Rédigé par Florence Trocmé le 12 août 2012 à 14h38 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Max Little, la voix, Parkinson
Max Little est chercheur en mathématiques appliquées et il tente de mettre au point une détection très précoce de la maladie de Parkinson dans la voix. Pour cela il fait actuellement une collecte d’enregistrements et il a établi une série de plus de 300 algorithmes. Il pense que la maladie de Parkinson peut se détecter dans la voix à un stade très précoce. La voix est en effet « le résultat d'une coordination du larynx, et du diaphragme, des cordes vocales, de la langue et des lèvres. Chez un malade de Parkinson, cette coordination est altérée. La voix à des rigidités, des faiblesses et des tremblements. Elle est un bon marqueur de la maladie. Il est possible qu’elle soit même l'une des premières fonctionnalités affectées. Je n'en suis pas encore sûr mais en tout cas Parkinson se détecte par la voix même un stade très précoce. » (Max Little in Le Monde, daté mercredi 8 août 2012)
(On peut participer à son étude en donnant un échantillon anonyme de sa voix, que l’on soit parkinsonien ou pas, au numéro de téléphone 02 49 88 05 76)
Superlatifs, encore
Je me suis tenue un peu à l’écart des médias ces derniers jours mais j’ai tout de même relevé ce titre en anglais : The top 100 bestselling UK books of all time (les cent livres anglais les plus vendus de tous les temps). Je croyais que la Bible était le best-seller mondial et aussi, la plupart du temps, dans les pays de religion chrétienne mais peut-être n’entre-t-elle pas dans les livres en compétition ici ? Cette manie des classements, des records est une calamité. Pourquoi si l’on choisit de montrer dix exemples d’un phénomène, affubler automatiquement ce choix d’un titre du style : les dix plus beaux … du monde. Tout n’est que comparaison, dualité, charts
De minimis
Se souvenir alors, en antidote, de ces mots que Linné a placés en exergue de sa Science des insectes, ce qui est rapporté par Bergounioux dans la belle émission de France Culture, diffusée récemment : natura maxima miranda in minimis, jamais la nature ne suscite une plus grande admiration que dans les petites choses. Lorsqu'on focalise son attention sur les créatures imperceptibles, dit Bergounioux, on ressent une admiration très grande, une perfection, un éclat et il voit là la raison de son intérêt pour les insectes.
Celibidache
Je continue à avancer dans la lecture de La Musique n’est rien et ai laissé complètement tomber un long article trouvé sur le net et qui me semblait prometteur. En fait un charabia, bourré de fautes d’orthographe et très confus, aussi bien sur le plan de la pensée que sur celui de l’écriture.
Il n’empêche que parfois Celibidache me trouble et que je ne comprends pas grand-chose à ce qu’il dit. Il faudrait sans doute approfondir la question de la phénoménologie de la musique et reprendre un peu les bases de l’approche du zen qui semble orienter profondément sa pensée. Mais c’est un livre plus qu’intéressant et de longue portée, dont les idées clés ne cessent de revenir à la conscience. Presque chaque fois qu’il est question de musique, autant dire sans cesse !
Pensée dans la musique (Celibidache)
À plusieurs reprises cette insistance sur le fait qu’il doit y avoir beaucoup de pensée bien sûr dans le travail de base sur la musique à jouer, le travail préparatoire puis de moins en moins de pensée. Élimination de la pensée et de la peur dans le jeu, à terme. Tellement souvent expérimenté cela, à mon modeste niveau : le désir de bien faire, l’afflux de pensées de contrôle, le peur de l’échec entravent totalement la liberté du jeu, beaucoup trop accroché au texte.
Il dit aussi que la pleine conscience ne s’encombre pas du passé (savoir, connaissance) ni du futur (volonté, désir).
Tempo (Celibidache)
Cette phrase me semble bien synthétiser de nombreux aspects de la pensée de Celibidache : « tempo non pas comme une affaire de physique, mais tempo comme condition pour que la multiplicité soit réduite à une unité, qui puisse être assimilée par l’esprit humain, qui est lui-même une unité. Rien d’autre. Celibidache répète plusieurs fois la réplique de Furtwängler à qui alors qu’il est un jeune chef en formation, il demande à quelle vitesse doit être joué tel mouvement et qui lui répond : « pourquoi wie schnell [à quelle vitesse] ? Tout dépend comment ça sonne ». Immense influence de cette simple réplique sur lui, comme un énorme pavé dans la mare avec ondes de choc sur le très long terme. Et Celibidache continue « tout dépend comment ça sonne. Si ça sonne riche et profond partout je deviens plus large, si ça sonne sec et évanescent je dois accélérer. Il faut être orienté sur l’écoute, sur ce qui sort effectivement (tatsächlich), ce qui entre réellement en jeu et pas sur une théorie. Le métronome dit 92. Qu’est-ce que 92 ? Qu’est-ce que 92 dans le Philharmonie de Berlin ? Qu’est-ce que 92 dans la Philharmonie de Munich et qu’est-ce que 92 dans le Musikverein de Vienne ? Une idiotie. Car chaque salle, chaque morceau, chaque mouvement a un tempo propre, absolu, qui reflète cette situation et aucune autre » (La Musique n’est rien, p. 162)
La pulsion photographique et l’enregistrement
J’éprouve un vrai besoin de photographier et je m’interroge sur les raisons de ce qui ressemble un peu à une pulsion (et ça ne date pas d’hier !) et sur le devenir de ces monceaux de photos, sachant que je me résous très difficilement à en supprimer (environ 10 000 cette année). Sans doute quelque chose dans le rapport au temps est-il là en jeu.
Dès l’adolescence, ce besoin de retenir, d’enregistrer et de stocker, un peu comme si tout cela devait m’être arraché, comme si j’étais menacée de pénurie. Dresser des digues de livres, de mots, de musique, d’émissions devant le vide, l’absence, le manque ?
J’aurai vécu à une époque qui aura vu la multiplication exponentielle des outils à enregistrer. Depuis mon premier magnétophone Grundig à bandes en passant par les K7 jusqu’à tout ce qui se développe aujourd’hui en ligne et qui continue à me fasciner et à me requérir.
De l’encyclopédie
Il y a dans Internet une dimension dont on ne parle pas beaucoup, me semble-t-il, mais qui pour moi est fondamentale et fascinante, précisément parce qu’elle répond à des questions et désirs de toute une vie, le caractère encyclopédique. Souvenons-nous, autrefois, quand une question se posait, il fallait chercher dans le dictionnaire, interroger les amis, souvent aller à la bibliothèque, fouiller longuement car il fallait aussi savoir où et comment chercher. Exemple très précis : l’autre jour lisant Celibidache, le voici qui parle du 2, du 3 et du 4 (je n’ai d’ailleurs pour l’instant rien compris à son explication !), et qui relie le 2 à alla breve, le trois au triangle et le quatre à la croix. Impossible de me souvenir de ce que c’est exactement que alle breve, j’attrape mon téléphone qui est sur ma table de nuit, je tape alle breve et en trente secondes je suis renseignée…. Impossible de se lasser de cet aspect presque miraculeux d’accès à des savoirs et connaissances quasi infinies, dans tous les domaines.
Jeux de billes
Très amusée de voir au journal télévisé une compétition (pour adultes) de circuits de bille qui se passe à Pornichet. Cela réveille le souvenir de ces fameux circuits que l’on faisait enfants : il fallait d’abord réaliser le tracé, avec des virages soigneusement relevés et des obstacles. Puis il y avait la manière de propulser la bille : parfois cela faisait un peu mal à l’ongle. Soit en pichenette, index/majeur, soit main basculée, pouce et index, ce qui donnait une grande force de propulsion. Et l’on avait des petites figurines de cyclistes que l’on plaçait à l’endroit que l’on avait atteint… pensé retrouvant ce souvenir à L’Autobiographie des objets de François Bon.
Rédigé par Florence Trocmé le 12 août 2012 à 14h35 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 07 août 2012 à 10h08 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Inflation de superlatifs
Lassée de l’inflation de superlatifs dans les médias en ce moment. Chaque nageur, chaque coureur est le plus médaillé de tous les temps, toute médaille est un exploit historique. Il faudrait faire un bêtisier de ces expressions et des métaphores des chroniqueurs sportifs qui font dans le lyrisme de bas étage. Pauvre langue ! Et surtout pauvre esprit pollué par cette sottise, cette célébration grégaire (« toute la planète sera devant ses écrans… » eh bien non, pas moi Monsieur et surtout pas les milliards de personnes qui vivent dans des conditions indignes alors que ces « jeux » coûtent si cher).
Mais faire mon autocritique aussi, car je m’aperçois recopiant mes notes d’Allemagne, qu’il y a beaucoup de très, de très beaux, de très belle, de passionnant, etc. !
De l’interprétation (Celibidache)
« Ce qu’on appelle communément l’interprétation, c’est la coquette somme de l’ignorance de celui qui joue et de celui qui écoute » (144)
→ J’avance lentement et peu dans le livre (La musique n’est rien) mais il génère de nombreuses ondes de choc ! Notamment sur la question des harmoniques et celle de la conception d’une œuvre, puisque dit Celibidache avec insistance, la fin est dans le commencement. Un peu comme il le fit au début de sa prise de conscience nouvelle de la musique, vers l’âge de quarante ans, je dois me pencher sur de très petites entités.
Peu travaillé en effet mon piano ces derniers temps, mais pas mal réfléchi en reliant ce que me dit S. et que je peux symboliser, résumer, concrétiser par son amusante expression sur les culminations, petites ou grandes, mais qui est au fond ce que dit aussi Celibidache… c’est l’art des relations, celui de comprendre la nécessité de la musique telle qu’elle est écrite, que ceci mène à cela, que la fin est dans le commencement, qu’il n’y a pas d’interprétation en somme mais parcours dans une topographie bien définie avec ses hauts et ses bas, ses parts ombragées et ses parts en pleine lumière, etc. Ce livre devrait rester posé sur le piano, avec ses soulignements comme autant d’avertissements. Et il faut travailler sur de toutes petites unités, une phrase, une page dans la mesure où je me sais incapable d’embrasser le tout d’une pièce un peu complexe. Apprendre par cœur aussi. Essayer de se détacher sur de toutes petites distances de la partition, du désir de bien faire, des difficultés techniques pour tenter d’éprouver de l’intérieur ce que dit Celibidache (et que lui parvint, parfois, à mettre en œuvre sur la durée entière d’une symphonie de Bruckner).
La musique n’est pas belle (Celibidache)
Ce livre provoque un ébranlement très salutaire dans les idées toutes faites et les certitudes. À ce titre déjà, il fait fonction d’antidote.
« Le seul souci en faisant de la musique doit donc être celui de tout oublier : comment va ce morceau ? Aucune idée. Voyons comment cela va. Si l'on n'a pas encore dépassé le stade de la beauté de la musique, on ne sait encore rien de la musique. La musique n'est pas belle. Elle est belle aussi, mais la beauté n'est que l’appât. La musique est vraie. (La musique n’est rien, p. 143)
Partition, exécution (Celibidache)
« C'est pourquoi, au fond une exécution n’a rien à voir avec la partition, parce qu'il y a là quelque chose qui surgit pour la première fois, même si vous avez déjà joué cela trois cents fois. Si cela ne se produit pas, cette première fois, alors l'acte de création n'est pas authentique, on ne fait alors de la musique qu'à partir de la mémoire. » (Celibidache, p. 143)
La topographie du morceau de musique (Celibidache)
« Chaque morceau de musique à une topographie propre, comme un paysage ici il y a une montagne, là, une vallée, une colline, une rivière, etc. Personne d'entre nous ne peut modifier cela ; mais il est certes possible de l'ignorer. Si vous ne voulez pas l'ignorer, il vous faut prendre garde à toutes les relations. En cela, vous pénétrerez dans ce paysage selon votre échelle, avec votre irritation, votre enthousiasme. Moi je marcherai autrement, mais la différence entre nous deux n'est pas constituée par une interprétation ; cette différence ne s'exprime que dans la matière brute : vous avez mis quarante minutes, moi vingt-cinq. Mais notre itinéraire à tous deux, à travers ce paysage, si imparfaitement qu'il soit dessiné par la partition, est une présentation du paysage, si toutefois nous suivons l'esquisse du compositeur. (MR, p.144)
→ lisant Celibidache, il m’arrive souvent de penser aussi à la poésie, notamment en ce qui concerne la question des relations entre les éléments, les parties : « prendre garde à toutes les relations ».
Bergounioux
Intervention intelligente de Tiphaine Samoyault (dans l’émission avec Bergounioux que j’ai commencé à écouter hier soir), tentant de décrypter ce que nous sommes nombreux à éprouver, cette fascination devant ces Carnets qui au fond ne parlent de rien que du déroulé ordinaire de jours assez ordinaires, lessives et trajets en voiture ou RER inclus. Ce serait cette normalité de la journée, répétée qui serait un des ingrédients de cette fascination.
→ S’interroger aussi sur ce sentiment de familiarité suscité à la longue par la pratique de ces Carnets et qui fait qu’entendant dans l’émission la scie ou ce qui doit être le chalumeau de l’appareil à souder, on a l’impression de voir Bergounioux en action dans son atelier, de savoir où il est dans la maison, de connaître parfaitement Paul soudain évoqué…
Rédigé par Florence Trocmé le 07 août 2012 à 10h06 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Balises: Bergounioux, Celibidache, interprétation, musique
Rédigé par Florence Trocmé le 30 juillet 2012 à 11h03 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Les différents composants d’un livre
Dans un article (en anglais), une vision intéressante du livre, publiée sous le titre « but is it a book ? ». L’auteur distingue trois éléments qu’il appelle des codes, qui font ce que nous appelons aujourd’hui un livre : « When you take the text of Moby-Dick and pour it into a Kindle, you strip out the bibliographic codes and you strip out the social codes. You lose that hermeneutic surplus of meaning that the book is. ». Et un peu plus loin « When he talks about bibliographic codes, Mr. Suarez means the elements that together make up the book as object. That includes paper stock, bindings, typeface, and illustrations. Just as important, he says, are the social codes embedded in a book. A Harlequin romance has cues built in that alert a reader to what it is ».
→ Autrement dit, il y a les éléments matériels du livre, ce qui fait du livre un objet d’une part et tous ses signes extérieurs d’identification d’autre part, et il y a par ailleurs ce qu’il appelle le code linguistique, autrement dit le texte. Cette distinction semble pertinente pour penser l’avenir du livre.
Feux en Sibérie et langue étrangère
Dans un article (en allemand), focus sur de nouveaux graves incendies de forêt en Russie et cette idée que le drame d’il y a deux ans, ces terribles feux de tourbe qui avaient alors affecté le pays, n’a rien appris aux autorités. Et ces verbes qui « sonnent » terrible : wüten et toben, faire rage. Une langue étrangère : charger ses mots comme on le fait dans sa propre langue, les entendre. Ici j’entends la propagation et la mort, le feu comme un serpent sournois et un cogneur !
Feuilleton (Bernard Collin)
Alors que se poursuit la publication en épisode de La Justification de l’Abbé Lemire de Lucien Suel, reçu le fichier du prochain feuilleton, des extraits des Cahiers de Bernard Collin. Quinze pages magnifiques, choisies et éditées par Lola Créïs, avec l’appui de Jérôme Mauche. On sent sourdre la conscience, ses tourments, ses doutes, ses joies et ses chagrins dans la masse touffue et pourtant très lisible de chaque bloc, ces 22 lignes que Bernard Collin s’astreint à écrire chaque jour de sa vie. Une sorte de pelote, on aimerait bien écrire de déjection, à condition que les lecteurs l’entendent tout à fait positivement. Éléments mêlés et redonnés de ce que fut le jour, une part de son hétérogénéité constitutive. Sans doute que Bernard Collin ne m’en voudrait pas de cette allusion ornithologique, lui qui écrit dans ces pages que « les virgules sont botaniques »
Alterner (Internet)
Texte très intéressant aussi du site Ars Industrialis, texte de Philippe Aigrain déjà ancien, mais pourtant d’actualité, prônant une sorte d’hygiène par rapport à la connexion permanente. Il pointe ce qu’il appelle une « opposition entre une écologie humaine des échanges et l'éconosystème autiste de l'information. [...] Avec la naissance des techniques d'information et des réseaux, écrit-il, nous nous sommes dotés de dispositifs et de branchements informationnels qui permettent une extrême intensité de traitement de l'information et d'interaction avec les autres. C'est une qualité fondamentale qu'il serait vain de vouloir nier ou réduire. Mais il nous faut apprendre à vivre avec, et dans ce processus à sculpter les techniques pour qu'elles nous le permettent. Dans la construction d'un art de vivre contemporain, nous avons un besoin vital de temps de respiration, de moments de recul, de temps de réflexion, de moments rythmés par notre parcours mental et corporel et son voyage dans l'expérience et dans l'espace physique. Nous avons besoin d'un art de l'alternance des temps et des rythmes. Cet art est difficile à construire pour des raisons externes et internes. La prédation économique du temps par les médias de l'attention (télévision mais aussi la plupart des jeux vidéo et certaines formes de télécommunication ou d'usages du Web) s'y oppose bien sûr, et c'est pourquoi je défends que la libération du temps humain de cette prédation est un enjeu majeur, politique, social et de santé publique. »
→ si certains jugent nécessaire de « claquer les portes de l’internet », attitude sans doute un peu excessive, il est aussi nécessaire d’expérimenter quotidiennement le hors. Le risque est que tous les espaces intérieurs soient envahis de façon irrémédiable par des corps étrangers ou des espèces envahissantes sans que la conscience ne puisse plus s’en défaire ou alors au prix de mesures drastiques et invalidantes. Le temps de la vacance, de la solitude avec soi-même est une nécessité vitale.
Celibidache
Reprise de la lecture de La Musique n’est rien, textes et entretiens pour une phénoménologie de la musique du chef d’orchestre Sergiu Celibidache.
Il rappelle que l’allemand distingue le son (Klang) et le son musical (Ton) (MR, 37). L’homme invente le son musical, qui n’existe pas dans le monde. Il découvre le son à vibration régulière (frapper une corde, une peau tendue, souffler dans un roseau) et il s’en émerveille dans un univers marqué par l’inconstance et l’éphémère : « dans cette invention naît une joie nouvelle qui n’est rien d’autre que se vivre soi-même » (MR 38)
→ pourquoi cette exploration continue de ces questions, tantôt excitantes, tantôt lancinantes ? Pourquoi la musique, pourquoi cette extraordinaire sensibilité à la musique, sans cesse croissant depuis l’origine? Question que je crois liée en dépit des apparences à celles-là : pourquoi la photo, pourquoi la lecture, pourquoi l’écriture, pourquoi cette quadruple nécessité, avec ses cycles bien particuliers mais complètement récurrents sur la très longue durée. Pratiquer et recevoir. Il se pourrait que le facteur commun soit la question du temps, du flux, du mouvement. Celibidache le rappelle « tout est mouvement. Si le son est mouvement, qu’est-ce qui distingue le son pouvant devenir musique des autres formes de mouvement » (MR, 37).
Relever aussi ce besoin constitutif d’arrêter le mouvement ou plus exactement d’en générer une reproductibilité. En ce sens avoir vécu au temps de l’expansion inouïe de la reproductibilité technique est un privilège ! Ne jamais oublier les premiers enregistrements (premières photos, petit barrage dans le flux de ce qui fuit à une allure vertigineuse) avec le magnétophone à bandes (l’odeur si particulière des bandes magnétiques, celle un peu plus tard du Revox !)
Le son ne vibre pas seul (Celibidache)
Celibidache continue ensuite avec une vraie petite leçon d’acoustique. « Le son à vibration régulière ne vibre pas seul », dit-il évoquant bien sûr le phénomène des harmoniques « toute une série de sons périphériques vibrent avec lui et forment ensemble avec lui une pluralité résonnante tout à fait nouvelles »
→ Ici, sous sa plume, dans son approche très singulière, les choses mille fois lues et parfois expérimentées prennent une autre dimension. Passages remarquables sur les si bien nommées harmoniques, subdivisions obligées du son principal que l’on peut entendre en frappant une note grave sur un piano, la suite des harmonique, l’octave, la quinte, etc.
Mais Celibidache désire montrer que si l’on insiste souvent sur la dimension spatiale du son musical, on néglige beaucoup trop sa dimension temporelle.
Bach, Leipzig, Bayreuth
Ces notes sur la musique me renvoient à cette expérience toute récente : celle de l’émotion reconnaissante si forte ressentie devant la dalle funéraire de Bach, en l’église Saint Thomas de Leipzig. Émotion en revanche totalement absente lors de mon très bref passage au Festspielhaus de Bayreuth, quelques heures avant l’ouverture du festival ! (ce n’est pas un jugement musical, encore que… !!!)
condamnés à perpétuité
flux, flots, filant, fuyant, petits barrages contre le pacifique oh le mal nommé mangeur de ses digues, effaceur coriace de ses échafaudages et le temps, pire le temps et son tempo, nul répit repos relâche relaxe, condamnés à perpétuité – presto con fuoco, terre brûlée, ça sent le roussi, fuir, tous fuient, feu, famine, forces déchaînées, fuient, cohortes à partir sans cesse, en route toujours et revenir, quand ?
(Collin – Celibidache – Sibérie – République démocratique du Congo – Syrie – Mali – Duras)
Rédigé par Florence Trocmé le 30 juillet 2012 à 10h59 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 14 juillet 2012 à 18h15 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Celibidache, Toscanini et Mahler
J’ai commencé le livre d’entretiens et de textes de Celibidache, La Musique n’est rien (désormais MR) et c’est plutôt décapant ! Très intéressant aussi. Il m’arrive de penser que les musiciens sont très conventionnels et parfois très plats quand ils parlent de musique, au lieu de la faire ou de la jouer. Rien de ça ici, le grand chef d’orchestre tire à boulets rouges, par exemple sur Toscanini. Rapportant cette anecdote : Toscanini disant « je ne fais rien qui ne soit dans la partition » et Mahler répondant « Dans la partition, il y a tout, sauf l’essentiel »
Il est dur, Celibidache, très dur même et donc notamment avec Toscanini dont il dit (MR, 22) qu’il a synthétisé l’idiotie musicale humaine. Rien de moins ! Et qu’est-ce que l’idiotie musicale « l’incapacité de corréler les valeurs, ne les prendre que dans le sens discursif, telles qu’elles apparaissent dans le temps », tandis que « faire un tout de ces apparitions ponctuelles, ça c’est la musique »
→ première piste donc : la plupart des musiciens ne verraient au fond pas plus loin que le bout de leurs notes et ne seraient pas capables de construire un tout, à partir de ce continuum des notes.
→ n’est-ce pas d’ailleurs le propre de toute idiotie, de toute sottise ? Et là se sentir très concernée. Je connais l’idiotie musicale par manque de compétence, parce que je suis bien trop le nez dans le guidon de la partition, de ses difficultés, des contraintes techniques notamment pour pouvoir « faire un tout de toutes ces apparitions ponctuelles » mais plus largement, j’éprouve la difficulté à voir large, grand, général. Je m’intéresse au détail, au petit, je lis au jour le jour, je fais des « journaux de lecture » mais je ne suis pas à l’aise dans la synthèse, dans le plan général, dans la conception d’un tout, dans la création d’une entité globale.
Pauvre Anne Sophie !
La mise à mal des confrères continue avec la pauvre Anne Sophie Mutter « incapable de faire un gramme de musique » (et là, je crois bien l’avoir ressenti, toute admirée et encensée qu’elle soit, elle m’a toujours laissée très indifférente). D’ailleurs Celibidache reconnaît qu’elle est une violoniste extraordinaire, un don du ciel. « mais le violon… ce n’est pas de la musique ! ». « La musique n’est pas autre chose que la transcendance du son. La musique est une articulation : la coïncidence dans le temps et dans l’esprit du commencement et de la fin, de la fin et du commencement » (MR, 23)
La question du son (Celibidache)
Celibidache aborde ensuite la question du son « Il y a une dimension temporelle dans tout phénomène statique musical. Une seule note sur le violon : l’homme l’a conquise, l’a prise à l’univers, la voilà constituée ; mais elle ne reste pas là, elle ne vibre pas dans son entière intégrité, elle se double, fait des nœuds et disparaît en présentant toute une famille de relations » (MR, 24). Et là je ne peux m’empêcher de penser à Scelsi jouant indéfiniment, au plus profond d’une dépression, une seule note. Écoutait-il la musique disparaître en présentant toute une famille de relations. S’agit-il ici seulement des phénomènes acoustiques, des harmoniques, etc ?
Une logique des proportions (musique)
Celibidache évoque alors Frescobaldi, disant que pour les passages de grande expression, le tempo doit être plus lent (et il défend ainsi ses propres tempi, très lents, et qu’on lui a souvent reprochés !). Une logique des proportions. Et il ajoute que l’on devrait savoir, en ouvrant une partition et sans bien sûr regarder l’indication éventuellement portée, s’il s’agit d’un allegro ou d’un andante à la façon dont la musique se présente sur la page.
Dans la foulée, il s’interroge sur l’effet que produit le son sur l’homme, un des sujets qui me passionnent le plus. Haydn disait par exemple que dans un presto, les harmonies doivent être simples (tout à fait ce que j’expérimente dans le presto de la sonate en mi mineur Hob XVI.34 que je travaille en ce moment ! Et du coup, comme je suis incapable de jouer vraiment presto, j’ai du mal à rendre vivante la musique. Elle est difficilement jouable de façon intéressante plus lentement. La seule solution tentée et mise en œuvre avec S. est de créer de forts contrastes.)
De la critique (qui en prend pour son grade)
Et envie de dire merci à Celibidache qui écrit : « Il n’y a pas d’“assez bonnes Quatrième de Brahms”. Il y a la Quatrième de Brahms et aucun critique ne la connaît. Ils collectionnent des sensations empaquetées qu’ils comparent comme un paquet de café » (26) : aïe aïe toutes les Tribune des critiques de disques et autre Jardin des critiques… et là aussi, ce sentiment si souvent éprouvé de n’avoir aucune légitimité à faire de la critique musicale (et le fait que 80% des critiques de disque ne soient pas plus légitimes voire même moins que moi n’y change rien).
De la formation (Celibidache)
Bien entendu, Celibidache remet en cause toute l’éducation musicale conventionnelle car elle tue ce qui chez l’enfant, est encore « très près de la corrélation naturelle », l’enfant qui va spontanément phraser avec justesse quand il chante. Et il raconte sa terrible expérience personnelle, quand il a pris conscience qu’il était incapable de « tenir deux mesures ensemble ». Il a alors tout repris à zéro, avec de petites formes pour « essayer de percevoir la fin en fonction du commencement, et le commencement en fonction de la fin » (31)
→ le paraphrasant je pourrais dire que j’essaie de concevoir le terme de son propos en lisant ce commencement et que j’ai un peu de mal. Beaucoup d’anathèmes, pas encore vraiment d’explication en profondeur, notamment sur ce qu’il appelle la phénoménologie de la musique… chapitre suivant et impatience. Car pour l’instant, si la pique me semble juste et acérée, les propositions me semblent un tantinet floues.
Mais cela fait beaucoup de bien de lire ces propos souvent iconoclastes, car dans le monde musical, au moins autant que dans celui de la poésie, une vraie liberté de ton et de position est assez rare ! On semble ici tout à fait hors du consensus blindé et excluant des supposés sachants !
Rédigé par Florence Trocmé le 14 juillet 2012 à 18h13 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Balises: Anne-Sophie_Mutter, Celibidache, les critiques, Mahler, musique., son, Toscanini
Rédigé par Florence Trocmé le 12 juillet 2012 à 10h13 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Lectures
Le Monde ; Continuités d’éclats de Mathieu Bénézet ; et le tout début du livre de Sergiu Celibidache, La Musique n’est rien, textes et entretiens pour une phénoménologie de la musique.
De l’écoute
Repensé à ce que dit Mathieu Bénézet sur l’écoute, l’écoute appliquée à la lecture, une forme d’attention un peu différente de celle à laquelle on pense usuellement quand il est question de lire. « Si tu as bien réglé l’écoute tu entendras » (Continuités d’éclats, 59).
→ comme si en quelque sorte, il y avait une onde émise par le livre, avec une certaine fréquence et qu’il fallait se régler, soi, de telle sorte que l’on puisse capter ce flux.
→ idée ici d’une prédominance, chez certains, de l’écoute sur la vue. La fonction voir et le regarder me semble exacerbés dans la culture contemporaine et il est clair que depuis longtemps je suis bien davantage du côté de l’entendre et l’écoute. Écoute qui ne concerne pas que le domaine sonore, qui va au-delà, écoute au fond des voix.
Il en va ainsi notamment dans la musique avec cette difficulté réelle à entendre la polyphonie, une sorte d’incapacité que j’éprouve souvent à entendre en même temps, analytiquement, par exemple le violoncelle et le violon dans le quatuor avec piano en sol mineur de Mozart que j’écoute en ce moment tous les matins. On les perçoit ensemble, bien sûr, mais il me semble, comme un son unique, une masse un peu indifférenciée. Il est beaucoup plus difficile (et il y faut sans doute des années d’entraînement et cela depuis l’enfance) de les entendre distinctement chacune et en même temps. C’est aussi il me semble toute la question posée par la double dimension de la musique, mélodique et harmonique, horizontale et verticale.
→ souvenir d’enfance : « écoutez-vous » disait le professeur de piano. Ce qui semble aller de soi, mais ne va pas du tout de soi quand on est accaparé par dix préoccupations, lecture des notes et de toutes les indications de la partition, difficultés techniques, respect de la mesure, pédale, etc.
→ Écoute de la voix, c’est aussi écoute d’autrui et une vraie écoute ne va pas de soi. Elle se règle également. Je me souviens du dire d’une amie aujourd’hui disparue me confiant qu’elle sentait très bien quand je commençais à vraiment l’écouter. Même si auparavant, par mes répliques, je donnais tout signe de l’entendre, il y avait une sorte de moment de passage où l’écoute devenait autre. Peut-être que cela a à voir avec l’écoute des analystes, cette écoute flottante, sensible à d’autres dimensions que le strict signifié apparent de la parole ?
→ Cette longue divagation me ramène à la lecture car il me semble souvent et c’est peut-être ce que veut dire Mathieu Bénézet que le livre s’écoute presqu’autant qu’il se lit. Et peut-être bien en écoute flottante, sensible à autre chose qu’au strict signifié. Écoute rendue impossible ou difficile par l’excès d’analyse, textuelle notamment ! Et cette écoute-là n’est ni automatique, ni tout à fait volontaire. Cette lecture-écoute requiert une certaine façon d’être intérieure, qui va au-delà de la disponibilité, laquelle ne suffit pas. Elle est loin d’être toujours possible.
Du rythme
Hier installation sur mon téléphone d’une petite application (Readrhythm) qui permet de travailler le rythme. Sont données quelques mesures, avec des valeurs de notes et de silences très variées, que l’on peut jouer dans des tempi différents et il faut taper le rythme sur une touche. Amusée de voir que même quand le rythme est globalement en place, il y a un très léger décalage temporel, avance ou retard, qui est chiffré et visualisé par l’application. Ce qui me confirme dans mon idée que si les batteries et boîtes à rythme modernes ont quelque chose d’insupportable, c’est qu’elles ne varient pas d’un millième de seconde, alors que l’homme, lui, oscille plus ou moins, très légèrement et que c’est ce qui fait toute la vie de la musique.
Rubato
On pourrait rapprocher cette infime oscillation du rubato. Dont j’ai ma propre définition qui n’est sans doute pas très scientifique : variation légère de la mesure entre deux barrières temporelles, une fluctuation (dont le dosage relève du très grand art) par rapport à la mesure exacte. Fluctuation synonyme de vie dans l’interprétation.
Rédigé par Florence Trocmé le 12 juillet 2012 à 10h11 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)