuse se fait à partir de l’obscurité-continuité animale-humaine
qui aura été nécessaire, en ou pour chacun, à la vie.
C’est de là que sourd continument (imprévisiblement) pour chacun du désir qui
se singularisera, le définira... (dans un passage de la continuité à la
solitude insurmontable), qui sera sa « position » non choisie
« dans la vie » – à l’aveugle,
parmi les autres... »
Sa tonalité : ce point d’individuation,
microréalisations infiniment rares, partielles, dans un océan de répétition, de
mimétisme, de trahison de soi ? Un fugitif précipité de temps à autre ? Rendu possible parfois par l’écriture,
la lecture, la musique ?
Et quelle admiration pour le pianiste : 1. savoir ce que l’on veut faire
(ce n’est pas du tout évident, il en va de toute la connaissance contextuelle,
du dosage des éléments, de la construction de la pièce, de son déroulement de
bout en bout, cette tension dont Celibidache soulignait dans son livre le
caractère indispensable) ; 2. Et s’être donné les moyens de le faire (la
technique, mais qui n’est pas tant question de virtuosité pure que là aussi, de
dosage, de toucher, de possibilités presqu’infinies de varier les attaques, les
couleurs, le poids sur les notes, le phrasé, et tout cela dans le respect de la
partition et de ce qu’on peut savoir de la volonté du compositeur).
Relevés (chez Fred Griot, avec Serge Pey)
« mon poème n'est
pas fait pour être compris mais il est fait pour comprendre. »
Serge Pey – avertissement d’incendie
Ai arrimé au flotoir cette assertion de Pey, car je voudrais tenter
de la vérifier concrètement, m’en servir comme outil, voir si elle est
opérante. Elle est citée dans les notes publiées aujourd'hui par Fred Griot.
En lisant (Canetti)
« Cet écrivailleur sur tout et
sur rien, qu’a-t-il donc de si important à dire à personne ».
→ Aïe !
En lisant (Canetti encore)
« On ne saurait penser
statistiquement ; dès lors qu’il s’agit de questions plus profondes, toute
méthode statistique est vaine. Il faut que je continue d’avoir le courage de
choisir ce qui me paraît important et significatif. Il faut que je prenne le
risque d’être traité d’ignorant par tous les spécialistes de toutes les
branches. (Notes de Hampstead, trad. Walter
Weideli, Albin Michel, 1997, p. 27)
→ avoir le courage de sa recherche, même si elle est totalement
imprécise, tenter de se caler, comme on le ferait dans le brouillard, sur ce
petit point qui rougeoie et qui attire. Non pas suivre (mais c’est si difficile),
plutôt tenter de percevoir ce qui véritablement aimante. Il est vraisemblable
que c’est très précis, même si c’est minuscule et alors que nous sommes si
rarement dans l’état d’exigence qui nous permettrait de le percevoir et nous
aiderait surtout à ne pas prendre des vessies pour des lanternes.
C’est en cela que j’aime ces remarques de Canetti où il décrit sa recherche, en
s’adressant à lui-même la parole, avec à la fois bienveillance et fermeté sans
illusions.
De la bibliothèque (Canetti)
« Ma bibliothèque, faite de
milliers de livres, dont je me proposais la lecture, augmente dix fois plus
vite que je ne saurais lire. J’ai essayé de l’élargir en une sorte d’univers où
je trouverai tout. Mais cet univers est pris d’une expansion vertigineuse. Il
ne connaît aucun repos, et je ressens sa croissance dans ma propre chair »
(ibid. p. 27)
→ quelle reconnaissance à Canetti pour cette vérité : le rapport physique
avec les livres, croissance de sa propre chair. Ce sentiment si souvent d’être
écrasée par la masse des livres. Livres non choisis, ceux que je reçois, dont
beaucoup cependant me comblent (un somptueux et énorme Ginsberg bilingue ce
matin !) ce qui accroît encore la difficulté, ceux que j’achète, emprunte,
sans jamais pouvoir retenir ce geste-là qui me porte vers le livre, avec l’impression
chaque fois que ce livre est essentiel… à quoi ? « Mieux vaudrait
peut-être te contenter d’aligner des mots (puisqu’il te faut des mots), mais tu
cherches toujours un sens, comme si
ce que tu inventes pouvait donner à l’univers un sens qu’il n’a pas. « (ibid.
28)
→ et on pourrait ajouter, comme si ce sens, déjà si fragile, évanescent pour
toi, pouvait en quoi que ce soit concerner autrui. Impartageable recherche ?
Des poètes (rire avec
Canetti)
et comment ne pas retenir cela :
« il collectionne ses poètes comme des papillons, et ils se transforment
sous ses doigts en une seule chenille. » (28)
→ Processionnaire ?
Du temps (à cause de Canetti)
Étrange expérience à l’instant, de
lire Canetti comme s’il venait d’écrire ce que je lis, que je m’approprie et
rends complètement contemporain par cette appropriation, de le lire disant « depuis
1944, soit depuis seize ans… », sursaut, impression que quelque chose
cloche, puis vertige et double projection en avant et en arrière, ce temps-là,
si proche, si loin, et les dates inscrites ici, ce vendredi 7 décembre 2012,
son acuité d’aujourd’hui, son destin d’effacement et de disparition. Se
souvenir peut-être ici de ce que l’on dit de l’inconscient, que pour lui le
temps n’existe pas… une part essentielle de nous-même n’a pas le temps !
Et à bien y réfléchir, que de décalages intérieurs entre différentes
temporalités.
Rédigé par Florence Trocmé le 07 décembre 2012 à 19h49 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 04 décembre 2012 à 10h16 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Lectures (Verdi, Proust, Adorno)
Un bel article sur Verdi (entretien
avec Ricardo Muti) dans Le Monde.
Deux ou trois « minima moralia » d’Adorno (c’est ainsi qu’il faut les
lire, par petites doses, tant chaque pensée développée est dense, complexe,
contradictoire parfois, riche de développements potentiels). Et Proust, sur l’iPad
(il me semble que l’iPad 3 est moins fatigant pour les yeux, et je peux lire en
deux colonnes…).
Soif
Repensé plusieurs fois à l’extrait
de Charles Pennequin publié hier (anthologie
permanente de Poezibao) ; j’ai
gardé le livre à côté de moi, c’est un bloc sans respiration, je ne suis pas
sûre que je tienne le coup sur la durée, mais cette idée de soif (ils ont soif mais ne boivent jamais) m’intéresse. Comme si il y avait un
besoin non satisfait chez beaucoup, besoin que l’on peut schématiser en disant
besoin d’art, mais qui est sans doute surtout besoin de sens (par l’art,
seul recours aujourd’hui que les grandes croyances, communisme, sionisme, comme
dit Steiner, se sont effondrées).
« La valeur d’une pensée… » (Adorno)
Le paragraphe 50 des Minima Moralia d’Adorno tourne autour de
l’idée que demander à un auteur d’expliquer toutes les étapes de sa pensée est
une aberration. C’est en premier lieu « adhérer à la fiction libérale d’une
possibilité universelle et automatique de communiquer n’importe quelle pensée ».
Or dit Adorno et c’est essentiel « la valeur d'une pensée se mesure aux distances
qu'elle prend avec la continuité de ce qui est déjà connu. »
→ C’est très encourageant d’une certaine façon, car cela nous autorise à ne pas
comprendre vite, à ne pas comprendre tout de suite, à ne pas comprendre du
tout, parfois (et dans tous les domaines.) Parce que ce qui se dit dans cette
pensée-là est tellement loin de tous nos repères et critères de jugement
(immense et récurrent problème des critères de jugement !) que nous ne
pouvons entrer spontanément dans ce nouveau labyrinthe. Il en va un peu de même
avec la musique quand un compositeur sort des schémas de composition antérieurs
et accomplit une sorte de révolution qui déroute complètement l’oreille et le
sens musical. Il faut peut-être chercher avant tout la déroute, qui
pourrait être un indice d’une pensée neuve, vraiment vivante ? Tout ce qui sort de la routine, de la ritournelle, de la répétition, masquée
parfois sous le masque de l’avant-garde, ce qui tire l’oreille (en ce
moment, Perahia dans un concerto de Mozart… et si peu d’oreille tirée dans plusieurs des « nouveautés » écoutées
hier via mon abonnement à Qobuz !), ce qui déroute la pensée, la
déstabilise.
Car, dit encore Adorno, et chaque mot ici compte : « la connaissance
est prise dans tout un tissu de préjugés, d’intuitions, d’innervations, d’autocorrections,
d’anticipations et d’exagérations, bref au sein d’une expérience dense et
fondée, mais qui n’est absolument pas transparente en tous points »
Cette dernière remarque me semble valable aussi pour l’approche critique, le
travail du critique. Qui se doit d’avoir autant que possible et toujours plus
une « expérience dense et fondée » mais qui peut englober une part d’intuition
non transparente… Raison pour laquelle peut-être certains très grands critiques
non professionnels sont souvent bien plus convaincants que critiques professionnels
ou universitaires (je pense ici aux écrits sur l’art d’un Dupin, d’un Bonnefoy,
par exemple…)
Il y a un risque à assumer car « la pensée qui renonce à la clarification
totale de sa genèse logique, au nom de la relation qu’elle entend entretenir
avec son objet, nous laisse toujours un peu sur notre faim. » mais « cette
insuffisance ressemble à la ligne de la vie, qui suit son cours de façon
oblique et contournée ». (Adorno, Minima
moralia, §50, pp. 109 et suivantes, dans l’édition de poche de la petite
bibliothèque Payot)
→ toujours l’acceptation souple mais inconfortable de la vie versus la
rigidité rassurante, établie et délétère.
Comme des toiles d’araignée (Adorno)
Et cette autre pensée très féconde
pour la lecture : « les textes élaborés comme il convient sont comme
des toiles d’araignées : denses, concentriques, transparents, bien
structurés et solides. Ils attirent en eux tout ce qui rampe, tout ce qui vole.
Les métaphores qui les traversent furtivement deviennent leur proie et leur
nourriture » (ibid. 118)
→ Quelle formidable description d’une lecture vivante ! Cette chambre d’écoute
et d’échos, cette toile d’araignée, cette antenne parabolique que semble alors
le livre, qui rameute en effet toutes sortes de pensées diffuses, d’intuitions,
d’analogies, de recoupements ! Qui conduit le lecteur au travail de noter.
(Je pense souvent aussi à la métaphore du pré, apparemment sans vie et que le
seul fait de fouler anime, faisant surgir toutes sortes de petites bestioles et
révélant une grande diversité de plantes et d’insectes ! qui n’attendaient
que ça ? comme le livre fermé dans la bibliothèque, pré potentiel ? : il m'est souvent accordé de retourner au pré, Robert Duncan ))
« Lorsque la pensée a ouvert une cellule de la réalité, il faut qu’elle
parvienne à pénétrer la suivante sans que le sujet ait à user de violence [...]
Elle apporte la preuve de sa relation à l’objet dès que d’autres objets
viennent se cristalliser autour de lui. Dans la lumière qu’elle jette sur une
question déterminée, toutes les autres se mettent à scintiller. »
→ Cette dernière remarque me fait aussi penser aux notes de Claude Mouchard, à
leur progression : une sorte d’effet de contamination, mais positif,
organique, un ensemencement de la pensée (et celle-ci peut être modeste,
peu informée, cela ne compte pas, là aussi libération potentielle de ces propos
d’Adorno. On peut les entendre comme une invite à suivre le texte dans sa
liberté, qui nous donne la liberté de le mettre en résonance avec notre propre
réseau de pensées, de textes, d’expériences, d’intuitions, quel qu’en soit le
niveau).
La pensée par taches
d’huile s’attirant, les livres comme toiles d’araignées captant « ce
qui rampe et ce qui vole », là aussi les mots sont importants, ce qui
rampe, l’intuitif, peut-être, les matériaux nés de l’inconscient et ce qui
vole, les pensées élevées, immatérielles… l’araignée les capte et s’en nourrit,
également… (petite facétie toutefois, il faut que la toile soit au
niveau du sol, sinon ce qui rampe ? – mais cette facétie amène à se dire
qu’il ne faut pas tendre les filets trop hauts !)
Rédigé par Florence Trocmé le 04 décembre 2012 à 10h12 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Noter (relevés/Claude Mouchard/)
dans cet
épisode du feuilleton de Poezibao :
« noter (des événements, rencontres, sensations-pensées ?) :
l’angle d’incidence doit immanquablement s’inscrire ;
l’évidence ne cessera plus d’être une arrivée, un rayon vibrant…
Lectures (sur le Soudan, le Darfour, sur « l’Afrique ») :
coups de vent des citations, mentions et références irruptrices (comme les gens
qui auront habité ici)…
Déchiquetées, dangereuses parce qu’arbitraires, partielles, mal orientées, non
exposées à la critique?
« S’imbriquant » dans ces notes, des moments « documentaires »
(qu’ils soient importés d’ailleurs – livres, journaux, radio ou télé, internet,
voix, images – ou que j’ai été quasi instantanément – ou, tout au plus, à
travers la plus courte mémorisation – contraint de les rédiger « à
plat »)
ils devraient tous, brefs ou plus étendus, être
– surexposés ... voire se retrouver fixés-translucidifiés par la
violence de la double factualité qui est la leur, celle de leur contenu et
celle de leur dure position-insertion forcée « entre ».
Matériaux ? En vue de quoi ?
Bribes, aveuglément accumulées, et emportées, surnageant sur du passé qui
s’éloigne... »
→ me fait bien sûr penser aux notes de ce flotoir
(mais ce dernier n’a pas ou peu la même dimension politique), à ce mot de notes que Claude me dit ne pas aimer,
parce que ne rendant pas compte de ce qui est plutôt un éclair temporel, un
instant, une bouffée de réel. »
Toute pliée de pensée (relevés /Robert Duncan)
Profondément touchée par ce
poème publié dans l’anthologie permanente de Poezibao :
« Il m’est souvent accordé de retourner au pré
comme s’il était une scène composée par l’esprit,
qui n’est pas le mien, mais est un lieu construit,
qui est le mien, il est très près du cœur,
pâture éternelle toute pliée de pensée »
L’Ouverture du champ, traduction
Martin Richet, « série américaine », Éditions Corti, 2012, p. 45
Cette rumeur inaudible (Lecture/Robert Duncan)
Lis Robert Duncan
« Cette rumeur inaudible, qui ne s'assemble que dans l'écriture »
(Robert Duncan, L’Ouverture du champ,
trad. Martin Richet, Éditions Corti, 2012, p. 38)
« Ainsi conseille la Forêt //: Homme, allonge-toi sous l’Amour. Les /courants
de la Terre cherchent passage /à travers toi, arbre que tu es, vers une /frondaison
qui enfreint les limites du /connu. L’homme a pour mesure les / déploiements du
Chaos. Dans la Danse, /tu te détournes de tes pas pour franchir /visiblement le
désordre originel : mes- /sages des musiques, impressions, notes /crées,
des échelles, des vies, des gestes /choisis. Retourne-toi, courageux voya- /geur !
tu verras ce passé que tu n’as /jamais connu. Vois ! ce ne sont pas tes /traces
de pas qui tombent de tes pieds. » (ibid. p.64)
→ pensé intensément au Mont Ruflet de Ch’Vavar, lisant ce dernier poème.
→ cette idée aussi de l’écriture qui « révèle » (une fois encore l’image
si prégnante de la photo apparaissant dans le bain de révélateur). Question :
ce qui advient dans l’écriture était-il présent mais éparpillé, fragmenté (ici
aussi une image prégnante, celle de la parabole évangélique des grains de blés
ou de raisins épars partout dans les champs et rassemblés pour faire cette
farine-là ou ce vin-là). Ou bien l’écriture est-elle génératrice, par son seul
geste et mouvement ?
Si peu de lignes droites…(correspondances / Ch’Vavar)
Lis une remarque de Ch’Vavar sur le mètre et le vers et surtout sur le rythme
et le phrasé entrant parfois en contradiction et que ce serait justement
alors que cela devient vivant car en accord avec la complexité de la vie
Si peu de lignes droites dans la nature, me disais-je précisément il y a peu
→ et cette opposition, parfois si difficile à « réaliser » entre la
structure du rythme, dans une pièce de musique et le phrasé. Pas seulement la
syncope (appui ou accent sur un temps faible), mais aussi une sorte de conflit
très réel, nécessitant souvent d’enjamber la barrière (c’en est une parfois) de
la barre de mesure, pour comprendre que le phrasé, précisément, demande d’en
effacer l’apparente rigidité, pour créer le bon geste, celui qui donne sens,
qui rend audible la phrase, telle qu’elle est écrite (et il faut savoir lire
cela, et si on s’en tient aux notes on ne le comprend pas, il faut bien
déchiffrer, quand ils sont présents et ce n’est pas toujours le cas, tous les
autres signes qui montrent le phrasé – et quand ils ne sont pas présents, bien
comprendre le développement de la phrase, savoir poser une infime césure pour
marquer la fin d’un phrasé et le début d’un autre, etc. Souvent la chanter et
peu importe comment, est la clé !)
Une allusion au flotoir (relevés/site Alluvions)
« J'aime beaucoup le flotoir site de nature alluvionnaire, qui se
compose de notes de lecture, de réflexions, bribes de poésie et éclats de
pensée » (site Alluvions )
→ repensé à ce terme d’alluvions, qui
me convient parfaitement. Ce qui se dépose, jour après jour, de la vie qui va,
des lectures (livres, sites, journaux), des rencontres, des dialogues, d’où
aussi peut-être l’ouverture de ces rubriques un peu plus précises, relevés pour ce qui me frappe ici ou là
lors des lectures en ligne, correspondances
pour ce qui émane des échanges épistolaires.
Poezibao et Flotoir
Il m’arrive de penser que j’ai, aujourd’hui, plus de bonheurs car plus de
vrais dialogues autour du flotoir
qu’avec Poezibao. De façon
inappropriée par rapport à ma démarche (je crois du moins), certains tendent à
me mettre en position de puissance, de supposée sachante et d’influente. Cela
fausse le jeu, en plus de ne pas correspondre à une réalité. Oui je crois que
c’est plutôt une vraie envie, égoïste, de ne pas rester seule dans mon coin,
avec ce que je découvre, ce qui me porte et me nourrit, qui n’anime, bien plus que
n’importe quoi d’autre qui me porte dans ce travail du/des sites. Il y a pu
avoir désir de trouver une vraie position, d’être reconnue. C’est fait, en
quelque sorte, par les huit
ans de années de travail ininterrompu pour Poezibao… d’où sans doute cette bascule intérieure vers ce
lieu plus personnel, plus ouvert sur d’autres choses qui m’importent au moins
autant si ce n’est plus que la poésie, qu’est le flotoir.
Par taches d’huile (relevés/Isabelle Pariente-Butterlin)
Isabelle Pariente Butterlin dans
un intéressant article sur ce que
serait idéalement le livre de philosophie numérique, écrit :
« Lorsque nous procédons à une recherche sur plusieurs années, nous
procédons par taches d’huile. Nous tissons des problèmes les uns avec les
autres. Il faut, pour répondre à une question d’éthique, aller investiguer
autre chose, ailleurs, parfois de la logique, parfois de l’esthétique, où nous
sommes (où je suis) moins solide. »
→ belle idée de la tache d’huile, de la propagation d’une préoccupation
à l’autre, avec ce que cela induit sur le plan des lectures et des rencontres. Des
taches d’huile qui parfois ont un effet magnétique (ça existe ?) en ce
sens qu’elles semblent attirer vers elles des ressources susceptibles de les
alimenter, de les développer, de les faire à nouveau proliférer (hasard
objectif). Et cette étonnante stabilité des centres d’intérêt et des
préoccupations dans le temps, à notre insu même. Oui sentiment d’étonnement
parfois, relisant de vieux papiers, de voir que tel sujet qu’on croyait avoir
abordé récemment est bien là depuis des années et des années. C’est à la fois
mystérieux et encourageant, en ce sens que cela aurait à voir avec une certaine
permanence de l’être, même si l’on se sent tellement balloté parfois au gré des
courants, des influences dominantes (sociales et personnelles).
Du doute, (relevés /Claude Mouchard)
le feuilleton
encore… que je prépare à l’instant.
« Rien d’autre à faire que de continuer, malgré le vent et les grêles de
doute, à parcourir les étendues boueuses et instables du possible – tout en
reconnaissant les zones d’incompatibilités ou, soudain, tel fossé où
s’effondrer d’impuissance. »
→ oui, continuer, malgré les grêles de doute, cinglantes. Qui doivent être
aiguillon plutôt que tentation de s’abriter définitivement à la côte.
De l’Europe (relevés /George Steiner)
Interview dans Télérama (lue en ligne ici)
[Question, L'Europe vit une crise profonde. Son effondrement est-il selon vous
possible ?]
« En son état actuel, c'est possible. Mais on va s'en sortir d'une façon
ou d'une autre. L'ironie, c'est que l'Allemagne pourrait dominer de nouveau.
Reculons d'un pas. Entre le mois d'août 1914 et le mois de mai 1945, l'Europe,
de Madrid à Moscou, de Copenhague à Palerme, a perdu près de 80 millions
d'êtres humains dans les guerres, déportations, camps de la mort, famines,
bombardements. Le miracle, c'est qu'elle ait subsisté. Mais sa résurrection n'a
été que partielle. L'Europe traverse aujourd'hui une crise dramatique ; elle
est en train de sacrifier une génération, celle de ses jeunes, qui ne croient
pas en l'avenir. Quand j'étais jeune, il y avait toutes sortes d'espoirs : le
communisme, et comment ! Le fascisme, qui est aussi un espoir, il ne faut pas
se tromper. Il y avait aussi, pour le Juif, le sionisme. Il y avait, il y
avait, il y avait... Tout cela, nous ne l'avons plus. Or, si l'on n'est pas
saisi dans sa jeunesse par un espoir, fût-il illusoire, que reste-t-il ? Rien.
Le grand rêve messianique socialiste a débouché sur le goulag et sur François
Hollande - je prends son nom comme un symbole, je ne critique pas sa personne.
Le fascisme a sombré dans l'horreur. L'État d'Israël doit survivre
impérativement, mais son nationalisme est une tragédie, profondément contraire
au génie juif, qui est cosmopolite. Je veux être errant, moi. Je vis d'après la
devise du Baal Shem Tov, grand rabbin du XVIIIe siècle : « La vérité
est toujours en exil. »
→ comment ne pas penser ici à tous
ces grands errants qui nous bouleversent tant, errants pourchassés bien
souvent, exilés, incompris, errants dans la réalité, errants par
l’esprit : Benjamin, Walser, Pessoa et tant d’autres. Et ajouter ici en
effet Steiner lui-même, Wismann peut-être (Penser entre les langues), GA
Goldschmidt (Une langue pour abri), Sebald…. voyageurs-errants entre les
langues et qui nous enseignent tant et pas que sur le plan linguistique.
Des langues (George Steiner)
« L'Europe reste le lieu du massacre, de l'incompréhensible, mais
aussi des cultures que j'aime. Je lui dois tout, et je veux être là où sont mes
morts. Je veux rester à portée de la Shoah, là où je peux parler mes
quatre langues. C'est mon grand repos, c'est ma joie, c'est mon plaisir. J'ai
appris l'italien après l'anglais, le français et l'allemand, mes trois langues
d'enfance. Ma mère commençait une phrase dans une langue et la finissait dans
une autre, sans le remarquer. Je n'ai pas eu de langue maternelle, mais,
contrairement aux idées reçues, c'est assez commun. En Suède, on a le
finlandais et le suédois ; en Malaisie, on parle trois langues. Cette idée
d'une langue maternelle est une idée très nationaliste et romantique. Mon
multilinguisme m'a permis d'enseigner, d'écrire Après Babel : une
poétique du dire et de la traduction et de me sentir chez moi partout.
Chaque langue est une fenêtre ouverte sur le monde. »
Littérature et philosophie (George Steiner)
[Question : La littérature et la philosophie sont-elles encore
complices aujourd'hui ?]
« Les deux formes me semblent menacées. La littérature a choisi le
domaine des petites relations personnelles. Elle ne sait plus aborder les
grands thèmes métaphysiques. Nous n'avons plus de Balzac, de Zola. Aucun
domaine n'échappait à ces génies de la comédie humaine. Proust aussi a créé un
monde inépuisable, et Ulysse, de Joyce, est encore tout proche
d'Homère... Joyce, c'est la charnière entre les deux grands mondes, celui du
classique et celui du chaos. Jadis, la philosophie aussi pouvait se dire
universelle. Le monde entier était ouvert à la pensée d'un Spinoza.
Aujourd'hui, une immense partie de l'univers nous est fermée. Notre monde se
rétrécit. Les sciences nous sont devenues inaccessibles. Qui peut comprendre
les dernières aventures de la génétique, de l'astrophysique, de la biologie ?
Qui peut les expliquer au profane ? Les savoirs ne communiquent plus ; les
écrivains et les philosophes sont désormais incapables de nous faire entendre
la science. La science brille pourtant par son imaginaire. Comment prétendre
parler de la conscience humaine en laissant de côté ce qu'il y a de plus
audacieux, de plus imaginatif ? Je m'inquiète de savoir ce que veut dire « être
lettré » aujourd'hui - « to be literate », l'expression est encore
plus forte en anglais. Peut-on être lettré sans comprendre une équation non
linéaire ? La culture est menacée de devenir provinciale. Peut-être faudra-t-il
repenser toute notre conception de la culture. Je veux vous raconter une
expérience qui m'a infiniment ému : un soir, l'un de mes collègues de Cambridge,
un prix Nobel, un homme charmant, avec lequel je dînais, m'a demandé de l'aider
sur un texte de Lacan auquel il ne comprenait rien. La modestie d'un grand
scientifique comparée à l'orgueil, à la superbe, de nos byzantins maîtres de
l'obscurité... »
→ mon constat, bien sûr, dans mon domaine : le monde si étroit, provincial
versus les grands thèmes sinon métaphysiques du moins ontologiques. Et l’immodestie
imbécile qui accompagne trop souvent cette étroitesse. Car si l’on tente de côtoyer
un peu les grands (créateurs & thèmes), comment ne pas se sentir infime,
minuscule. Mais utile éventuellement pour « porter le courrier »
(voir ci-dessous)
Apprendre par coeur (Steiner)
« Je ne peux passer une journée sans musique, sans beauté, sans
poésie. C'est ma réassurance, ma survie. La compagnie des grands maîtres me
donne un sentiment infini de fierté et de reconnaissance. Je veux leur dire
merci. En les apprenant par cœur. Ce que nous apprenons par cœur, personne ne
peut nous l'enlever. Ni la censure, ni la police politique, ni le kitsch qui
nous entoure. Apprendre par cœur, c'est entrer dans l'œuvre même. »
→ si souvent pensé à ces situations extrêmes, où l’on serait privé de tout,
hors le for intérieur et ce qu’il abrite (sort des otages par exemple, arrachés
à tout et parfois pour des années…qu’est-ce qui leur permet de survivre, de se
réassurer comme dit Steiner ?)
→ et en même temps, cette incapacité faute d’un entraînement de toute une vie
qui aurait dû commencer dès l’enfance, à retenir par cœur. Ce paradoxe d’une
mémoire très performante à certains égards, mais incapable de retenir trois
lignes de musique pourtant rabâchées pendant des jours, ou quatre lignes d’un
poème. Me souviens ici de Roubaud racontant comment il apprenait les sonnets
(si je me souviens bien, le premier vers et toutes les rimes, comme une sorte
de schéma en L inversé)… Me souviens aussi de ma conversation à ce sujet avec
Fred Griot, à Nantes, Fred me racontant qu’un jour il avait décidé de dire ses
textes par cœur en scène et non plus de les lire et comment petit à petit sa
capacité de retenir par cœur avait augmenté… la mémoire est un muscle qui se travaille, m’avait-il dit alors,
formule choc que je n’ai pas oubliée.
De la création (et de l’humilité de G. Steiner) (où l’on croise Klee)
[Question : Vous ne vous considérez pas comme un créateur ?]
« Non, il ne faut pas confondre les fonctions. Même le critique, le
commentateur, l'exégète le plus doué est à des années-lumière du créateur.
Pouchkine disait : « Merci mon traducteur, merci mon éditeur, merci mon
critique, vous portez mes lettres, c'est moi qui les écris. » Moi
aussi, je porte le courrier. C'est un très grand privilège, mais qui n'a
rien à voir avec le miracle d'un vers qui va chanter pour toujours. Nous
comprenons mal les sources intimes de la création. Par exemple, nous sommes à
Berne, voilà des années... Des enfants partent en pique-nique avec leur
institutrice, qui les met devant un viaduc. Ils dessinent, l'institutrice
regarde par-dessus l'épaule d'un bambin ; il a mis des bottes aux piliers !
Tous les viaducs, depuis ce jour-là, sont en marche. Cet enfant s'appelait Paul
Klee. La création change tout ce qu'elle contemple, quelques traits suffisent à
un créateur pour nous faire voir ce qui était déjà là. Quel mystère déclenche
la création ? J'ai écrit Grammaires de la création pour le
comprendre. À la fin de ma vie, je ne comprends toujours pas. »
©f.trocmé
Rédigé par Florence Trocmé le 03 décembre 2012 à 09h31 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 27 novembre 2012 à 13h58 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Dresde,
encore
Hier mis la dernière main à
mon mini-exposé sur la destruction et la reconstruction de la Frauenkirche de Dresde. Pourquoi le sort
de cette ville me hante-t-il à ce point ? Et toutes ces sources
littéraires qui convergent là en un point focal, Alain Lance qui me parle ce matin
d’un poème de Volker Braun, la chaîne première entre Thomas Bernhard et Hélène
Cixous (si mon souvenir est juste, évocation par cette dernière d’un texte de
Bernhard, terrible, où il raconte avoir marché dans les décombres de la ville sur
quelque chose, qu’il a pris pour une main de poupée et qui était celle d’une
petite fille…), et maintenant Sebald. L’impression étrange, mais comment être
sûre qu’elle n’est pas artificiellement fabriquée intérieurement, qui m’a
semblé régner dans cette ville, sous l’effervescence de la vie. Marquage des
lieux par l’histoire, mais aussi par la littérature, souvent en strates
impossibles à distinguer.
Démons de l’analogie
Et cette question liée, d’où
viennent nos tropismes vers tel ou tel pays, tel ou tel peuple, alors qu’apparemment
rien ne l’explique dans notre petite histoire individuelle ? J’ai aussi
reçu hier deux livres de Paul Louis Rossi Démons
de l’analogie et Un Monde analogique :
il parle de cette expérience, que j’ai immédiatement reconnue : « à
peine ai-je énoncé une idée, recueilli une impression, entendu une parole, qu’elle
se dirige avec une surprenante agilité vers une autre sensation, une autre
vision, une autre perception semblable ou contraire [...] Cette ordonnance me
donne à l’avance une sorte de joie, car je sais, une fois écrite la paraphrase –
une fois achevée la construction – qu’elle révèlera sa propre figure, sa vérité
qui ne réside pas dans le sens, mais dans sa propre organisation. » (Paul
Louis Rossi et Eric Fonteneau, Un monde
analogique, éditions Joca Seria, bibliothèque municipale de Nantes, 4ème
de couverture)
→ démons ou dieux de l’analogie, ce flotoir
ne leur est-il pas entièrement voué… ? Et je retiens dans la citation de
Paul Louis Rossi, ce dernier mot, organisation.
Il me semble parfois tirer un nombre important mais limité de fils sur une
longue période et que chacun, tout en suivant son cours propre, finit par
rencontrer, momentanément ou plus durablement, les autres fils, pour tisser,
parfois, une sorte de figure. Ce constat a cela de réconfortant qu’il permet de
prendre conscience qu’en dépit de ce qui trop souvent semble dispersion, il y a
une forme de cohérence, comme si tout le for intérieur se dessinait, se
modelait selon des lignes assez stables et précises. Un peu plus haut dans
cette présentation du livre, il est fait allusion à une exposition consacrée à
Paul Louis Rossi « dans laquelle l’inscape
ou paysage intérieur invitait à la spéculation imaginative comme mode d’élucidation
du monde ». N’est-on pas ici bien « sur zone » !!!????
Christa
Wolf et Tchekhov
J'aime
toujours énormément quand un écrivain m'amène vers un autre écrivain. Hier
soir, c'est Christa Wolf qui m'entraîne vers Tchekhov… elle décrit, toujours
dans Un jour dans l’année, une
journée de 1983 qui s’ouvre par une lecture d’Oncle Vania et elle s’étonne de trouver dans ce livre ce qui lui
semble être une des toutes premières défenses de l’environnement dans les mots
que prononce le médecin Astrov, à propos des forêts : « il faut être un
barbare insensé pour brûler dans son poêle cette beauté, pour détruire ce que
nous ne pouvons recréer. L'homme est doué de raison et de force créatrice pour
accroître ce qui lui a été donné mais jusqu'à ce jour il n'a rien créé, il n'a
fait que détruire. Il y a de moins en moins de forêts, les fleuves se
tarissent, le gibier se fait rare, le climat est pourri, et chaque jour la
terre devient plus pauvre et plus anonyme. » (Rappel, Oncle Vania : 1897)
Hier, cet article sur l’embolie des arbres ; aujourd'hui le début de la
conférence de Doha dont, dès maintenant, personne ne semble rien attendre.
Ce que la littérature peut déclencher (Gerd Wolf)
Un peu plus loin Christa
parle avec son mari Gerd, qui s'étonne de l'incroyable
écho qu'ont pu susciter pendant des décennies des prises de position exprimées
dans des livres assez peu volumineux, comme par exemple les textes de Blok.
C’est chaque fois surprenant, ce
que la littérature peut déclencher, dit-il. Dans un cercle restreint, lui répond Christa, C'est déjà ça, réplique-t-il enfin.
→ c’est dans le « déjà ça » que doit se concentrer sans aucun doute
le combat pour l’art, la littérature… sans grandes illusions, mais avec l’idée
qu’il y a surtout un relais à transmettre. Une espèce à protéger…
→ dans la citation de Tchekhov, si terriblement prémonitoire, cet adjectif d’anonyme… on en parle assez peu, lorsque
l’on parle des espèces en voie de disparition, des paysages saccagés, etc. La
question de l’uniformisation. Qui fait que le centre-ville de la plupart des agglomérations,
en France mais aussi dans d’autres pays, est identique… que tout ce qui a
façonné, strate après strate, l’identité de tel lieu est bouleversé au point
que les repères deviennent impossibles à percevoir et que ce qui peut encore
émaner de cette histoire-là est comme étouffé (boucle bouclée me semble-t-il
avec les premières réflexions de ce jour sur Dresde). La destruction des traces
n’est jamais très bon signe.
Silencieux, déracinés, fantomatiques (Sebald)
Après avoir refermé De la destruction, Sebald toujours et retour
à Les Émigrants, avec l’histoire
tellement mélancolique, forte et belle de Paul Bereyter. Pour l’instant, je ne
sais rien encore de la méthode de W.G. Sebald : est-il parti de
personnages ayant réellement existé, a-t-il reconstruit leurs vies ? Il y
a des photos, en noir et blanc, difficiles à lire dans le format du livre de
poche, mais qui de ce fait peut-être ont cette aura propre aux photos très
anciennes (Didi Huberman ?) et ce pouvoir de donner un sentiment très
particulier du temps. Croisent dans les parages à la fois Walser et Benjamin,
peut-être en tant que figures d’errants, de Wanderer
plus ou moins éternels, désormais partie intégrante de nos figurations
intérieures (auxquelles vient s’agréger aussi la figure de Pessoa…). Que nous
disent-ils ? Un début de réponse peut-être avec la courte présentation au
dos du livre : « Sebald se remémore – et inscrit dans nos mémoires –
la trajectoire de quatre personnages de sa connaissance que l’expatriation (ils
sont pour la plupart juifs, d’origine allemande ou lituanienne) aura conduits –
silencieux, déracinés, fantomatiques – jusqu’au désespoir et à la mort ».
Très belle traduction de Patrick Charbonneau, livre qu’il faudra tenter, un peu
plus tard, de lire en allemand….
Et toujours tant d’échos, de rapprochements, de liens avec le contemporain,
bombardements de villes ici, fugitifs, expatriés, émigrants, sans papiers,
rejetés, bannis, poursuivis, partout…
Rédigé par Florence Trocmé le 27 novembre 2012 à 10h04 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Balises: Benjamin, Christa_Wolf, Cixous, Paul-Louis_Rossi, Pessoa, Sebald, Walser
Dresde, bombardements, jugements
J’ai commencé à préparer un peu le
tout petit exposé de 5 mn que je dois faire la semaine prochaine à mon cours d’allemand
sur la destruction et la reconstruction de la Frauenkirche de Dresde.
Je ne peux m’empêcher de faire une sorte de rapprochement entre la chute de la
Frauenkirche qui s’est effondrée sur elle-même, minée par les incendies qui la
ravageaient et les tours jumelles. L’église n’avait pas été bombardée, mais les
incendies étaient tellement intenses que les pierres ont en partie fondu !
Tout cela préparé aussi par ma lecture de De
la destruction de Sebald.
Et bien sûr, difficile de ne pas faire un rapprochement avec la Syrie et Gaza
(mais dans ce dernier cas, je tiens absolument à tenter d’être juste dans mon
jugement et de comprendre aussi le point de vue israélien, ce qui n’est pas le
cas de trop de sources d’informations… sans non plus tomber dans la défense
sans conditions d’Israël, comme le fait le bulletin du CRIF que je reçois tous
les jours…)
Un peu de mal aussi avec la lecture d’Un
jour dans l’année de Christa Wolf.
Mais un des mérites, parmi tant d’autres de ce livre, est de me renvoyer à
l’extrême difficulté de tenter de se faire une idée juste des évènements, des
êtres, des situations dans lesquelles ils se trouvèrent, sans jugement arbitraire,
mais en tentant de comprendre (sans tout excuser non plus !). La question de la contextualisation me semble essentielle et souvent trop oubliée.
Petite feuille de gingko
Petite feuille du ginkgo du musée Guimet perdue seule, loin, dans le
couloir du métro.
Variante avec QCM : cocher : ▞choc des civilisation ; ▞mondialisation ; ▞ouverture
aux autres cultures ; ▞ De la destruction comme élément de l’histoire
naturelle ; ▞haïku
▞ autre (préciser)
De l’embolie chez les arbres
« Les arbres se montrent beaucoup plus vulnérables à la sécheresse que
ce que les scientifiques imaginaient. Quand ils manquent d'eau, ils font des
embolies : des bulles d'air obstruent les vaisseaux de transport de la
précieuse sève des racines à leurs cimes. Un dessèchement fatal les guette.
Toutes les espèces sont concernées : feuillus ou conifères. Tous les climats
également : humides ou secs.
Pour la première fois, une vaste étude internationale jette un regard global
sur ce phénomène. Sur plus de 220 espèces réparties dans 80 régions aux climats
variés, leurs conclusions, publiées en ligne dans la revue Nature mercredi 21 novembre, pointent une vulnérabilité
alarmante pour l'avenir des écosystèmes. La probabilité d'apparition de
bulles d'air dans la sève augmente si l'arbre est contraint d'aspirer plus fort
la sève dans ses ramifications. C'est ce qui arrive en cas de fortes chaleurs,
qui augmentent la transpiration de l'arbre, ou lors d'une carence en eau, qui
oblige la plante à pomper intensément. »
→ constat très alarmant, un de plus ! Il suffit d’imaginer notre
environnement immédiat, même en ville, surtout en ville, si 2 arbres sur 3
venaient à disparaître. Il y a là surtout un phénomène global qu’on peut à ce
titre rapprocher de la question des abeilles décimées (mais de ce côté-là, il
semble qu’il y ait un léger mieux).
Question, avec variante
Si on évaluait la masse totale de la haine manifestée dans le monde et
celle de l’amour (en excluant les formes d’amour qui s’apparentent à la haine),
de quel côté pencherait la balance ?
Variante : si on évaluait la masse totale de la haine inconsciente dans le
monde et celle de l’amour (en excluant les formes d’amour qui s’apparentent à
la haine), de quel côté pencherait la balance ?
→ dans le premier cas et sans faire, je crois, preuve d’un indéfectible
optimisme, je dirais sans doute que l’amour l’emporte, celui dont on ne parle
jamais par définition, parce qu’il n’est pas spectaculaire, celui que nous nous
manifestons tous, que nous manifestons à nos proches, l’attention que nous
portons aux autres, l’entraide, la fraternité, notre capacité compassionnelle.
→ dans le second cas, plus lucidement peut-être, il faut sans doute tempérer
cet optimisme, ce qui revient à s’interroger sur les ressorts profonds de l’amour
porté à l’autre (voir notamment le paragraphe suivant)
Et sans doute faudrait-il ajouter une troisième force, si on peut l’appeler
force et qui aurait un poids considérable, l’indifférence.
Christa Wolf, un jour dans l’année
Étrange ambivalence avec le livre Un Jour
dans l’année (1960-2000)… et finalement la méthode de l’ouvrir et de lire
un jour au hasard se révèle très valable compte tenu de la nature du livre (rappel :
il s’agit d’écrire une fois par an, à date fixe, une sorte de “journal”). Les
différences de contexte n’en sautent que plus aux yeux et dieu sait qu’ici,
elles sont considérables, depuis la RDA des années soixante jusqu’à l’an 2000.
Alain Lance me dit que le tome des années 2000-2010 va paraître incessamment en
Allemagne. Ce livre est un témoignage exceptionnel. Témoignage sur la vie et
les troubles d’une conscience, celle d’une femme, exposée à des situations
extrêmement complexes et difficiles, sujette dans doute à des erreurs, mais
sans concessions pour elle-même il me semble et d’une profonde honnêteté. D’une
intelligence hors-pair aussi et pas cantonnée sur un monde étroitement individuel même si son quotidien et bel et bien là et douée d'une
forte conscience historique et sociale. Et bien sûr un très grand écrivain.
Et terminant la rédaction du paragraphe précédent, je me souvenais des propos
lus hier soir (année 1985) où elle a des mots très durs pour l’indifférence, l’égotisme
et l’égoïsme des jeunes écrivains. L’ensemble de la rédaction de cette journée
de septembre 1985 est consacré aux préparatifs et au compte rendu d’une grande
cérémonie littéraire en l’hommage d’Heinrich Böll (mort en effet en juillet
1985), occasion pour Christa Wolf de scruter de plus près tout le petit
microcosme littéraire : « le narcissisme absolu de ces jeunes hommes,
les prétendues “relations” qui ne résistent pas à leur impitoyable égoïsme, le
délitement progressif du “milieu”, cette surestimation de soi. » (322)
(tout rapport avec une situation actuelle serait bien sûr le fait du hasard !!!)
Rédigé par Florence Trocmé le 26 novembre 2012 à 09h47 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)