Ciel
toujours aussi beau, lumière pas trop dure, 17°, vent de nord-ouest, léger, autrement dit de l’air frais.
Journaux (De l'Allemagne et d'Internet)
Trois articles intéressants. Les deux premiers sur l’Allemagne, le second sur cerveau et Internet.
Le made in Germany
Le premier article sur l’Allemagne (Deutsche Welle) fait état d’un record de production d’électricité solaire pendant le week-end de Pentecôte, record mondial, équivalent de 20 réacteurs nucléaires ! Magnifique, mais… produire n’est pas tout, il faut pouvoir utiliser ce courant ; et comme le dit l’article le propre du solaire c’est de produire de l’électricité aux heures où on en a le moins besoin. L’Allemagne est devant un énorme défi, le transport de l’électricité propre (solaire et encore plus peut-être éolienne) vers les lieux de consommation. Le réseau est obsolète. Il faut construire 4000 kms de lignes. Ce qui conduit au second article, du Monde daté mardi 29 mai 2012, et qui corrige avec quelques exemples le mythe de l’Allemagne exemplaire dans la conduite de ses chantiers. Il y est question des retards et des énormes dépassements de budget du nouvel aéroport de Berlin, de la salle Elbphilarmonie à Hambourg, avec ses dix mille panneaux de fibre de gypse et du port en eau profonde de Wilhelmshaven [le Jadeweserport que nous avons approchés à l’été 2010]. Conclusion un tantinet ironique de Frédéric Lemaître : l’aéroport préféré des Berlinois n’est ni Tegel ni Schönefeld, mais Tempelhof. L’ancienne tête du pont aérien pendant le blocus de Berlin, en 1948-1949, est devenu un immense parc.
Internet et cerveau
L’article s’intitule : Should we sacrifice our brains to the Internet?, en correlation avec un livre de Nicolas Carr : The Shallows: What the Internet Is Doing to Our Brains
« Jordan Grafman, head of cognitive neuroscience at the National Institute of Neurological Disorders and Stroke, explains that, “The more you multitask, the less deliberative you become, the less able to think and reason out a problem (and the) more likely (you are) to rely on conventional ideas and solutions rather than challenging them with original lines of thought. » et un peu plus loin, on lit :
« Carr noted that one of the greatest effects of the Internet is its ability to capture our attention only to scatter it, ultimately producing a generation whose brains are being better hardwired to scan, skim and multitask, causing a weakening in our ability to read and think deeply in a concentrated manner. »
→ autrement dit, le multitâche, le constant papillonnement dû à l’usage actuel d’Internet, notamment en raison des réseaux sociaux, favorise l’aptitude à mener de front plusieurs tâches en même temps, mais a contrario affaiblit la capacité de concentration et à terme, ce qui est beaucoup plus préoccupant, la capacité de penser par soi-même (et rend donc plus vulnérable à la manipulation et à l’endoctrinement). Noter qu’il ne s’agit pas ici de vues de psychologues mais d’hypothèses formulées à la suite de recherche sur le cerveau et notamment de la prise en considération des zones activées chez les sujets, lors d’un travail sur Internet.
Enchâssement des drames (Pesquès)
Reprenant le très beau livre rouge, oui rouge et pas jaune ! de Nicolas Pesquès, La face nord de Juliau huit, neuf, dix, cette confirmation d’une sorte d’enchâssement de drames les uns dans les autres, comme je le supputais il y a quelques jours devant la tension dramatique perceptible dans ce livre. « Quand la parole vient à manquer / un drame passe sous la coupe d’un autre » et un peu plus loin dans le même poème (p.109) : « on voit bien que tout ce qui nous occupe / tout ce que le langage a voulu / est ce qui le tue ».
Y a-t-il constat plus effrayant pour un écrivain !?
Et un peu plus loin, en une suite de poèmes sur ce thème, grattant et retournant l’évidence, toujours le jaune, un « jaune glacial » et non plus le jaune magnifique des genêts, un « jaune chair de poule » (113) et il y a de quoi, cette quête de tant d’années, cet obstination, le recommencement pour déboucher là : « jaune aura lieu mais je sais ne pas » (112), le monde (la colline) continue et je ne peux le saisir, un ne pas qui n’est pas un refus de faire à la Bartleby comme on aurait pu le penser p. 108 mais le ne pas de l’impuissance.
et néanmoins
emprunt ici d’un titre de Jaccottet, pourtant bien éloigné à maints égards de Pesquès, car se produit alors un rebond. Un rebond que l’on aurait pu anticiper, considérant qu’on en est là à mi-parcours du livre ; on semblait avoir en effet atteint un cul de sac avec cette série de poèmes de la seconde partie de J10 et l’on se demandait où pourrait aller le poète après ce constat ?
Il n’est pas vaincu, il y a un sursaut, il est impuissant, il le sait mais il va s’agir maintenant de « franchir le sans fin piétiné à vie » en un « travail de taupe et d’os » (116)
Le séparé, asséné et assumé, séparé du monde par le langage et à cause de lui, incapable de le rejoindre, ce fut la tentative, par le langage. La partie III s’ouvre sur ce qui semble être une « réfection ». « Écrire / le oui jubilatoire et cruel de l’enlèvement / le genêt de la réfection // travail de taupe et d’os » (116)
Lecture à venir… mais ici se confirme l’impression que cette œuvre est sans doute une des œuvres poétiques les plus importantes et les plus fortes du temps présent.
Proust (avec Freud, via Tadié)
Avancé dans Le lac inconnu de Jean-Yves Tadié. Un peu déçue sans doute, car je pense avoir imaginé (fantasmé, mot que je redoute, serait ici approprié !) un autre livre, un livre instaurant un dialogue par textes rapprochés entre Freud et Proust. Or ce que je lis pour l’instant, c’est surtout une interprétation psychanalytique de certains passages de l’œuvre proustienne, comme le « rêve de Swann » ou le « rêve de la grand-mère ».
Je suis toujours très réticente à l’interprétation psychanalytique des œuvres d’art. Réticente plus largement, à tout ce qui s’empare d’un livre pour en faire un autre objet, analyse, film, thèse… etc. Ce serait s’approprier l’œuvre à ses propres fins et trop souvent avec de grosses pattes maladroites et lourdingues, en cela qu’elles perturbent un équilibre infiniment subtil entre différentes composantes, dont elles ne vont extraire et utiliser que quelques éléments. Ces opérations-là, selon moi, annihilent, démembrent, châtrent, dévitalisent les œuvres. Sauf très rares exceptions, où deux génies se rencontrent en profondeur (Visconti et Thomas Mann par exemple ?)
Juliau, au-delà des mots et des choses
Il y aurait comme un hiatus entre ce que je sens que je cherche (et qui est à l’origine d’une tension dynamique, d’un élan continu) et par définition ce que je trouve ou ne trouve pas. Une quête de juliau, le constat d’une approche impossible de juliau, qui me mène à penser que juliau n’a pas à voir seulement avec la question des mots et des choses, de la langue, de la littérature, de la poésie, mais avec la vie, la destinée humaine, tendre vers l’inatteignable par définition, la mort puisque l’atteindre c’est se perdre.
Relevé en quatre
petite tête de cheval au si long sommeil, brutalisée par le faisceau électrique – cécité à venir en plus de ton mutisme ? – empreinte du révolu à jamais, ta raison d’être, ta raison d’avoir été
grille sur grille, double peine et si souvent, le végétal, obstiné, tenace – vrille, hampe, foret & foreuse, ruines de béton, écartement d’asphalte, dites mauvaises, reines des rues : desceller le Secret secret : une plante pousse.
jet d’eau, une goutte en suspens, lentille, œil de poisson, et le parc entier, ses nus sur l’herbe, ses fleurs, gravier et bancs, prisonniers à jamais.
mémoire du soir, blanchit et tire ses pans superposés, glissements d’états, d’étants, recomposition, biopsies à vif du jour englouti : congélation et reproduction