Rédigé par Florence Trocmé le 09 juillet 2012 à 10h16 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Lectures
•Un article en allemand sur le prix Ingeborg Bachmann, qui semble avoir un fonctionnement très particulier, puisque chaque membre du jury choisit préalablement deux candidats et qu’ensuite tous les candidats procèdent à une lecture publique de travaux inédits. (source)
•Un article du Guardian, en anglais donc, sur le feedback vers les éditeurs et auteurs que permet la lecture sur liseuse : il est possible de savoir la vitesse de lecture des livres, quand les gens bloquent sur un passage ou bien à quel endroit ils l’abandonnent, quels passages ont été les plus soulignés : « it knows what you've highlighted or bookmarked: a passage from The Hunger Games trilogy, "Because sometimes things happen to people and they're not equipped to deal with them", is the most highlighted of all time on Amazon's Kindle, marked down by 17,784 users. » (source)
On admire au passage la profondeur psychologique du passage en question !
L’article suggère que l’on peut ainsi donner des conseils aux auteurs ! Cela montre bien où on se situe, dans le commerce et le marketing et pas du tout dans la littérature ! C’est assez effrayant et en même temps fascinant, une nouvelle plongée dans les habitudes de lecture. Avec toujours ce petit sentiment d’immunité dû aux goûts littéraires : peu de chance que les grands manitous aillent étudier la façon dont sont lus James Sacré, Ivar Ch’Vavar ou même Yves Bonnefoy.
•Et de nouveau, Mathieu Bénézet, Continuités d’éclats.
Que remâches-tu dans le dédale ? (Mathieu Bénézet)
Page 37 de Continuités d’éclats, Mathieu Bénézet donne lui-même une sorte de fausse définition de son livre, en forme d’interrogation : « Qu’est-ce ce roman où tu mélanges Breton et Adamov, Duchamp et Pierre Jean Jouve, Hugo et Georges Bataille, quel dire cherches-tu aux noms de Novalis et de Pétrarque, quel abandon cherches-tu et quel désir, quelle rupture, l’errance, mais où sont les vivants, leurs lèvres, leurs corps, qu’est-ce qui t’effraie, es-tu effrayé, que remâches-tu dans le dédale. » (Ce, 37)
Chez lui aussi ce rapport intense, presque physique avec les grands écrivains du passé, mais sur un mode différent de Claude Favre, Jean-Pascal Dubost ou Liliane Giraudon. Bénézet les mêlent souvent dans un même cornet, les faisant s’entrechoquer.
Et puis il y a ces adresses (à) qui rendent le livre si fraternel ! On ne sait trop vers qui elles sont dirigées, vivants ou morts, le lecteur ou lui-même, l’auteur, en train d’écrire, comme si toutes ces entités se fondaient en une seule chimère parfois. (Ce, 41)
Une odeur de mort (Bénézet)
Ici relevé versifié d’une scène mêlant rien moins que Maurice Nadeau, Jérôme Lindon, Paul Otchakovsky-Laurens, Jean Ristat et Mathieu Bénézet « face à un public de bibliothécaires ». Et Bénézet d’écrire : « je respirais une odeur de mort [...] je n’ai entendu que les discours de la mort / mort du livre ou mort de la littérature » [...] Ce, 42]
→ ça ne vous fait pas penser à quelque chose ? Ces sempiternels discours qui sont prégnants car ils sont adossés à une culture de la mort, de l’éclatement, de la dispersion, de l’entropie sur la fin du livre, la mort de la littérature, des arts, la marchandisation universelle, etc.
Qu’est un livre ? (Bénézet)
Mais malgré ce climat, malgré le fait que Mathieu Bénézet parle sans cesse de la dévastation de l’écrivain, il y a chez lui une sorte de foi éperdue dans le livre qui est bouleversante et impose de citer en entier ce passage : « Lectrice, lecteur / Qu’est-ce qu’un livre, qu’est un livre ? murmurais-je en moi-même [...] Alors me sont venus ces mots : la destruction du monde et de soi. Qu’est-ce à dire ? Qu’est ce qui me bouleverse dans ma vie d’homme dès que je parle de “livres” et de “littérature” ? / Pénétrerai-je dedans, dans un livre, dans son intimité et son renoncement ?/ Qu’est l’intimité, qu’est le renoncement ? » (Ce, 44)
→ Ces mots me touchent profondément car j’ai l’impression qu’ils sont complètement en phase avec la démarche de ce flotoir. Pénétrer dans les livres, oui, il me semble que parfois c’est ainsi que je procède, entrer dans leur intimité, aller retrouver la nappe phréatique qui nous est commune à moi, lectrice, à l’auteur, à tous sans doute, à ceux qui sont disposés à tenter d’en percevoir la présence (on se souvient du coudrier de Dupin !). Et le renoncement, qui concerne-t-il ? A-t-il quelque chose à voir avec ce combat avec l’impossibilité lucidement exposée par un Nicolas Pesquès ou une Françoise Clédat, par Bénézet lui-même bien entendu aussi ?
Répondre, répondre, au plus loin, au plus proche (Bénézet)
Toutes les adresses aux lecteurs sont bouleversantes, témoin celle-là :
« LECTRICE, LECTEUR / D’une brisure en toute hâte, d’un désastre, répondre, répondre, au plus loin, au plus proche, si vite, si lentement, une douceur et la blessure, ah la blessure, la douleur, la douleur, la candeur, s’arrêter, déchirer, savourer, un désir fou, poursuivre, transpercer, discerner, jouir, dieu que l’énigme nous emmerde, le fracas, la source, foutez-moi cette source où je pense, mais y boire » (Ce, 49)
L’extrémité vécue et pensée de la langue (Bénézet)
« Qu’est-ce qui nous percute ? Qu’est-ce qui du dedans de la langue fait jaillir l’étincelle qui, nous percutant, nous laisse infiniment ouverts ?
Qu’est-ce qui s’ouvre, si ce n’est l’infinie possibilité de l’expression les uns aux autres ? Ce qui est proprement, poétiquement exposé sont nos limites, c’est là que nous venons philosophiquement parlant : l’extrémité vécue et pensée de la langue. Et le plus profond, le plus lointain s’ouvrent directement sur nous, nous donnent de cette langue dont ils sont chargés. Cela qui nous percute comme possibilité de fin, mais aussi de communauté. (Ce, 59)
→ Encore une fois, quelle proximité avec tous les relevés récents ! Mais aussi un écho à cette question posée lors de la fin de la lecture du livre de Nicolas Pesquès, où je relevais l’absence qui me semblait quasi-totale de l’autre, à l’exception parfois de Cézanne. Il y a chez Mathieu Bénézet une ouverture sur l’autre, comme confondu à lui-même, partie intégrante de lui-même, qui est bouleversante, il faut reprendre une fois encore ce mot très fort. Il se dégage de ces pages une immense émotion, comme radioactive en ce sens qu’il y a quelque chose d’un rayonnement sombre, peut-être dangereux pour l’intégrité, l’identité et en tous cas le confort intérieur. Mais source d’énergie, prenante et envers et contre tout, dynamique. Ne suscitant pas la dépression mais une forme d’élan tendre, doux, profond. Paradoxalement oui, une immense tendresse et une non moins immense douceur.
L’écoute (Bénézet)
« Si tu as bien réglé l’écoute tu entendras » (Ce, 59)
→ très forte remarque qui me permet de percer un peu le secret de cette énigme : pourquoi à deux soirs d’écart, un même livre d’un même auteur me parle parfois si différemment (en réalité, le plus souvent, me parle intensément un soir et puis, plus du tout le lendemain).
Je pense ici à ces postes de radio de l’enfance où il fallait rapprocher, comme deux lèvres, les deux côtés du vumètre vert pour que la réception soit correcte et cela dans la proximité de mots profondément mystérieux : Hilversum, Sottens, Beromunster (il me semble que Yves Bonnefoy évoque cela quelque part et c’est aussi pour moi l’occasion de remarquer que l’exotisme n’existe plus, tout étant devenu si proche, si accessible !)
Alors oui, on règle l’écoute ! Sauf que ce n’est pas à mon sens tout à fait volontaire. Certes certaines conditions, parfois rituelles, favorisent l’écoute et son réglage. Mais parfois l’écart entre les deux bandes du vumètre est irréductible, on n’entend rien ou une friture insupportable ! Et ce qui suit, dans l’énoncé de Bénézet est à la fois énigmatique et possiblement une clé : « le seul que je doive tuer est moi ; le seul que tu doives tuer est toi, et telle est la contingence artistique » (Ce, 59). Est-ce à dire que trop de soi tue l’écoute. Et pourtant n’est-ce pas par l’alliance d’une forme de neutralité et d’hyper individualité conjointes qu’une forme d’écoute est possible ? Ce qu’il y a à entendre ne doit pas être bloqué, arrêté par du trop personnel mais doit aussi aller faire résonner le très personnel, s’y allier (mémoire, dispositions sensibles, cheminement intellectuel, état d’esprit, etc.) pour prendre toute sa force. C’est presque un processus alchimique.
C’est aussi sans doute pour cela que j’imagine souvent une sorte de chimère, utérus, bulle, poche immatérielle, espace interstitiel de projection et de production duelles, sas par lequel comme dit Mathieu Bénézet on peut pénétrer dans l’intimité du livre et le renoncement.
Une voix de la sensation (Bénézet)
Terminer donc pour aujourd’hui avec cette nouvelle adresse à la lectrice, au lecteur « et tu écouteras une voix de la sensation, d’hier ou d’aujourd’hui, d’ailleurs ou si proche, méconnaissable ou amicale, une voix de l’oubli, de l’engourdissement ou du soir. Une voix rassemblée dans les courants inverses, bordée au sud et au nord, à l’est et à l’ouest par les attributs du monde. Une voix embrouillée, mythologique, effrénée. Une voix dans l’épaisseur de la conversation, dans l’enfance de la séparation. Une voix qui demande, appelle et réconcilie. Une voix antérieure, dissociée, aimée. Accordée. (Ce, 62)
Musique, écoute (Bénézet, Brahms, Adam Laloum)
puis écoutant le jeune pianiste Adam Laloum jouer, magnifiquement, Les Variations sur un thème original en ré majeur op. 21, n° 1 de Brahms, je songe à nouveau à Bénézet et à ce qu’il dit de l’écoute, comme réception d’une sorte d’adresse à soi « ne t’étonne pas si nos écrits empruntent une forme épistolaire. Nous t’écrivons ; et nous écrivons des lettres d’amour “je suis prêt à soutenir qu’un texte qui n’est pas une lettre d’amour ou quelque chose de ce genre est nul. Efficace et nul.” (Philippe Lacoue-Labarthe, 1978) » (Ce, 63)
En écoutant Laloum, sentiment très fort qu’il s’adresse à moi, ou plutôt qu’il y a une sorte de double adresse en relai, celle de Brahms à Laloum puis à moi. C’est pour moi seule, à cet instant-là (en cela comparable à ce que dit le catéchisme enfantin de la relation duelle avec Dieu !)
De l’écoute, encore (Martha Argerich)
Puis ensuite, écoute des dix premiers préludes des 24 préludes de Chopin, par Martha Argerich. Et ce même sentiment très fort, plus fort encore car elle donne le sentiment de gommer le relai, elle est Chopin, me dis-je (faisant ma petite Cixous !), elle ne joue pas, elle n’interprète pas, elle crée la musique au fur et à mesure qu’elle la joue.
Mais il en va de cette lecture-là, comme de cette écoute-là : elles ne sont pas soutenables longtemps. La disponibilité s’épuise. Il faut savoir s’arrêter, mettre de côté, pour y revenir plus tard. Avec ce risque que l’écoute ne fonctionne plus, que les deux bandes du vumètre ne puissent plus être rapprochées (et c’est très douloureux !). Il faut être humble vis-à-vis de cette capacité, la savoir fragile, aléatoire mais il faut aussi sans doute l’entretenir.
Rédigé par Florence Trocmé le 09 juillet 2012 à 10h14 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 06 juillet 2012 à 09h51 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Une soirée de lecture (1)
Hier très belle soirée Jacques Dupin à la librairie Tschann à Paris, à l’occasion de la sortie du numéro de la revue Europe dédié à Jacques Dupin que j’ai abondamment commenté dans ce Flotoir. Il y avait là notamment Georges Raillard, Nicolas Pesquès et Maïtreyi, Cole Swensen, Jean-Claude Mathieu, Anne de Staël, Claude et Hélène Garache, Didier Cahen, Jean-Patrice Courtois, Jean-Baptiste Para, Emmanuel Laugier, Jean Frémon, Esther Tellermann, Mathieu Bénézet, Caroline Sagot Duvauroux, Fabienne Courtade, Christian Cavaillé, Jean Claude Schneider, Jacques Lèbre, Jean-Pierre Chevais.
Passer outre (Françoise Clédat)
« Il faut connaissant l’impuissance – qu’elle gagne mais / de sa victoire encore nous épargne – que vers ne plus créer / soit l’impossible où nous créons. » (Pddm, 67)
Superbe formulation qui synthétise bien des points relevés ces derniers temps notamment chez Nicolas Pesquès. On est bien ici « sur zone », autrement dit au cœur même de la question de la poésie aujourd’hui. Conscience d’une impossibilité, volonté lucide de tenter le passage envers et contre tout, notamment l’évidence. Claire conscience de l’impossibilité de la poésie, et non moins claire détermination à ne pas renoncer, à aller ferrer l’impossible.
Continuités d’éclats (Mathieu Bénézet)
Repris Continuités d’éclats, de Mathieu Bénézet, récemment paru aux éditions Rehauts. Sans doute conduite à ce retour par ma brève rencontre avec Mathieu Bénézet à la lecture Jacques Dupin.
Il place son livre sous l’exergue d’une citation de Breton, attestant du « cycle des recoupements ». Formule qui me parle évidemment intimement car que je fais-je d’autre, ici, dans ce Flotoir, que de mettre en œuvre, inlassablement, recoupements et échos ?
De la dévastation,
« Tout écrivain est, par lui-même, dévasté » (Ce, 28), propos qui prennent tout leur poids dans cette rencontre d’hier soir avec Mathieu le dévasté : « il te présente son propre cadavre » (Ce, 28)
Ce livre est stupéfiant ! C’est un entremêlement étrange de réflexions, dont le fil conducteur n’apparait pas immédiatement, sauf à dire que c’est une réflexion sur la création. On y trouve de nombreuses notes sur les revues, dont je ne sais si elles sont reprises ou préparation de ce feuilleton que Mathieu Bénézet a écrit pour Ent’Revues. On y entend cette conviction profonde de l’importance des revues, de leur nécessité pour la création littéraire. Nombreuses adresses au lecteur, à la lectrice, citations, anecdotes concernant des écrivains…une sorte de « roman » (c’est lui qui le dit) à la manière Bénézet. Roman aussi comme une nostalgie, quelque chose à retenter, à faire revivre ?
« Ce que vous écrivez m’apparaît – depuis que je vous lis – au bord de se briser – de s’étouffer [...] vos phrases affouillent le trouble sentiment d’exister, d’être au monde. Il y a du danger à vous lire – mais un danger qui apaise, ce n’est pas le moindre de vos paradoxes ». On ne sait à qui s’adresse Bénézet, on suppute qu’il parle aussi de sa propre expérience d’écriture, lui qui poursuit « votre solitude et votre douleur connaissent les nôtres, les miennes ». Propos de lecteur et d’auteur confondus.
Oui, qui parle à qui et de quoi ? se demande-t-on en permanence avec cependant la certitude qu’il est parlé au lecteur (il indéfini, infini aussi), qu’il s’agit ici d’un « parler à l’oreille de chacun » (Ce, 30), « non pas un murmure, une décroissance de la parole – une diminution concentrée sur son dire ».
Diminution, le mot renvoie à la musique et au tricot ! Et en musique, il a plusieurs sens, qu’on en juge :
1. Dans la théorie des XVe et XVIe siècles, le terme désigne le passage d'une mesure à une autre telle que la même valeur écrite y reçoit une durée N fois plus courte, comme cela se passe encore actuellement quand on passe de C (où une blanche vaut 2 temps) à C barré (où la même blanche vaut seulement 1 temps). La diminution changeait donc l'écriture, mais non obligatoirement la durée.
2. Dans le vocabulaire classique, au contraire, le terme désigne une nouvelle présentation d'un thème ou d'un fragment en durées plus courtes que dans sa présentation de référence (par exemple, sans changer de tempo, un thème en blanches énoncé en noires). La diminution change donc avant tout la durée et, accessoirement seulement, l'écriture.
3. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, on appelait diminution une variation monnayant le thème en valeurs plus courtes au moyen de notes de passage ou d'ornementation.
4. Par extension du sens précédent, on a parfois étendu le terme diminution à toutes sortes d'ornementations, spécialement dans la musique vocale. (source)
Une soirée de poésie (2)
un charbon brûlant, irradiant, et autour : néons, masquant
voix tenue, lente, et autour : m’as-tu vu, regarde-moi et l’indécent violeur et voleur d’œuvre
présence des dévastés, lui, elles, et au centre excentré : présence taciturne de poèmes
parleries, parlottes, parlures et ailleurs… poèmes
Rédigé par Florence Trocmé le 06 juillet 2012 à 09h49 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 05 juillet 2012 à 09h44 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Journaux
Le boson de Higgs découvert avec 99,9999 % de certitude – rigueur décrétée mais sans les mots – dérive politique préoccupante en Roumanie – massacres continués en Syrie – Kapisa rendue aux Afghans – mausolées démembrés par les fanatiques à Tombouctou au Mali.
Le boson de Higgs
Dans Le Monde daté jeudi 5 juillet 2012, un très bel article sur le boson de Higgs. Il est comparé à un lièvre, présent très aléatoirement et rarement dans un champ de blé, dont il a exactement la couleur et dont seul, à supposer qu’il soit là, un léger écartement des épis dus à un vent savamment dosé, permet d’entr’apercevoir la présence.
Géographie et désastres
Les désastres font plus pour la géographie que l’éducation scolaire.
Sel sur la queue de l’oiseau (Françoise Clédat)
Il semble qu’au cœur du livre de Françoise Clédat, Petits déportements du moi, vers la page 50 on s’éloigne davantage des histoires, de l’histoire personnelle, de l’Histoire pour questionner durement, âprement l’écrire. : « multiple et contradictoire / somme sans prix / le sens défaille » (pddm, 52). À trop creuser, à trop scruter, impression de chaos et de vertige suscitée par l’échec de la tentative pour nommer ce qui se dérobe. Se souvenir de Nicolas Pesquès.
Le sel sur la queue de l’oiseau en quelque sorte : tout enfant a entendu ça, tout enfant y a cru et s’y est essayé, a imaginé le tenter en tous cas, a éprouvé pour la première fois peut-être l’impuissance et pire la perte de confiance dans les adultes tutélaires auteurs de cette suggestion moqueuse.
Écrire, tant l’expriment au cœur du travail (au sens de travail de l’accouchement), comme tenter d’attraper un oiseau en lui mettant du sel sur la queue, tenter de saisir le réel avec des mots. Éprouver la « clôture concrète / d’un inaccessible vivant horizon » (52).
La faim (Françoise Clédat)
Un thème semble courir en filigrane dans le livre, celui de la faim, évoquée bien sûr à travers deux figures de femmes résistant à l’oppression par une grève de la faim, mais aussi de façon plus générale, comme vide, comme manque : « endurer la faim en conséquence / évide » (ici terribles échos avec les textes de Robert Antelme et le livre d’Herta Müller, autour de la déportation en Union Soviétique d’Oscar Pastior à l’adolescence).
Une forme de légèreté (Françoise Clédat)
Mais au milieu de poèmes très sombres sur l’écriture, sur le monde, quelques scènes comme prises sur le vif, attestation une fois encore de l’inscription incarnée de l’auteur dans la réalité : elle vit, elle regarde, elle s’intéresse aux autres, s’interroge sur eux, avec souvent une touche de drôlerie.
Comme un chat (Françoise Clédat)
Et ce merveilleux, tragique, surprenant : « je voudrais que quelqu’un me prenne par la nuque / comme se prennent / les chats » (pddm, 60)
Suite en quatre
chaotique chronologie, illogique déroulé, éboulé rembobiné : on déplie aplatit repasse, on remballe, odeur de renfermé, dégâts collatéraux
dans la vase, petits crabes et vieilles cochonneries, décomposition
mais le boson détecté, le faiseur de masse, énergie faite matière, pièce manquante
aplatissement par mots, creux et vide au pinacle : dérisoires fétus dans l’ouragan, destin de balayés broyés plans, projets, promesses et baratin.
Rédigé par Florence Trocmé le 05 juillet 2012 à 09h40 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
La calme luisance des choses (Françoise Clédat)
Je reprends Françoise Clédat avecdans le livre la partie qui lui a donné son titre « petits déportements du moi (1) » et d’emblée, premiers mots qui me tombent sous les yeux, cela : « la calme luisance / des choses / ciel et plantes » (41).
Résonance immédiate, sensible, car je viens de sortir, retoucher, regarder les photos faites ces quatre derniers jours en Bretagne. Photos qui m’ont frappée, alors même que c’est bien moi qui les ai prises, par la qualité de la lumière. Théâtrale, une splendeur, mettant en scène la mer avec ce vert si typique de cette région (et ma pensée se tourne vers les poèmes d’Henri Droguet, qui vit à Saint Malo).
Et cette impression si forte, sortant de Paris et béton que tout me parlait « calme luisance », oui et intime résonance. Des détails infimes m’attachaient : un lichen, une fleur sauvage (tout croule sous les fleurs en ce moment, partout, dans un enchantement de verts gorgés d’eau).
Il faut ici citer tout le poème : « De l’inanité du moi qui s’étonne / étreint de nostalgie face à la luisance / à la calme luisance / des choses / ciels et plantes / groupes humains / çà et là posés / offerts à la composition / se déplaçant en elle / et le moi en eux / qui s’étonne » (41)
C’est exactement ce que j’ai senti et appréhendé au cours de ces grandes balades photo de ces derniers jours : « offerts à la composition ». S’agençant comme spontanément dans l’œil, hommes et choses, petits filles au bord de l’eau, enfant sondant une mare dans les rochers, groupe jouant avec des goélands bien peu sauvages. Monde parlant.
En fait cet extrait est le préambule d’un poème plus long qui après cette sorte de tableau tourne brusquement vers tout autre chose que laissait pressentir la dédicace à Irom Sharmila, gréviste de la faim (Femme de l'ethnie des Meiteis, majoritaire dans l'État indien du Manipur,
elle est connue pour sa campagne contre la très controversée loi Armed Forces (Special Powers) Act, l'AFSPA, loi sur les pouvoirs spéciaux des forces armées indiennes.)
Dans ma première lecture, je n’avais pas bien saisi l’importance de ces quelques poèmes dédiés à des figures de résistance scandant le livre. Ils attestent de cette place qu’occupe Françoise Clédat écrivant, « dans l’intervalle » entre elle, sa vie, son deuil et le monde. En rien retranchée par le chagrin dans une tour d’ivoire, entrant au contraire en contact profond avec le monde et les autres. L’écriture se fait non pas arme, mais sonde : elle interroge l’action de cette femme, sa souffrance, elle s’implique, il y a bien un déportement du moi, une interrogation qui tend à l’identification, dans un infini respect. Tenter de comprendre mais sans s’approprier (trop d’écrivains faisant à mon sens un usage un peu louche de la souffrance du monde, selon tous les degrés allant de la naïveté à la manipulation pure et dure : c’est si difficile d’être totalement juste, de ne pas récupérer !). Très emblématique à cet égard la façon de faire et d’être de Françoise Clédat : « caresse de la main le visage / du journal / se demande visage / réel / réel corps de grève / d’irom sharmila » (ici me vient soudain un écho possible non pas avec l’écriture mais avec l’approche d’Ariane Dreyfus, écrivant par exemple un grand poème sur l’excision). Rapprochement fort, interrogatif mais non culpabilisant, du réel d’ici, la table du pique-nique, le journal et de ce réel-là, à la fois lointain géographiquement et proche : « réel corps de grève » » (Pddm, 42). Il s’agit d’essayer de rejoindre le monde et plus encore l’autre, par les mots, l’écriture des noms. Comme d’ériger de petites stèles, des poèmes-stèles, « comme d’espérer par ses noms rejoindre / Réel le monde avant de le quitter » (Pddm, 45). Cette dernière citation me semblant emblématique de la démarche de Françoise Clédat : rapprocher les deux bords de la plaie, les deux rives du fleuve, créer un pont, une suture entre le monde, les autres et le moi, dans son immanence et sa finitude. Par les mots et les noms. Dimension quasi éthique aussi de ce geste, mais une éthique infiniment tendre et douce, un toucher. Entamer l’égoïsme et l’indifférence par l’écriture, la nomination, la présence incluse dans le poème.
Luisance des choses et clé de lumière
surgissement, vie par brassées entières, mousses, lichens, algues, roches et couleurs, ciels là toujours, mais
en attente, matières mortes, masses écrasées, couleurs éteintes car
lumière seule et regard, nomination peut-être (pas toujours).
Clé de lumière
Rédigé par Florence Trocmé le 04 juillet 2012 à 10h02 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 28 juin 2012 à 09h42 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Françoise Clédat
comme décidé, je procède à une seconde lecture du livre de Françoise Clédat, un auteur que je juge important. J’ai déjà rendu compte plusieurs fois de ses très beaux livres dans Poezibao, depuis ma première rencontre avec son écriture, Le Gai nocher, jusqu’à EtnaXios en passant par Une baie au loin. Sans oublier bien sûr le si fort L’ange hypnovel.
Dans ce nouveau livre, Petits déportements du moi, structure complexe de certaines compositions comme le très beau poème d’ouverture, la médiation si l’on peut dire de la disparition faisant le pont entre « impossible complétude » et « incomplétude », entre « imparfaite non finie » et « chance d’infini », comme une transmutation vitale, vers la vie, du deuil le plus âpre, le plus insupportable.
Puis l’ouverture à laquelle je n’avais pas vraiment prêté attention lors de ma première lecture est là, dès le premier poème, Dèy, soit l’évocation d’un chant traditionnel haïtien : on est ailleurs, on est très loin de l’enfermement de la souffrance personnelle, c’est l’histoire d’un chant au milieu des décombres de la catastrophe.
On s’interroge souvent sur le sens exact, possiblement duel, d’un mot ; ambiguïté sur un temps verbal par exemple, comment entendre ce « je vis une histoire d’amour », vivre ou voir ? où ce « réel / tête comme une outre », têter ou la tête ? Les phrases souvent sont déformées de l’intérieur, basculent, peuvent même parfois se lire de façon quasi rétrograde. Il faut parfois les explorer, les déchiffrer, comme un accord complexe où l’on chercherait les altérations des notes. Le poème regorge souvent de sens mêlés et de possibles.
D’autant qu’il semblerait y avoir au moins trois formes de regard, regard en soi-même, sensible à l’évolution imperceptible qui se fait autour et à partir du deuil, regard vers le devenir de l’autre disparu dans le for intérieur et regard, puissant, vers l’extérieur : on l’a dit pas d’enfermement et une sensibilité forte à la douleur du monde : « d’avoir été une fois reçue génère – perdu – la réception multipliée des douleurs // rejoint dans la douleur – et la douleur en elle – une tendresse native (Pddm, 32). Regard grand ouvert sur l’autre, la femme haïtienne sortie des décombres et qui chante, le passant qui attend son train. Avec indéniablement une tendresse.
Deux leitmotiv dans cette première séquence titrée « Je vis une histoire d’amour » : ce « je vis une histoire d’amour » précisément et « je dis à l’ami, je dis à rené », et ces thèmes, comme dans la musique (encore !) donnent l’élan et l’allant, on est pris dans ce flux, nulle stagnation, nulle stase due au deuil mais le mouvement « je vis une histoire d’amour // nulle aventure à vivre / que l’aventure de vivre » (21).
Avec souvent aussi l’expression d’une sorte d’impossibilité, de contradiction, d’aporie même : « [...] me vois-tu experte à te les décrire / attributs de la présence qui n’est pas ne rien décrire de l’absence qui est » (Pddm, 24)
Traces (Françoise Clédat)
Toujours de Françoise Clédat : « parcelles non dénouées / du sensible / comme en chaque chose vue la vue après que les yeux soient fermés »
Très forte cette analogie entre la trace en nous, en général non sue, non identifiée, du sensible qui vient de nous toucher avec ces formations derrière les paupières quand nous fermons les yeux, après avoir fixé les choses, leur marque inversé, comme un négatif photo. Lent effacement (expérience faite à l’instant), comme un son qui s’éteint tout doucement. Sans doute aussi tant elle imprègne le livre, la trace de la disparition en cours, ce qui de l’autre s’efface petit à petit, qu’on le veuille ou non.
Rédigé par Florence Trocmé le 28 juin 2012 à 09h39 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 27 juin 2012 à 09h20 | Lien permanent | Commentaires (0)