Octobre 1976. Voilà trois mois que je suis incorporé, pour reprendre le vocabulaire militaire, et malgré toutes mes tentatives, je n’ai pas réussi à abréger mon « service militaire ». Comment décrire le bruit, la fureur, le désordre abyssal, malgré les ordres hurlés à tout moment, qui seuls habitent notre quotidien. Sentiment d’une décomposition totale : non seulement impossible d’écrire - j’en suis à mes toutes premières tentatives et les mots d’Edmond Jabès : « vous verrez, un an ça passe vite… », oui même ces mots-là ne peuvent rien pour endiguer la crainte que toute cette insondable noirceur casse définitivement tout espoir de rédiger la plus banale des phrases - mais l’impression d ’un lavage de cerveau et d’une dégradation corporelle. Comme si l’armée me déchirait des pieds à la tête, comme si l’armée devait dicter jusqu’à la fin de ma vie une non-existence absolue. Robotisé, lobotisé…ou lobotomisé…, comme on voudra…
Et puis, ce samedi après-midi, lors d’une « permission » - ah ! il faudrait aussi faire rendre gorge aux mots du vocabulaire militaire -, retour à la maison pour une demi-journée hors de l’enfer. J’allume ma vieille radio pour retrouver sur Europe 1 (probablement) le rock qui, à l’époque, me sert de refuge ordinaire. Comment suis-je arrivé sur France-Musique ? Aucune idée… Envie immédiate de rectifier le tir, mais … pas le temps ! Tout à coup, dans et entre les notes, un souffle, un déchirement, l’idée même du silence… Je m’arrête (de ne rien faire !), j’écoute et suis proprement transporté, me retrouve en « moi-même » comme si c’était hier... Rien à comprendre, tout à entendre. Un moment de présence absolue où toute forme de désespoir s’effaçait dans une adresse directe, un peu celle que j’avais ressenti en lisant, quelques mois plus tôt, sans la moindre préparation « L’écriture et la différence », le grand ouvrage de Derrida !! Comme si cette musique m’attendait de toute éternité ; comme si, d’un coup d’un seul, d’un coup… d’archet, - mieux qu’une baguette magique - un ordre sublime venait remettre un peu d’humanité, l’idée même de l’humanité ordinaire dans le monde ordinaire. Je serais toujours, quelque 40 années plus tard, bien incapable de disserter convenablement sur mon amour irraisonné de la musique de chambre et d’abord des quatuors à cordes. Quatre solistes, un seul ensemble… Quatre souffles, une voix unique… Seize cordes pour un seul arc !
Ce n’était pas Dvorak, pas le fameux Opus 96 (« Américain »), c’était le sentiment de la musique, tout simplement. Le plus parfait des équilibres entre le silence et la paix. Et dans cette harmonie insoupçonnée, l’opposition la plus claire, la plus nette, la plus tranchée à la barbarie du langage militaire, à l’ordre hurlé de la langue, la subversion de toute possibilité de dicter un sens unique pour nous faire marcher droit et subir d’improbables manœuvres. Comme un parfait symbole, la liberté des silences concertants contre l’oppression du pas cadencé. Sévère défaite pour mon prestigieux régiment d’artillerie de marine ! Non seulement la musique dite « classique » me permettait de me « retrouver », de reprendre pied et de relever la tête mais elle deviendrait très vite l’alliée inespérée de la poésie et de la littérature. Peut-être même, qui sait, l’essence inaperçue d’un fin silence et de la création…
Les titres : d’extraordinaires partitions animées, V. Jankélévitch, Une maison commune de la musique, un livre de Stockhausen, Heitor Villa-Lobos
→ En premier : Des partitions animées Muzibao découvre ces étonnantes partitions animées qui donnent littéralement à voir la musique et sont d’un très riche enseignement. Tout particulièrement recommandée, celle du Sacre du Printemps !
→ Un document audio autour de Jankélévitch et la musique. Rencontre avec l’historienne Françoise Schwab, et l’écrivain et éditeur Stéphane Barsacq, à l’occasion de la parution d’articles inédits de Vladimir Jankélévitch, consacrés à la musique. « Françoise Schwab a bien connu Vladimir Jankélévitch, et depuis la mort de celui-ci, en 1985, édite ses œuvres posthumes. Elle a en outre préfacé cet ouvrage, édité par Stéphane Barsacq chez Albin Michel. Le livre réunit des textes peu connus, inédits, ou depuis longtemps inaccessibles, consacrés notamment à Liszt, Ravel, Fauré, la musique espagnole. Françoise Schwab évoque la figure de Vladimir Jankélévitch, son jeu au piano, la précision et la beauté de son écriture. Stéphane Barsacq nous livre son admiration pour la manière dont Jankélévitch parle de musique, cet art si difficile à décrire. Un entretien vif et passionné portant sur des écrits passionnants, qui rappelle la passion de Jankélévitch pour la musique et qui nous rappelle à quel point, 32 ans après sa disparition, ce philosophe, nous est indispensable en bien des domaines. » (sur le site Classicagenda) lien, durée 45’
→ Un communiqué de presse du Ministère de la culture : « une Maison commune de la musique » Françoise Nyssen rend public le rapport de Roch-Olivier Maistre sur le projet de « maison commune de la musique » lien « Le rapport confirme la pertinence d’un opérateur public au service de toutes les musiques, ayant vocation à fédérer les acteurs autour de cinq missions d’intérêt général : l’observation, l’information, la formation, le développement international et le soutien économique à la filière. A partir d’une analyse précise du contexte, qui a profondément évolué, Roch-Olivier Maistre fait une série de recommandations portant sur ce nouvel opérateur : sa valeur ajoutée, ses missions, son financement, qui appelle selon lui de nouvelles ressources, et sa gouvernance, qui devrait être efficace et garantir l’intérêt général. »
→ Note de lecture d’un livre d’Écrits de K. Stockhausen Un bel article autour de la publication toute récente, chez le remarquable éditeur Contrechamps des écrits de Stockhausen datant de la période 1952-1961, Comment passe le temps. L’article propose en outre huit vidéos d’œuvres de Stockhausen.
Les titres : Fanny Mendelssohn, Bruno Maderna, Sibelius, Gérard Pesson, la mort de Michel Chapuis, projets du Ministère de la culture pour la musique à l’école.
→ Trois vidéos : • La mort de Mélisande (Sibelius) par Esa Pekka Salonen Lien de la vidéo, durée 8’41
• Un beau Nocturne en sol mineur de Fanny Mendelssohn joué par Heather Schmidt. Lien de la vidéo, durée 4’46 (document audio)
• Bruno Maderna, Quadrivium (1969) Lien de la vidéo, durée 31’35 (document audio)
→ Une émission : • Gérard Pesson dans l’émission le portrait contemporain d’Arnaud Merlin, première diffusion le mercredi 15 novembre 2017 à 23 heures, réécoutable mille jours en ligne Lien de l’émission, durée 1h
• Un Communiqué de presse du Ministère de la culture Françoise Nyssen a présenté devant les députés ses priorités pour 2018 : sur la base d’un budget conforté, elle précise les objectifs d’une « politique culturelle de proximité » On retient notamment les annonces en faveur de la musique à l’école : → La mobilisation de 3 M€ pour le développement des chorales à l’école avec l’objectif de passer de 1 établissement sur 4 doté d’une chorale aujourd’hui à 1 sur 2 à la rentrée de septembre 2018 ; et 100% dès l’année suivante ; → La création d’une « Fête de la musique à l’école », dont la première édition aura lieu le 21 juin 2018 ; → Le lancement d’une politique de jumelages visant 100% des établissements scolaires associés à un établissement culturel local (structures labellisées, lieux patrimoniaux, structures soutenues par les collectivités) à horizon 2022, pour favoriser les sorties et les activités culturelles. (le 8 novembre 2017)
Rappel : dans la rubrique "lectures augmentées", Muzibao rapproche des extraits de livres sur la musique et les œuvres évoquées.
Muzibao a rendu compte du petit livre du compositeur Eric Tanguy, écrit avec la collaboration de la journaliste Nathalie Krafft, Écouter Sibelius. Ce livre est découpé en neuf chapitres, qui chacun s’arrête sur une œuvre de Sibelius et invite à l’écouter.
Le chapitre 1 est consacré à une œuvre assez peu connue, en France en tous cas, de Sibelius, Malinconia, une œuvre pour violoncelle et piano écrite en 1900 alors que la troisième fille de Sibelius, Kirsti, vient de mourir du typhus. Eric Tanguy évoque la version de Truls Mørk et de Jean-Yves Thibaudet devenue semble-t-il quasiment introuvable. Parmi les rares versions disponibles en ligne, Muzibao propose celle-ci :
lien de la vidéo, durée 11’38 Jan-Erik Gustafsson, violoncelle & Graham Jackson, piano
« Cette pièce est un tombeau, un tombeau glaçant, et non pas glacé : on y trouve cette incandescence mélodique et mélancolique qui caractérise la musique de Sibelius, écrit Eric Tanguy qui ajoute que « dans la musique de chambre pour piano et violoncelle, cette pièce est absolument unique » et qui la rapproche toutefois pour la beauté mélodique de la Deuxième sonate pour violoncelle et piano de Fauré.
« Malinconia n’est pas une sonate dit encore Eric Tanguy. D’un seul tenant, cette partition déconcertante est constituée d’une succession de séquences. (…) Tout est en germe dès les premières mesures jouées au violoncelle, avec le chromatisme, du grave à l’aigu, très vite et soudainement interrompu par l’aigu du piano, comme un couperet. » (p.18)
Et sur la fin de l’œuvre, Eric Tanguy écrit encore : « Malinconia finit dans le grave, sur la quatrième corde du violoncelle, le do. C’est l’irréparable, la chute. (…) le ton est extrêmement sombre. Trois fois Sibelius recommence, comme s’il voulait échapper à la fin de sa fin. Mais c’est impossible. »
voici une autre version (sans images) :
Lien de la vidéo, durée 12’42 Raimo Sariola, violoncelle & Hui-Ying Liu, piano
Eric Tanguy, avec Nathalie Krafft, Écouter Sibelius, Buchet Chastel, 2017, 13€, (chapitre 1, extraits des pages 13 à 22)
*Les lecteurs de Muzibao sont chaudement invités à commenter les articles, à apporter des précisions, à donner leur point de vue, à proposer le cas échéant d’autres interprétations.
« Écouter Sibelius, cette douce injonction »… ainsi commence ce petit opus du compositeur contemporain Eric Tanguy qui cherche à faire partager sa passion pour le grand compositeur finlandais (1865-1957).
En collaboration avec la journaliste Nathalie Krafft il a fort habilement composé un petit guide d’écoute en neuf œuvres, évitant de choisir les plus connues et tentant de rendre compte de toutes les facettes du génie si riche de Sibelius. Le livre est divisé en neuf chapitres. Pour chaque histoire, un mot-clé, la blessure, la terre, le flot, la faille par exemple suivi du titre de l’œuvre. On ira ainsi de Malinconia op.20 pour violoncelle et piano à Surusoitto, musique funèbre pour orgue, op. 111b. Chacune des œuvres est bien caractérisée et présentée par les deux auteurs, mais sans jargon, de manière accessible et attachante. Les œuvres retenues sont articulées avec les différentes phases de la création de Sibelius mais aussi avec certains évènements de sa vie, comme la mort d’une de ses filles qui le pousse à écrire Malinconia.
Au terme du livre, le lecteur aura non seulement approfondi ou découvert neuf œuvres importantes de Sibelius dont certaines plus rares que la Valse triste, Finlandia ou le Concerto pour violon (ce dernier pourtant présent dans le choix), mais pu construire une image plus précise du compositeur sur le plan musical et humain. Il aura aussi découvert avec plaisir quelques données sur Eric Tanguy qui s’implique personnellement dans ce parcours.
Les livres sur la musique tendent à pencher soit du côté de l’essai, un peu trop détaché parfois des œuvres, soit du côté du guide d’écoute, donc pas très agréable à lire : il semblerait que la formule retenue ici, dont on peut espérer qu’elle sera reprise autour d’autres tandems, concilie ces deux aspects.
Florence Trocmé
Eric Tanguy, Écouter Sibelius, avec Nathalie Krafft, éditions Buchet-Chastel, 2017, 135 p., 13€, sur le site de l’éditeur.
Les lecteurs qui le souhaitent peuvent retrouver dans mon site personnel, le Flotoir, sur cette page, quelques paragraphes consacrés à ce livre
Le compositeur Franck C. Yeznikian* a écrit pour Muzibao cet hommage à Klaus Huber, décédé ce 2 octobre 2017.
Klaus Huber un adieu pour un éveil
Un objet de richesse est toujours moins réel qu’un objet pauvre… Cet éclat des choses pauvres, c’est l’éclat de la matière nue. C’est le rayonnement d’un corps dénudé…
Ernesto Cardenal
Mal voyager, cela veut dire pour un homme, demeurer inchangé. Un tel être change de contrée, mais ne change pas lui-même en même temps qu’il change de lieu. Mais plus un être a besoin de se déterminer par ses expériences, et plus profonde (et pas seulement plus large) sera la rectification de ce qui s’opérera par l’expérience extérieure.
Ernst Bloch
Si Klaus Huber fut un homme à la profondeur religieuse, son caractère s’est toujours opposé à tout esprit de chapelle. Né un 30 novembre 1924 à Berne, ce compositeur de la grande génération des années 20 en ce qui concerne l’histoire de la musique savante, a mis plus de temps à éclore que la plupart de ses collègues tels que Luigi Nono, Luciano Berio, Pierre Boulez et quelques autres. Pétrie de questionnements et traversant des phases d’introspection, sa musique s’est construite dans l’ombre des grands édifices de l’école dite de Darmstadt, lieu symbolique de cette ville allemande détruite, sur les ruines de laquelle devait naître un haut-lieu de la musique savante. Il faut attendre 1952 pour voir les premières partitions de Klaus Huber livrées au monde de la musique. Mais contrairement à l’avant-garde régnante qui interroge principalement des questions structurelles jusqu’aux savants délires d’un Stockhausen détournant post traumatiquement son regard de l’histoire en cherchant des liens avec le cosmos, Huber semble interroger d’emblée notre existence en plongeant ses mains dans un jadis qui pouvait passer pour désuet en allant chercher des poètes oubliés comme Mechtild von Magdeburg, Johann Georg Albini, Catharina Regina von Greiffenberg pour son opus Auf Die Ruhige Nach-Zeit de 1958.
Klaus Huber ~ Aus die Ruhige Nachtzeit (Sur le temps de la nuit calme)
Il compose tout en enseignant le violon et d’autres disciplines comme l’histoire de la musique à Zürich et à Bâle, ville dans laquelle il commencera à enseigner la composition avant d’obtenir le poste de la classe de composition de la Musik Hochschule de Freiburg qu’il occupera de 1973 jusqu’à l’âge de sa retraite en 1990. C’est précisément là qu’il formera parmi ses nombreux étudiants, en partageant son poste avec Brian Ferneyhough (un ex-élève devenu presque aussitôt son collègue), des compositeurs de renom comme par exemple Wolfgang Rihm, Toshio Hosokawa, Younghi Pagh-Paan et Kaija Saariaho.
S’il y a incontestablement une mystique dans la musique de Klaus Huber, celle-ci n’est pas seulement le fruit d’une œuvre qui se serait élaborée que dans le retrait. Au contraire, il pouvait se mettre en colère devant la posture de celui qui se cantonne dans sa tour d’ivoire. Personne mieux que lui n’aura su sonder et éveiller à travers sa fibre de pédagogue, ce là d’où ça parle chez le compositeur encore trop fragile pour saisir avec conscience ce qui fait signe à travers sa musique. En ce sens, l’acte pédagogique, que j’oserais nommer ici même comme pédologique, consistait en un processus d’interrogations et d’introspections à travers une maïeutique dont il avait le pouvoir unique. De cette intériorité liée à la pensée compositionnelle, des racines se sont étendues jusqu’à ce qu’il se penche du côté des autres cultures et croyances qui transitaient à la fois par ce que ses élèves de tous les continents drainaient mais aussi par son inlassable curiosité tournée du côté de l’étranger et de l’altérité. Nul autre compositeur que lui n’aura, je pense, intégré dans le tissu de son œuvre, autant de cultures qui ne sont pas comme des papillons exotiques épinglés ici ou là. Avec le temps, avec ses voyages aussi bien dans la géographie des terrains que dans celle des partitions qu’il lisait, sa musique s’est transformée non par collages ou emprunts post-modernes mais au contraire par cercles concentriques ; par absorptions et accumulations dans le sens d’une transformation. De nombreuses opus intègrent des textes de poètes de différentes langues. À chaque fois, il cherchait à en apprendre le plus possible sur les racines de la langue qu’il allait mettre en musique. Son enseignement fut celui d’une pratique paradigmatique contre les détournements de cette pensée du anything goes. Sa véhémence se soulevait tel un volcan lorsqu’un compositeur se retrouvait sans s’en apercevoir ou en prendre conscience, devenir l’instrument de cette réification qui tend à tout confondre dans le même sillon. Une autre de ses qualités de pédagogue se manifeste en ce qu’aucun de ses élèves ne le recopia, ce qui veut tout dire sur les propédeutiques engagées afin de mieux faire jaillir la singularité du sujet contre le diktat du marché de la musique contemporaine.
Bien que fasciné par l’autorité d’un Theodor Adorno qui avait remarqué les qualités de son duo pour hautbois et clavecin Noctes Intelligibilis Lucis lors de sa création à Darmstadt en 1961, Klaus Huber fut davantage en vibration avec la pensée utopique du philosophe Ernst Bloch. Son mouvement d’aller chercher un avenir dissimulé dans le passé faisait écho au sien via ses recherches personnelles au niveau des instruments anciens et tout ce qui s’y greffe comme notamment du côté des tempéraments ouvrant à une microtonalité divisant l’octave en 19 degrés contre les 12 de la musique tempérée. Ainsi, le passé dévoilait aussi bien une ouverture qu’un potentiel, comme une utopie concrétisée, un horizon en attente alors recouverts par différents sédiments par rejet, restriction et académisme.
Si Klaus Huber s’est dirigé dans les trente dernières années de sa vie dans une écriture tournant le dos aux quarts de ton pour préférer les tiers de ton, c’est aussi pour des raisons philosophiques. Diviser un ton en trois au lieu de quatre, c’est une réaction contre une forme de pragmatisme sociétal. Il subsiste, dans la division par trois d’une unité ou d’une monade, toujours un quelque chose qui échappe à l’exactitude du monde binaire auquel nous sommes de plus en plus réduits et qui nous oppresse. Ainsi, cette perte ou fragilité face à ce qui serait une exactitude clinique devient en fait notre espoir humain devant la réduction et les catégories qui cherchent à limiter l’homme dans son étendue ou dans ses autres qualités. Son grand ami compositeur Luigi Nono, à la fin de sa vie, faisait l’apologie de l’erreur comme nécessité contre les échelles des certitudes et des rendements devant tous les dispositifs de surveillance qui cherchent à contrôler le sujet comme les phénomènes. De telle sorte que l’acoustique, le timbre, la vibration devenaient le lieu de cette écoute sur-attentive à ce qui échappe et par conséquent délivre. Car contrairement à la majeure partie des compositeurs, Klaus Huber intégrait à même les structures compositionnelles qu’il élaborait des processus analogiques au contenu qu’il voulait exprimer en surface. C’est pourquoi sa musique est moins abstraite que la plupart des autres puisqu’elle incarne un contenu processuel qui fait sens au dessein messianique s’incarnant en musique. Composer participe d’une expérience qui tend aussi à transformer le sujet qui l’écrit telle une leçon de choses.
Lorsqu’il composa par exemple La Terre des Hommes en 1989 sur le journal d’usine de Simone Weil ainsi que différents textes dont son poème La porte, il organisa sa partition pour certaines sections telle une machine implacable d’assujettissements en employant une division en quarts de ton. Pour contrebalancer cet état et pour mieux répondre à une dimension d’affect qui se relie ici, avec une presque équivalence motivique, au rapide et lent comme cela s’articule à la forme de la musique classique, Huber utilise les tiers de ton pour exprimer une intériorité voire une conversion (metanoia) des valeurs dans une autre dimension alors plus souple et profonde à l’instar d’un élargissement invitant à une méditation. À la fin de cette œuvre, il choisit de donner à Simone un frère, en la figure d’Ossip Mandelstam, dont des fragments d’un des poèmes des Cahiers de Voronej se trouvent encryptés en russe dans la dernière partie de cette œuvre. Par la suite il intégrera même la langue arménienne qui fascina le poète russe lorsqu’il fit son voyage initiatique en Arménie. Langue et poèmes que l’on retrouve exprimés en musique dans quelques scènes de l’opéra Schwarzerde (terre noire) qui est un portrait de Mandelstam.
De l’Ararat, il descendra de l’autre côté et explorera aussi la musique et la poésie arabe comme un sursaut de révolte pendant la Guerre en Irak. Mahmoud Darwich inspirera plusieurs de ses pièces dont celle qui convoque quelques instruments presque oubliés comme le baryton à cordes dans le concerto A l’âme de descendre de sa monture et marcher sur ses pieds de soie…
Si Klaus Huber est un mystique il ne fut pas moins un homme profondément engagé par-delà toute confession et récupération politique. Ses interlocuteurs furent de nombreux philosophes, sociologues mais aussi des théologiens dissidents de l’orthodoxie comme par exemple Dorothee Sölle, Johann Baptist Metz ou bien encore Ernsto Cardenal dont les textes auront provoqué son grand cri pour l’Oratorio Erniedrigt –Geknechtet –Verlassen –Verachtet. Tous ont un point en commun, celui d’une action concrète en perpétuel questionnement comme ce qui anima Klaus Huber à toutes les échelles de sa créativité et du don de sa personne devant la question qui fait fondre cette cloison qui séparerait l’extériorité de l’intériorité. La notion d’intervalle est sans doute ce qui qualifie au plus près son dessein tant bien compositionnel qu’existentiel. Ohne Grenze und Rand (Sans limite ni contour)
Sa musique il faut la percevoir aussi comme dialogique puisqu’elle fait appel à l’autre. Elle offre un horizon de réflexion et d’introspection devenues tellement rares mais qu’il est urgent de convoquer contre le théâtre du spectaculaire et de l’endormissement dont la culture se trouve être hélas un agent trop docile. La qualité substantielle de sa musique vient de la profondeur dont elle est l’écho. Sa tristesse manifeste est celle du poète dont le chant, dans une plainte, se relie aux fondements de l’existence. Cet être-là, vigilant, questionnant au cœur de toute présence.
Klaus Huber - Des Dichters Pflug (La charrue du poète)
C’est en empruntant à Jacques Derrida ce fragment Nous, la raison du cœur, qu’il concluait certaines de ses dernières œuvres pour appuyer sur cette région que nous partageons tous en commun pour faire taire les clivages. Sa musique contrairement à celle, si tragique, de Bernd Aloïs Zimmermann qui lui était aussi nécessaire que celle politisée et fragile de Luigi Nono, est celle qui trace et dessine, par-delà toute cette tristesse exprimée, mais si belle et profonde la faisant jaillir telle une larme, de l’espoir dans l’action même de ce qu’elle éveille et réveille du côté de l’interprète comme de celui de l’auditeur qui sera à son écoute. Alors il ne sera pas disproportionné de l’entendre comme l’un des derniers compositeurs humanistes.
Son cœur a cessé de battre le 2 octobre à Pérouse, en Italie. Son corps repose à Bâle mais son âme résonne dans chaque intervalle de sa musique telle une promesse d’espérance. Il nous laisse dans immense perte qui tourne une page de l’histoire de la musique, l’étendue d’une utopie à retendre impérativement au cœur de son œuvre si magistrale qui aura dépassé les limites qui séparent le passé de l’avenir à l’intérieur de l’écoute et de notre conscience.
Klaus Huber - Beati Pauperes (où l’on peut entendre simultanément deux motets d’Orlando di Lasso chantés derrière le public et en même temps que sa musique.)
Autour de Klaus Huber Le lien du site du compositeur Un entretien enregistré par la radio suisse vient de remonter à la surface lors d’une émission hommage :
Lire ses écrits : Klaus Huber, Au nom des opprimés, écrits et entretiens, éditions Contrechamps, 2012. Klaus Huber, Von Zeit zu Zeit (De temps en temps). L’ensemble de l’œuvre, entretiens avec Claus-Steffen Mahnkopf, éditions de l’île bleue.
Écouter : Klaus Huber, Carlo Gesualdo, label, Soupir Editions Klaus Huber Œuvres pour flûte par Jean-Luc Menet et l’ensemble Alternance, label, Stradivarius Klaus Huber, Miserere hominibus. Agnus dei cum recordatione, Les jeunes solistes dirigés par Rachid Safir, label Soupir Éditions Klaus Huber, l'oeuvre pour violoncelle solo par Alexis Descharmes, Label Aeon
*NDLR : sur l’auteur de cet hommage, Franck Yeznikian, Poezibao recommande cette belle page sur le site de Thierry Vagne.
Très peu de disques de musique classique dans ma discothèque. Je l’explique par le fait que celle-ci, à la différence du rock, de la variété ou du jazz, je l’ai incorporée, elle s’est glissée, s’est coulée mienne, me compose tout autant qu’elle me décompose. Musique classique : c’est donc qu’elle est là, paradoxalement silencieuse et cachée, recouverte, oubliée en moi, corps et âme confondus, tant certains morceaux ou certaines interprétations ont marqué ma toute petite enfance, l’ont portée mais aussi striée-raturée, battue et froissée.
Ce texte c’est l’expérience d’un nouveau prétexte et support extériorisé, ce disque c’est une partition ouverte, peut-être du son déroulé qui va animer mes mains et les souvenirs qui s’y sont déposés. Ecouter ou réécouter un disque, est-ce que cela fait écrire, me rend l’écriture, l’offre, comme ouvrir une page de Dominique Fourcade, cet été, hasard après hasard, m’a permis de ne jamais perdre l’espoir — l’écriture reviendrait quand les temps seraient moins blessés ? Il suffit parfois d’un mot, d’un signe sur une page, d’une page entre d’autres pages, d’un accent dans ce mot, d’un son qui fait sens ou d’une ouverture signifiante comme un halo diffusé par une expression, pour qu’un pronom, un verbe, une structure obstinée de phrase survienne par les mains. Elles vont jouer et rejouer le mot saisi et choisi, le répéter, le prendre et le surprendre, l’étendre, l’écarter aussi, parce qu’il y a toujours du souffle, de l’air, du vide dans les mots, et que c’est cet interstice qui me donne envie d’y aller et de m’y perdre. Je me dis que sur le clavier de l’ordinateur j’écris des deux mains comme je joue du piano ou jouais du violoncelle. Une main gauche pour tracer les signes, une main droite pour les lire.
Je me souviens d’une interprétation de la Bachianas brasileiras n°5 dans la basilique de Saulieu au tout début des années 80 : les artistes portaient des pantalons évasés, les matières choisies de leurs vêtements étaient des velours épais et chauds. Parmi les huit violoncellistes, deux membres de ma famille, et des amis, des étudiants, des stagiaires. Le disque qui est aujourd’hui chez moi, dont je ne sais d’où il vient ni comment il est arrivé ici, a été enregistré en 1973 à Paris salle Wagram. Quand j’allais au concert petite fille, c’était plutôt salle Pleyel, salle de l’orchestre de Paris. Moi et ma soeur profitions souvent d’invitations, données par une amie de mes parents, violoniste de l’orchestre de Paris. Je me souviens avoir joué au chat et à la souris avec les ouvreuses, entre les coulisses et les différentes entrées donnant sur le parterre. Plutôt que d’écouter la musique jouée, cette symphonie qui devait nous garder, nous surveiller, nous occuper, nous nous amusions à reconnaître dans l’orchestre, surtout parmi les cordes, les amis, connaissances ou camarades de mes parents. J’ai aimé regarder les robes de concert de femmes musiciennes comme j’ai aimé porter dans mes rêves les tenues de soie des actrice américaines des années trente et quarante : le dos et les épaules qu’elles découvrent, une peau dont j’imaginais qu’elle était encore plus douce que le tissu qui la doublait.
Huit violoncelles et une voix. Je répète ce que j’ai toujours entendu : « le violoncelle est l’instrument dont le son est le plus proche de la voix humaine ». La soprano — je cherche dans le dictionnaire, mot masculin ou féminin, masculin et féminin — est-elle la voix la plus proche de l’enfance ? J’écoute ce que j’ai toujours entendu, mais j’ai besoin d’une image pour croire ce que l’on me dit, et je vais la chercher dans un palais minuscule et sombre qu’on appelle mémoire, dont je sais qu’il est visité par de multiples clichés qui me font aussi perdre la vue et la vie. Derrière et dans ce son il y a huit violoncelles. Derrière et en cette voix il y a une femme. J’aime comment ici les uns se fondent dans l’autre, le courant créé par l’accord et quelquefois la coïncidence entre les cordes animales et la corde humaine. Tout serait histoire de cordes et de corps, de féminin et de masculin, de croisements et de nœuds, de culture qui veut rejoindre la nature, comme la chute dans le son conjoindrait le silence d’une peur silencieuse.
Anne Malaprade
N.D.L.R. Heitor Villa-Lobos, (1887-1959). Bachianas brasileiras, Nos 2, 5, 6 & 9, Mady Mesplé, S ; Michel Debost, fl ; André Sennedat, basson ; Orchestre de Paris ; Paul Capolongo, dir. Enregistrement : (France) Paris, Salle Wagram
On peut écouter La Bachianias brasileiras n°5, avec Mady Mesplé, ici (son médiocre)
Structure de l’œuvre (source) Ária Ce premier mouvement, en la mineur, est le plus connu ; il est structuré selon le schéma A-A'-B-A. Après par une introduction aux violoncelles, jouée deux fois, le chant commence. La partie A est une vocalise (sans parole) d'une grande difficulté d'exécution, car ayant un ambitus assez élevé. Cette partie est ensuite jouée en variante avec un violoncelle soliste, et les autres violoncelles en accompagnement. La partie B est un poème décrivant la beauté du ciel le soir (paroles de Ruth V. Corrêa).
Tarde, uma nuvem rosea lenta e transparente, Sobre o espaço sonhadora e bela!
Chaque vers est psalmodié, en allant de l'aigu vers le grave. L'accompagnement aux violoncelles suit de près le chant, avec des dissonances absentes de la partie A. Le thème initial A est alors repris, mais à bouche fermée. Dança Le second mouvement est la Dança (Martelo) - Allegretto (1945) (paroles de Manuel Bandeira).
Evgeny Kissin au Théâtre des Champs-Élysées le 28 septembre 2017
Accueilli avec l’enthousiasme que l’on réserve aux moments hors du temps qui nous semblent possession du petit dieu ailé Kairos, ce second Concerto pour piano et orchestre de Béla Bartók. Interprété par Kissin le 28 septembre 2017 avec une précise frénésie, une soif inextinguible, une verdeur, un sens de l’invention et de l’écoute qui font songer au 21 janvier 1943, au Carnegie Hall, à New York. Fermons les yeux et revivons ce lieu, cet instant. Dans quelques minutes, ce sera la première audition américaine du Concerto pour deux pianos et percussion de Bartók. Dans quelques minutes, Fritz Reiner dirigera l’Orchestre de la New York Philharmonic-Symphony Society, et Bartók sera au piano ; ce sera son dernier concert. Ce qu’il se passe, pendant cette représentation, c’est ce que raconte le fils du compositeur, Péter : « À un certain moment, dans l’exécution [du concerto], les autres [musiciens] commencèrent à prendre conscience que mon père était en train de s’éloigner du texte écrit, ce qui les embrouilla ; heureusement, ils parvinrent à garder le cap, continuèrent de jouer leurs parties jusqu’à ce que mon père finisse par retourner à ce qui était dans la partition. Après le concert, une course de taxi tendue réunit Fritz Reiner et mes parents, qui rentraient ensemble chez eux. Reiner, qui connaissait mon père comme trop bon pianiste pour s’égarer dans sa propre musique, se décida enfin à demander à son ami : "Béla, pourquoi as-tu fait cela ? – Oh, répondit mon père nonchalamment, le timbalier a fait une petite erreur et cela m’a fourni une nouvelle idée que j’ai voulu essayer". » De ces pages musicales savamment joyeuses, se lève, du fait de la virtuosité – sœur de l’enfance – de Kissin, un sourire mêlé de larmes. Audace qui fait songer à Isabelle Huppert confiant aux Cahiers du cinéma (beau numéro 700) : « Quand passent les cigognes de Mikhaïl Kalatozov [est] le tout premier film que j’ai vu. J’ai un souvenir très précis de ce film, je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce qu’il a été le premier. Le plan qui m’a le plus touchée, c’est le tout dernier : les soldats reviennent de la guerre et la fiancée va sur le quai de la gare attendre son amant. Elle est habillée tout en blanc, elle s’avance sur le quai, encombré par la foule de soldats et de parents venus les accueillir, mais ne voit pas son fiancé. Elle comprend qu’elle ne le reverra plus, qu’il est mort. À ce moment-là, un vieux monsieur s’approche d’elle. Au moment où elle se rend compte de la tragédie, il y a cet oracle qui vient la voir et la pousse, la sermonne presque, à vivre, elle qui est encore toute jeune. Il répète à la jeune fiancée éplorée : "Il faut vivre, il faut vivre, il faut vivre." Je n’ai jamais revu le film et pourtant je suis bouleversée rien que de l’évoquer. C’est la première émotion que j’ai eue au cinéma. À 12-13 ans, je ne m’étais pas encore formulé que je voulais devenir actrice. Mais je me suis rendu compte qu’il était possible de pleurer et de sourire dans le même plan. Ce qui se passe sur le visage de la jeune actrice est très beau : un sourire jaillit des larmes. Alors j’ai pensé que c’était bien de pouvoir faire les deux en même temps. » Et que dire de l’interprétation que nous a offerte Kissin du mouvement lent de la sonate n°29 op. 106 (« Hammerklavier ») de Beethoven, le mardi 14 novembre 2017… Véritable moment – architectural – de grâce, ces pages – et leur interprète – n’ont pu que faire songer à Protée, tel que dépeint par Mathieu Terence, qui a suivi les traces toutes fraîches d’Ovide dans la neige salie de notre présent : « On sait que tout ce qui vit féconde. Le synonyme de la vie est la métamorphose. L’un de ses dieux tutélaires est Protée. Il change, pour rester fidèle à lui-même et à la vie qui prend tous les visages du vivant. Il se transforme pour ne pas livrer son secret de jouvence. Il danse avec le temps. Il peut dire le passé comme l’avenir. Il ne se laisse saisir par rien, et surtout pas par la mort, elle n’a pas d’intérêt. Il ne faut cesser de naître que pour cesser de vivre. Sa métamorphose met corps et âme au diapason. Elle traduit un désir en regard puis en geste. Elle convertit la fin en son contraire. Là où tout est fugace, elle est seule éternelle, puisque n’est immuable que le fait de changer. […] L’enfance du monde se perfectionne sans cesse. Nous y sommes. »
Muzibao inaugure aujourd’hui une nouvelle rubrique, « un disque, une vie ». Il s’agira de solliciter des textes qui rapportent l’expérience de la découverte, de l’écoute d’un disque, un jour, dans une vie. Son importance, son influence. Muzibao demandera aux écrivains qui accepteront le principe de ne pas simplement parler de manière savante de l’œuvre ou de l’enregistrement, mais aussi de rendre compte, dans la mesure du possible et au besoin avec des anecdotes, la présence de ce disque dans leur vie, voire dans leur création.
C’est le poète Patrick Beurard-Valdoye qui ouvre cette nouvelle rubrique.
Patrick Beurard-Valdoye Zápisník zmizelého
Habitant Berlin-Ouest, je me rendais de temps en temps à l'Est, où j'avais mes petits rituels. Comme il fallait, pour obtenir le visa journalier, changer 25 D.Mark en devises, à dépenser dans la journée - ce qui représentait une somme assez importante vu le coût de la vie en DDR (RDA) - je finissais la balade dans une librairie d'État, où j'achetais les classiques de la littérature allemande, ainsi que dans un magasin de musique. Les disques disponibles du moment étaient exposés de face sur un long présentoir derrière le comptoir. Une dame en blouse servait. Je montrais du doigt tel disque, tel autre, puis tel autre, et je sortais avec une dizaine de Bach, ou un tiers de l'œuvre complète de Béla Bartók chez Hungaroton. Un soir, il y eut un disque d'un compositeur dont je connaissais seulement de nom : Leoš Janáček. Je fus surtout intrigué par le titre Zápisník zmizelého. Pas tout à fait. Ce qui m'intrigua, car inhabituel dans le bloc-Est, c'était justement que la jaquette du vinyle était entièrement en anglais. Les noms d'artistes étaient écrits en tchèque : The Diary of One Who disappeared. J'ignorais tout de l'œuvre, et l'employée commençait à s'irriter devant mon indécision. Alors je l'ai acheté pour ce magnifique titre, mais aussi à cause du design graphique de la jaquette, qui détonait dans tout le magasin. Sur fond noir le nom Janáček sans prénom apparaissait en blanc. Le titre en jaune formait des lettres non alignées. La typographie imitait un caractère de machine à écrire agrandi. Il n'y avait aucune image. Le disque fut édité par Supraphon, enregistré à Prague en 1978. Les artistes étaient : Jozef Páleníček (piano) ; Vilém Přibyl (ténor) ; Libuše Monava (contralto), et le chœur de femmes s'appelait Pavel Kühn. Cette version est certainement à présent introuvable, sauf en collector. J'ai sitôt été fasciné par ce Journal d'un disparu, cette forme d'opéra de chambre, ces sonorités prenantes et surprenantes, ces harmonies inhabituelles. Je l'écoutais souvent le matin.
Isabelle Vorle, que j'avais rencontrée quelques années plus tard, en mon absence tomba sur ce vinyle, et eut envie de découvrir l'œuvre. À son tour fascinée, elle fut d'emblée certaine qu'un jour elle créerait quelque chose à partir de cette musique. Elle avait remarqué que le livret, en plusieurs langues, évoquait l'histoire d'un paysan morave disparaissant avec son amoureuse tsigane, laissant un journal de bord. Lectrice de poésie elle était sensible au cycle de poèmes du livret. Quinze ans plus tard, nous avons eu l'occasion de mener en parallèle deux projets - elle, un film, moi, un livre - qui avait pour cadre la Moravie, la culture des Rroms, en nous approchant de Janáček (de mon côté, il y avait également Sigmund Freud, qui passa son enfance dans un village voisin). Le cœur de notre périple était Le journal d'un disparu. Nous avons séjourné à Brno, et dans la campagne de la Moravie du Nord où Janáček résidait ; nous avons marché sur un sentier herbeux, et les forêts de hêtres de Hukvaldi ; nous avons pu voir la partition originale aux archives, erré dans les lieux où le poème fut écrit par le poète Jozef Kalda dans les années 1910 ; appris à quel point Janáček était l'avocat virulent des Rroms persécutés ; mais aussi comment il composait des segments mélodiques transcrits à partir de l'intonation d'une voix de femme parlant, ou d'un coup de tonnerre. J'ai écrit une partie de mon Gadjo-Migrandt, et Isabelle a travaillé durant cinq ans à la réalisation de son film, et pour ce faire, impulsa le projet d'un spectacle avec chanteurs et pianiste, qui fut donné au Centre culturel tchèque. Il s'agit d'un film expérimental autoproduit, avec en fond sonore l'exécution du Journal d'un disparu. J'ai tellement entendu des bribes de l'œuvre lors du montage du film durant toutes ces années, qu'il n'y a que quelques mois que je peux réécouter Le journal d'un disparu !!
Patrick Beurard-Valdoye
On peut voir les deux extraits du film d’Isabelle Vorle ici et ici
Patrick Beurard-Valdoye est un poète français qui pratique les Arts poétiques. On peut découvrir sa bibliographie complète ici. On peut retrouver sur le site Poezibao de nombreux extraits de ses livres, des notes de lecture, des entretiens, etc.
Muzibao propose également ce documentaire de la BBC, en anglais, sur ce Journal d'un disparu : Ian Bostridge (accompagné au piano par Thomas Adès) revient longuement sur l’œuvre et en donne de grands extraits.
« Écrire la musique » Chronique du 20 André Hirt Septembre 2017
André Hirt donne ici une dernière « Chronique du 20 ». Elle servira de préface à cet ensemble de chroniques qui se sont échelonnées depuis quelques mois sur le site et qui seront rassemblées sous le titre « L’Existence musicale ».
En voici le début : « On croit qu’il faut traduire la musique en mots et jamais on ne se demande pourquoi il ne faudrait pas transcrire les mots en musique (ainsi le passage de la « communication » à la littérature). On croira encore qu’écrire la musique – sur elle, à propos d’elle – consiste à en délivrer la signification, dans le présupposé que cet art ne serait que privatif, l’absence en tout point regrettable, signe d’une insuffisance originaire, de toute verbalisation. Que croira-t-on encore, sans doute, entre son et langage, musique et littérature, que les arts – appelons ainsi ces pratiques de figurer la pensée et l’expression, celles de ne pas démontrer, mais de montrer, d’imaginer et de représenter, d’exalter et de toucher, de transformer et de transfigurer, de passionner et de sacraliser, d’interroger et d’affirmer – sont des manifestations bien rudimentaires, en fin de compte simplement documentaires de ce qu’on entend par « homme » ? En droite ligne de ce dernier aspect, même les esprits les plus subtils sont amenés à considérer que ces pratiques artistiques sont après tout, malgré leur essentialité et leur propriété purement humaines, et dans un autre ordre parfois leur prestige, des témoignages certes décisifs de la pensée, mais dans l’absolu inférieurs à ce que l’Occident aura su produire, exemplairement dans l’ordre de la technique et de la science. En tout cas, de nos jours, tourisme et industrie culturelle servent à démontrer à l’inverse leur inessentialité et leur futilité à l’égard de ce qui fait réellement courir le monde. Un divertissement donc, ou, au mieux, un supplément d’âme pour quelques-uns, qui apparaissent nombreux mais qui ne sont que peu si on les considère à l’aune des habitants du monde. » (pour lire la suite cliquer sur le lien bleu, ci-dessous)
Cliquer sur ce lien pour ouvrir la chronique intégrale, donnée ici en version PDF, plus facile à enregistrer ou à imprimer.
Image : Le thème du dernier mouvement de l’ultime quatuor de Beethoven, le quatuor à cordes no 16 en fa majeur, op. 135, avec la fameuse mention « Muß es sein? Es muß sein! » (« Le faut-il ? Il le faut ! »).