« avril 2012 | Accueil | juin 2012 »
Rédigé par Florence Trocmé le 22 mai 2012 à 11h11 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
Gris toujours, gris encore, énormément de pluie hier, continue en fait du matin au soir et plutôt drue – 13°.
Lectures
Le Monde – un article en allemand sur la bagarre Apple-Samsung et un en anglais sur l’introduction du Kindle dans l’économie du libraire Waterstone qui a pourtant fait une longue résistance au livre numérique – Anise Koltz, Soleils chauves – Pour un humanisme numérique de Doueihi et La face nord de Juliau de Pesquès.
Musique
Continué d’explorer les œuvres d’Ernest Chausson. Le quatuor inachevé, la symphonie. Et toujours ma préférée à ce jour, le concerto pour piano, violon et quatuor à cordes.
Anise Koltz
Mon avis est un peu mitigé sur son livre Soleils chauves ; intéressée par le fond,-elle écrit des choses très intéressantes et souvent un peu étranges, sur l’âge, sur le détachement, sur une sorte de dédoublement ou de redoublement-… mais moins sur le plan littéraire. L’écriture me semble plate, avec des successions de sujet verbe complément. Je ne sens pas mais je peux me tromper de travail sur les mots ou la syntaxe en rapport avec ces états d’être qu’elle dit. Mais il pourrait y avoir recherche d'un dépouillement, d'une sorte d'effacement.
Bien aimé son idée de dire qu’elle contourne le soleil pour la 82ème fois !
Quelques exemples de notations très pertinentes, qui relèvent presque du domaine de la philosophie : « La distance entre vie / et mort / reste constante // partout où nous allons /elle est à un pas (32) ou bien encore : « Ce monde labouré / par le langage / ne coïncide / ni avec ses dimensions réelles / ni avec notre quotidien » (60) et encore « Le soleil /nous a pourvus/d’une ombre / pour marquer / notre appartenance / à la lumière » (73). Me suis rendu compte que l’idée de la mort à distance constante et toujours là s’est inscrite en moi et que je pourrais la gloser longuement. (Anise Koltz, Soleils chauves, Arfuyen, 2012).
Ontologie (en informatique)
Lisant Milad Doueihi, suis surprise par l’emploi du mot ontologique.
Et découvre que ce terme est employé dans le champ de l’informatique.
« En philosophie, l'ontologie (de onto-, tiré du grec ὤν, ὄντος « étant », participe présent du verbe εἰμί « être ») est l'étude de l'être en tant qu'être, c'est-à-dire l'étude des propriétés générales de ce qui existe.
Par analogie, le terme est repris en informatique et en science de l'information, où une ontologie est l'ensemble structuré des termes et concepts représentant le sens d'un champ d'informations, que ce soit par les métadonnées d'un espace de noms, ou les éléments d'un domaine de connaissances. L'ontologie constitue en soi un modèle de données représentatif d'un ensemble de concepts dans un domaine, ainsi que des relations entre ces concepts. Elle est employée pour raisonner à propos des objets du domaine concerné. Plus simplement, on peut aussi dire que l'« ontologie est aux données ce que la grammaire est au langage. [...] L'objectif premier d'une ontologie est de modéliser un ensemble de connaissances dans un domaine donné, qui peut être réel ou imaginaire. ». (source). Le même article donne cette autre définition : « Une ontologie est un réseau sémantique qui regroupe un ensemble de concepts décrivant complètement un domaine. Ces concepts sont liés les uns aux autres par des relations taxinomiques (hiérarchisation des concepts) d'une part, et sémantiques d'autre part. »
Stratégie (Pesquès)
(revenant à Nicolas Pesquès, fin de « Juliau 9 »)
Pesquès parfois semble mettre en place une véritable stratégie, que l’on peut peut-être rapprocher de celle de Rimbaud, pour tenter d’approcher ce réel qui fuit sans cesse et qui se dérobe à l’énonciation : « pour que la présence de jaune /s’applique avec précision / la langue intègre l’œil / et voir n’a plus le même toucher // mue de main, colline analogue » (73).
Perturber la hiérarchie des sens et leur claire division !
Expansion (Pesquès)
Ces mots qui décrivent bien son projet, ou plus précisément le sentiment que donne son projet : « il y a toujours plus de langage / et toujours plus de colline. » (84) : loin de s’épuiser, ce sujet unique travaillé et retravaillé, ce motif repris inlassablement semble au contraire s’amplifier, bourgeonner, s’étendre de plus en plus. Colline sans doute toujours plus énigmatique, corps devant la colline toujours aussi mystérieux dans son approche et devant tout cela, l’autre montagne, celle du langage qui à la fois se dérobe constamment et en même offre toujours de nouvelles possibilités. On songe bien sûr aux grandes séries picturales, les cathédrales ou les nymphéas de Monet, les St Victoire de Cézanne (Cézanne dont le nom apparaît souvent dans les livres de Pesquès).
La matière manquante (Pesquès)
« l’impossible », « le dehors », le hors-langue /« le désastre », « le jadis » /ils sont la matière manquante qui jamais ne viendra /ils sont l’intraduisible de toute venue // Plus que la rupture entre les mots et les choses ;/ils sanctionnent l’intervalle de nos pouvoirs / l’ignorance de nos moyens // des uns aux autres, l’extinction du comme / l’impénétrable proximité qui nous force / à passer du tact à la parole, du mot à la peinture / qui nous interdit de le faire » (89)
→ Passage essentiel qui pourrait donner lieu à de très longs développements et servir de grille d’analyse de toute « la face nord de juliau ». Il y a cette attestation d’une recherche similaire chez d’autres écrivains, Blanchot, Quignard, du Bouchet… cette formule si prenante et si juste, définition de la quête de la poésie et de son inévitable échec : « l’intraduisible de toute venue ». Cet écart, crevasse dans laquelle on ne peut pas ne pas tomber, entre ce qui est perçu, une sorte d’épiphanie et la tentative d’en rendre compte. D’autant qu’aujourd’hui, le comme n’est plus possible, il est épuisé, rejeté, l’image, la métaphore sont devenues souvent inopérantes, reconnues comme telles. Il y a ce qui excède toujours et de manière quasi infinie ce qui peut s’énoncer (langage, langage intérieur, écriture, photographie, peinture… etc.). Impénétrable proximité ! Trop près pour voir, pour savoir. Dans l’eau du bain.
De ce point rien
De ce point, rien, l’opaque seul, brouillard où tout se fond et sens inverse, rétabli, perdu retrouvé – éternité sans temps grise à perte de vue, dans la brume ses gouttes, seul suspens et sons étouffés, sur-présents, à portée – sursauts et effroi : qui si près, tellement absent, à toucher se dérobant, qui si loin, si proche ?
Rédigé par Florence Trocmé le 22 mai 2012 à 10h13 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
gris, bruine, 13°- il a beaucoup plu hier, des averses d’orage brèves et très violentes
Lectures
Jean Miniac, Le jour, quelque chose d’émouvant dans cette poésie de bonne tenue, des dessins de Colette Deblé et un poème Le Thon que je connaissais pour l’avoir lu dans Dans La Lune et pour l’avoir publié dans l’anthologie permanente ! – Un peu de l’humanisme numérique, quelques histoires de Casati et Varzi et Pesquès encore.
Musique
Chausson, et en particulier le concerto à l’étrange formation puisqu’il est pour piano, violon et quatuor à cordes (op. 21). Il est en ré mais me fait très souvent penser au Quintette en fa mineur de Franck. Ernest Chausson le si doué, mort si tôt, en 1899, à 44 ans, en tombant de bicyclette.
Une journée dans la vie de (Casati et Varzi)
« Est-il possible de décrire tout ce que l’on fait dans une journée ? ». Un nouveau récit des deux philosophes qui suscite le vertige et où les auteurs démontrent qu’il est totalement impossible de décrire tout ce que l’on fait dans une journée, ne serait-ce que par des effets en abyme – j’écris que j’écris puis je dois écrire que j’écris que j’écris et ainsi de suite. Le livre ne parle pas de Perec et de sa tentative d’épuisement d’un lieu ni de Joyce, qui sans doute aura approché cette aporie au plus près, sans bien entendu la résoudre. Il parle en revanche de Kenneth Goldsmith qui a mené une tentative de ce genre. Et j’apprends que ce dernier est poète et qu’il est le fondateur d’Ubuweb et aussi l’auteur d’un livre tout récent intitulé Uncreative Writing: Managing Language in a Digital Age (2011) et qu’il doit participer à la 13ème Dokumenta à Kassel.
Immédiateté et détachement (Nicolas Pesquès)
« Dès l’instant où nous utilisons un langage, nous quittons / l’immédiateté /nous lançons un temps spécifique, nous entrons dans l’ère / du / détachement. » (59)
→ Leçon peut-être pour temps d’épreuve, de chagrin, de douleur. Les mettre à infime distance mais à distance, sortir de l’immédiateté et de sa brûlure pour accéder à une forme de détachement, même minuscule ? Fortement pensé à plusieurs de mes amis écrivains qui sont dans de telles situations et qui disent qu’écrire les apaise. Et que peu importe d’ailleurs teneur et qualité de l’écrit….
→ renvoie aussi de nouveau au débat du premier atelier d’écriture philosophique d’Isabelle Butterlin, langage et monde, langage et appréhension du monde. L’espace à explorer serait le minuscule espace interstitiel entre la sensation et sa formulation (éventuelle, tant de sensations passent, par dizaines de milliers quotidiennement, qui ne seront jamais élucidées, énoncées et qui pourtant iront, pour certaines, s’enficher dans les territoires intérieurs !).
Travail du poème
Le travail du poème : nommer
Ce qui n’ pas encore de nom.
Le concret est largement nommé,
le reste, l’infini du reste, non.
Rédigé par Florence Trocmé le 21 mai 2012 à 09h49 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
bouché, gris, pluie, temps doux, presqu’un peu lourd par moments, une quinzaine de degrés
Lectures
Milad Doueihi sur le numérique – Nicolas Pesquès et Juliau – Le Monde – un article en allemand sur l’orientation des aveugles par le biais de l’écho – un article en anglais sur Jacques Kerouac – Casati et Varzi toujours, sur l’identité (histoire des amibes, quelle est l’identité de chacune des deux parties avec division ? problème de l’inversion droite gauche ou haut/bas dans un miroir…)
Nouveaux gestes éditoriaux (Milad Doueihi)
« La fragmentation qui accompagne le numérique constitue un tournant culturel majeur, car elle met en scène un imaginaire lettré, hérité de nos pratiques savantes, désormais à la disposition de tous. Cette « démocratisation » va de pair avec la banalisation des gestes éditoriaux caractéristiques de la culture numérique dans son état actuel. Si le geste éditorial devient accessible, sous des formes incorporées aux plates-formes, il ne cesse d’exploiter des techniques classiques dans des contextes nouveaux.
(Milad Doueihi, Pour un humanisme numérique, p. 37)
→ la première partie de la citation complète celles données hier sur ce sujet du fragment.
→ Quant à la seconde, elle évoque fortement les pratiques mises en œuvre pour Poezibao : banalisation du geste éditorial, appropriation d’un outil pour monter un projet espéré cohérent autour d’un domaine, la poésie. Et bien sûr, accessibilité de tout cela pour des raisons matérielles : libre disposition de l’outil, non localisé géographiquement, coûts minima hors le temps passé à travailler au projet. Mais il est tout aussi vrai que dans ce projet, il a été et il est encore largement fait appel aux pratiques et compétences journalistiques élaborées dans d’autres contextes pendant des années ! Il s’agit bien de développer des techniques classiques dans un contexte nouveau, sur un support nouveau, qui peut prendre simultanément toutes les caractéristiques de ce qui auparavant en supposait de différents, autrement dit le journal quotidien, l’hebdomadaire ou le mensuel, la revue, etc.
Nommer (Nicolas Pesquès)
« J8 accentue la descenssion », dit Nicolas Pesquès (27). De quelle descente est-il ici question et où serait l’acmé ?
« Et quand on veut nommer ce qui aimante
on tombe dans le brouillon du corps » (28)
« ce qui aimante », superbe définition de ce que l’on pourrait appeler la pulsion poétique, cette induction qui se fait soudain ou progressivement, cette orientation qui crée un courant entre ce qui est pensé ou ressenti et une forme verbale, encore informe, mais appelée. Une forme verbale appelée. Quant à ce « brouillon du corps », on pense à ce méli-mélo, très physique en effet, en ce lieu où quelque chose parle, commence à tenter l’énonciation, tentative souvent vaine, poussée, confusion alimentant la confusion. Là seulement, sans doute, facilité (redoutable facilité !) absente. Un grouillement brouillon dont le ballon ne sort pas, quelque puissante que soit l’aimantation, le but.
Petite avancée (Pesquès)
Dans Pesquès, on ne peut aller vite, mais seulement avancer doucement. Son écriture est éminemment chemin et cheminement. Si trop vite, pertes multiples, genêts, cailloux, fragments de phrases, souvent opaques, fermés, qui demandent un peu de temps pour s’ouvrir au sens, pour révéler un de leurs sens possibles. Il y a un double mouvement pour le lecteur, avancement et attente. Le texte ne se donne souvent pas d’emblée, il faut l’observer, s’arrêter, le laisser venir, éclore. Il est refermé dans sa densité, comme une pivoine et ne s’ouvrira pas toujours.
Les phrases sont courtes, peu nombreuses sur une page, simples et comme dans une pelote, il faut tirer sur un fil et tirer loin, lent, long.
J8, saisir le monde par le langage (Pesquès)
J8, la première partie du nouveau livre de Nicolas Pesquès est bien un livre de deuil, un deuil confronté à Juliau, un deuil qui bute sur les mêmes effrayants paradoxes et apories que les précédents livres-juliau. Et que l’on pourrait résumer très grossièrement à l’incessante dérobade du dire devant ce qui est, colline, jaune, genêts, mort de la mère, un monde d’infinies sensations dont le langage est impuissant à appréhender et la teneur et l’affolante complexité. Mais il s’y essaye et l’acte de poésie est dans cette tension, cette tentative dont l’inéluctable échec est conscient. Car ce que traque l’auteur pourrait bien « être quelque chose qui ne dépend pas du langage » (15). Ce qui évoque fortement le premier débat proposé par Isabelle Butterlin, en son atelier philo en ligne : pouvons-nous saisir le monde par le langage ?
Et cela au point qu’il faudrait inventer un ou des mots ? Quid de cet étrange écre qui fait son apparition dans J9, écre qui n’est ni l’acronyme d’une ONG s’occupant de réfugiés et d’exilés, ni un col de montagne… mais bien quelque chose qui a à voir avec écrire, amputé de son i, de son jaune ? Écre sur lequel on bute, comme une scorie (ce pourrait être un des buts de cette introduction, parmi d’autres raisons d’être, d’écre !), un mot qui dans un premier temps gêne et ne convainc pas. S’habituer à écre ? Travailler la proximité d’écre et d’être, d’écre et d’un écrire amputé ?
Les mots et les choses (Pesquès)
Problématique centrale, axiale, pour Nicolas Pesquès. On la retrouve aussi bien ici : « ne jamais s’appuyer sur quoi que ce soit / qui aide à confondre les mots et les choses (25) qu’ici : « se retrouvent, se concentrent de dehors à dehors / le dense et le détail / avec une espèce d’énigme intime / comme chose et mot exactement » (49)
suite en deux
le chagrin, la forêt perdue, perdu d’être sans forêt, au cœur et loin d’arbres, si vite – comme foudroyé, place nette, plat, gris, terne et pluies à perpétuité, rouvrir les vannes pour tout petits canaux (larmes).
d’arbres, de sentes et de béton armé, passer outre la ligne de partage, comme elle obstinée avancer, tige, radicelle & rhizomes, filet d’eau, explorer, adopter, s’épandre et s’éprendre
Rédigé par Florence Trocmé le 20 mai 2012 à 10h38 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
gris, triste – il fait doux et humide.
Lectures
Nicolas Pesquès, La Face nord de Juliau, huit, neuf, dix – Le Monde – Pour un humanisme numérique de Doueihi (suis en retard pour travail sur ce livre, ici dans le Flotoir au demeurant) – un article en anglais sur un livre intitulé Ce que l’argent ne peut acheter, sur la question de la morale et du marché, réfutant l’hypothèse que le marché serait neutre moralement – quelques chapitres, toujours un peu décevants, de Casati et Varzi.
Insaturation (Isabelle Butterlin, de nouveau)
« Nous sommes insaturés.
Nos êtres incomplets errent à la surface du monde et voilent leur errance de toutes leurs forces concentrées. Tels : les accroches d'écume en flocons que le vent disperse sur la plage sans limite. Les vagues se déroulent. Déposent des nuages d'écume. Puis le vent les arrache les roule les disperse. Tels nous sommes. Dispersés. Nous expérimentons l'insoupçonnable dispersion de soi à la surface du monde. Il vaudrait mieux accepter d'être de la texture de l'écume.
Nous sommes dispersés.
[...]
On n'en dira rien mais nous savons en toute certitude où sont nos semblables. Tels : toutes ces textures soritiques, paradoxales et fascinantes. Le sable, les nuées, les gouttes d'eau dans l'océan, un souffle d'air, une caresse du vent sur la joue. Nous sommes si faiblement. Êtres insaturés traversés du vent des possibles comme d'un grand souffle venu du large et porteur des orages. Nous sommes insaturés. Nos êtres vibrent de la présence insolite du monde. Et des élans nous traversent. Et des possibles nous traversent. »
(Isabelle Pariente-Butterlin, ici)
→ C’est aussi fort que beau.
Peut-être parce que la visée n’est pas pure poésie, mais une alliance entre philosophie et littérature, entre une pensée très rigoureuse et pointue, sans concessions à la facilité et une écriture foreuse, dense, fine et précise.
Le fragment (Milad Doueihi)
Pages intéressantes dans Pour un humanisme numérique sur la corrélation entre numérique et fragment.
« la forme fragmentaire – les petits et les micro-formats aujourd’hui en évidence dans notre quotidien et sur tous les supports – n’est pas uniquement une manière de produire, transmettre et appréhender le savoir hérité de la culture imprimée et du livre comme le savoir natif à l’environnement numérique, elle est aussi, dans ses modulations numériques, une manière privilégiée de propager les formes de sagesse spécifiques au numérique. » (35)
→ pointé déjà cette tendance induite par le numérique, non seulement le fragment, mais aussi la suite, la suite de fragments. Via les sites personnels bien sûr qui favorisent l’écriture au quotidien et la mise en ligne immédiate de ces écrits, qui deviennent ainsi partageables en temps réel par un nombre potentiellement considérable de personnes, ce qui historiquement n’a jamais été le cas (même avec le journal quotidien, voir le journal télévisé, il y a un léger différé, dû notamment aux indispensables intermédiaires). Via aussi les plateformes type Twitter qui elles induisent directement une écriture brève, puisque la norme est un seul message de 140 signes maximum. On voit se développer d’ailleurs des entreprises passionnantes comme celle d’un Lucien Suel, habitué des contraintes fortes (cf. La Justification de l’Abbé Lemire qui va reparaître prochainement dans Poezibao), qui a construit tout un ensemble autour de Kurt Schwitters à partir de séries, de séquences de tweets. À comparer avec l’autre entreprise passionnante autour du même Kurt Schwitters, à savoir Le Narré des îles Schwitters de Patrick Beurard-Valdoye, toute autre temporalité, des années entre les premières recherches et impulsions et la parution du livre….
→ plus sujette à caution peut-être l’idée d’une « sagesse spécifique au numérique ». En revanche, il se pourrait que le numérique et singulièrement via les réseaux sociaux induisent un renouveau de l’aphorisme, de la maxime.
Il y aurait tendance à la concentration de la pensée, en raison de cet espace restreint où il faut tenter de la formuler d’une part et d’autre part du fait de la conscience qu’on ne peut pas ne pas avoir de l’immensité du flux produit en permanence par des millions d’agents….
Sur cette question de la place disponible pour l’écrit, pour l’écrire, pour le dire et sur la sagesse, cette autre remarque :
« Comme dans l’Antiquité biblique, une période de rareté et de difficulté de préservation et de transmission de ce que l’on appelle de nos jours du « contenu », le fragment, facilement portable, était l’une des formes privilégiées de la littérature dite de « sagesse » (35)
De la compétence ( Doueihi)
Ce que pointe aussi Doueihi, à plusieurs reprises, dès le début de Pour un humanisme numérique, c’est une forme de déplacement entre les autorités savantes et le simple lecteur. Ce dernier peut s’autoriser un libre partage du savoir et de la connaissance, par des canaux nouveaux. À partir de sa lecture. Libre partage et non plus transmission faisant autorité, c’est un véritable changement de paradigme (voire notamment les querelles déjà un peu obsolètes entre les tenants de l’encyclopédie Universalis écrites par d’éminents spécialistes et les défenseurs de Wikipédia, entreprise contributive).
« Souvent, cette forme de lecture, intégrée dans les liseuses et les mobiles, ne fait qu’échanger les commentaires et les renvois conservés dans le « nuage » au-delà d’un accès au texte qu’ils commentent. Ce déplacement n’équivaut pas à un oubli du texte de départ ; il signifie l’arrivée d’un nouveau type de scholies, comme disaient les Anciens pour désigner commentaires et notes. »
→ n’est-ce pas tout le travail de Poezibao et dans une mesure différente celui de ce flotoir ? Produire ce nouveau type de scholies. Qui souvent a plus caractère de questions au demeurant, que de réponses.
De la couleur (Nicolas Pesquès)
Entamé la lecture de La Face nord de Juliau, huit, neuf, dix, de Nicolas Pesquès, lecture lente, imposée par un livre très dense, dans son apparente parcimonie de mots.
« Je ne sais pas ce que peut la couleur » (14)
→ un de ses axes de travail, la couleur et singulièrement le jaune et plus singulièrement encore le jaune des genêts, sur la colline de Juliau. Ce propos entre en résonance avec le livre de Dominique Fourcade, manque, récemment refermé et aussi avec les propos de Claude Perez dans la note qu’il a donnée à Poezibao sur ce livre : « peut-on imaginer que Fourcade, dont l'entreprise ne tend à rien d'autre, et à rien de moins, qu'à inventer une poésie non pas anti-mallarméenne, mais post-mallarméenne, c'est-à-dire à trouver une issue hors du mallarméisme interminable de toute une poésie française moderne, peut-on imaginer que Fourcade, après le noir, après le blanc, essaierait ici (comme aussi ailleurs) la couleur, qu’il tenterait quelque chose avec l’aide des couleurs ? Qu'il ferait l'essai d'une poésie qui trouverait dans la couleur non pas uniquement un signe ou une preuve, mais un ressort ou un agent de ce que je vais appeler faute de mieux son actualité. » (ici)
→ et réciproquement car préparant pour publication l’article de Claude Pérez et lisant ces propos, j’avais pensé à… Pesquès et à « l’humain du genêt » tout autant qu’au rose de Hantaï, évoqué par Fourcade ou plus anciennement Cixous ou au bleu d’un Maulpoix (14).
Couteau tiré (Pesquès)
Il vient à l’idée en ces premières pages de ce nouveau Juliau que sans doute est intervenu un deuil, celui de la mère…
ce terrible extrait :
« morceau construit au fixatif
à la mère et au couteau »
aux multiples sens possibles, dix mots, quatre substantifs, et le verbe construire – morceau comme pour la musique et cette polyphonie supposée d’un travail qui a quelque chose à voir avec celui du peintre (le couteau, version light, on pourrait dire aussi le boucher), de la colle, ce qui fait coaguler le très fugitif, sans cesse traqué, tangiblement traqué, par Pesquès et de la mort.
Du souterrain (Pesquès)
Oui, c’est souvent le sentiment d’une traque que donne la lecture de Pesquès, avec son « bruit de fabrique » parfois et cette claire conscience que cette colline, on l’appréhende comme on peut mais « sans jamais passer par l’intérieur ». (19)
→ écho avec un texte intéressant de François Bon, dressant le portrait d’une litho-lamelleuse, une femme dont le métier consiste à couper et polir des roches apportées de tous les coins du monde par des géologues cherchant à connaître leur structure, leur composition, à y retrouver parfois la trace d’un organisme. Ce vieux rêve d’entrer à l’intérieur de la pierre, des vaisseaux sanguins, des neurones, des veinures des plantes, des réseaux souterrains créés par les insectes, les lapins… ou l’eau.
La question de la connaissance qui n’est que de surface….
De la répétition (Pesquès)
« Redire semblable à mourir
le monde n’obéissant qu’aux poussées » (25)
oui à 1. la répétition n’est pas la création, les épigones sont des morts-vivants ou plutôt des vivants-morts ; moins en accord avec 2. car il peut y avoir du cyclique dans la poussée, des poussées cycliques, en partie répétitives, comme les saisons par exemple.
Fourcade et Pesquès
rapprochement encore, spontané, lisant chez Pesquès « dire que la vie s’interrompt sans cesser » : cela pourrait résumer tout manque de Dominique Fourcade !
suite en deux
fragilité totale du dire, inexactitude innée éprouvée éprouvante, terrain miné
la plaque de fonte, le végétal obstiné, la flaque : parfois à capter, à s’approprier, à engranger – parfois sœurs d’abandon
Rédigé par Florence Trocmé le 19 mai 2012 à 17h43 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
Il ferait beau n’était cette lumière dure, cassante, trop blanche – 11°
Lectures
Le Monde – un peu de l’Humanisme numérique de Milad Doueihi (j’ai du mal avec l’écriture de ce livre, lourde, parfois même malhabile, alors que le propos est intéressant !), trois petites histoires de Casati et Varzi (même remarque, style vraiment trop prosaïque, on rêve de thèmes similaires traités par un Kafka, mais ce n’est sans doute pas le propos (ni bien sûr le don) des auteurs. Sauf qu’il me semble que l’on réfléchit mieux à partir d’une vraie écriture qu’avec un style plat et journalistique et des dialogues style Café du Commerce) ; à cet égard effet de traîne de la nouvelle de Borchert lue hier ! – Fourcade (voir ci-dessous quelques variations)
Citation
[phrases] « Les laisser se déployer, phrases, sons, idées, qui par la puissance du langage tintent, résonnent, n'en finissent pas de se déployer dans l'esprit de celui qui, les lisant, ne peut pas savoir quand il aura fini de les penser. », Isabelle Pariente Butterlin, ici
Fourcade, manque
Terminé hier. Rapports un peu conflictuels (c’est de plus en plus fréquent !) avec ce livre, parfois de l’ennui et immédiatement après un sentiment presque violent de sidération. Il est très difficile d’analyser en quoi Fourcade produit cet effet. Il se pourrait qu’une part vienne du très étonnant mélange qu’il pratique constamment, entre les règnes et les genres (c’est bien de cet ordre-là !). On passe de l’univers quotidien à des notations ontologiques, au sein de la même phrase. Il déploie une réflexion sur le manque, sur l’absence, sur le deuil, sur la mort des autres et donc sur sa propre mort profondément originale et prenante. Peu importe au fond de qui il parle, même si l’on retrouve ici des gens connus comme Jean Fournier le galeriste, Simon Hantaï, le peintre, Merce Cunningham ou Pina Bausch les chorégraphes ou Stacy Doris, écrivain et poète américaine décédée dans la nuit du 30 janvier au 1er février 2012, à San Francisco (il y a quelque chose de troublant à cette proximité entre la date de ce décès et le moment où paraît le livre, une compression temporelle à laquelle le numérique ne nous a pas encore complètement habitués).
Signature de la force du livre : on éprouve un sentiment de deuil à le quitter. Comme si lui aussi était parti de l’autre côté, maintenant. Il y a trace, mais il n’y a plus personne vivante, ce qui ne veut pas dire que le livre est mort.
Morts (Fourcade)
« Je te cherche beaucoup plus ouvertement que de ton vivant » (104)
→ Extrême justesse et profondeur de cette remarque. Cette sorte de familiarité étrange que nous pouvons avoir avec les disparus qui fait que l’on se surprend à tutoyer des êtres que l’on n’a pas tutoyés de leur vivant ! Cette impression de disposer d’eux plus librement, de pouvoir jouer au for intérieur avec leur image : notre cuisine avec les morts, celle que nous faisons avec eux et pour eux et celle où nous nous retrouvons avec eux, cuisine de nuit de préférence.
Grammaire (Fourcade)
« Je ne suis que déclinaisons et conjugaisons, ensembles et systèmes » dit Fourcade (106)
→ pourrait être une belle base pour l’analyse de l’œuvre !
→ être non pas calcul mais étymologie, cornet acoustique à mots, boîte à rythme, conjuguant ailleurs, déclinant par la force des choses : fragments dispersés, éclats éclatés, flux traversant, force centrifuge, rien d’un essorage même si fatigue intense, celle du bruit sans cesse.
Rythme (Fourcade)
« Notion fondamentale de battue, de rythme, qui crée la portance et l’ampleur » (109)
→ la portance surtout ! que ça décolle, que ça s’arrache à boue et tourbe, que ça s’envole, qu’essor et élan même si de coccinelle seulement, saut de puce, trois fois rien plus que rien.
Le train des mots, le pousser pour l’ébranler, le foudroyer (un peu romantique, même si, avant-hier… ! et alors présages, métaphores, Zeus et dictons), l’impulser, la petite secousse nerveuse sans quoi rien que mue abandonnée, pire que triste, laide, bête, sans.
(Dans la citation de Fourcade, il ne s’agissait en principe pas d'écriture mais de natation, autour de la figure de la poète américaine Stacy Doris dont il semble avoir partagé assez intensément les derniers temps avant sa mort et qui était une grande nageuse).
Suite en quatre
lente disparition, jour tombant, feuilles, le silence, trop d’espèces car sonnantes et trébuchantes ne le sont, la falaise dans la mer
A été, fut, était – n’est plus, ne sera pas : le présent, le futur, à nier, vides, le passé étalé, gorgé – les mots pour ne pas le dire, manque, ni verbe ni présence mais vide, trou, gouffre devant, gouffre derrière.
Fenêtres, toits, tranchés vif sur bleu et masses noires roulant vagues : trop de présence est absence, conscience labile, écrasement sous monde de carton-pâte, ogre informe
Objets, propositions, partout, en tas, en soldes, à perte de vue, d’oreille : identiques, même raison d’être, séduire la proie, toiles d’araignées, plantes carnivores, attraper puis étouffer. Et ingurgiter. « Si quelque chose est gratuit, c’est que tu es la marchandise »
Rédigé par Florence Trocmé le 17 mai 2012 à 09h36 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
Très beau temps, fraîcheur et lumière, une quinzaine de degrés. Hier énormément de pluie, des bourrasques, d’immenses voiles gris arrivant de l’horizon ouest et se déchaînant en averses.
Musique
Quatuors de Mozart, notamment le 15ème en ré mineur. Par les Alban Berg. Et surtout l’allegretto ma non troppo… comme danse esquissée aux bords des mondes, au bord du désastre, de l’abîme.
Lectures
Wolfgang Borchert (en allemand), Nachts schlaffen die Raten doch, une très sombre histoire écrite au lendemain de la guerre, quatre pages impressionnantes – trois nouvelles histoires philosophiques de Casati et Varzi – un amusant petit bouquin de Jean Foucauld, Éloge de la betterave – Dominique Fourcade, manque puis le fameux chapitre de Don Quichotte où il cherche à étriper un moulin à vent. Le Monde aussi.
Citation
« La conscience est un phénomène très labile, une écume sur la profondeur océanique de l’esprit » (Roberto Casati et Achille Varzi, 39 petites histoires philosophiques d’une redoutable simplicité, Albin Michel, p. 28)
Borchert
Nachts schlaffen die Raten doch, une très sombre histoire écrite au lendemain de la guerre, quatre pages impressionnantes lues avec mon jeune correspondant allemand (le livre m’a été offert par sa mère). Vocabulaire un peu difficile mais récit facile à comprendre. Plus difficile à saisir, le sens de cette histoire. Un jeune garçon de neuf ans, sur un tas de ruines, seul, attend. Vient un vieil homme aux jambes tordues, avec un panier, un couteau et de la terre sous les ongles. Il demande au petit garçon ce qu’il fait là, ce dernier se refuse à le dire puis finalement, devant le vieillard qui lui parle de ses petits lapins et lui propose de venir les voir, il consent à dire qu’il surveille les rats. Pourquoi lui demande l’homme. Parce que son petit frère, mort, est enseveli sous les décombres de leur maison et que les rats sont réputés manger les corps des morts. Le vieillard alors lui demande qui lui a dit ça. Le professeur, répond l’enfant. Le vieillard trouve alors une superbe parade, « les rats dorment la nuit », dit-il à l’enfant et il s’en va sur une note d’espoir, il va pouvoir revenir, le soir et emmener l’enfant se nourrir chez ses parents et voir ses lapins, il lui en donnera même un.
Récit écrit au lendemain de la guerre, en 47, peu avant la mort de Borchert qui n’a vécu que 26 ans. Longuement lu aussi en ligne, sur Wikipédia, notamment un grand article en allemand sur ce très beau et impressionnant récit, que j’ai presque envie de traduire.
Suite en huit
Dès premières heures, la question pourquoi ? – pourquoi la question ? – la question pourquoi jusqu’à la dernière heure.
L’enfant, la ruine, le corps mort du petit frère, les rats // le visiteur, son panier, ses lapins – oreilles mouvantes du lapin, ligne de vie du petit.
Qui veille et pourquoi ? – le mort, aux rats ou à la flamme – faire ce qu’il y a à faire, affaire de cran (d’arrêt ?)
L’ornement, sur ou avant la note de basse ? Pirouette superficielle ou profond massage ?
Séquences à quantifier, justifier, compter ? Pourquoi ? Mimétisme ou nécessité profonde ?
Pulsation profonde, pouls superficiel, ce qui pousse et déhanche, corps à l’affût, longue portée.
Mozart, quinzième quatuor en ré mineur, l’élan vital, l’étale vivante, pulsatile, la mer recommencée inverse du temps
Canon, foudre, pluies et repluies, processions de gouttes pressées, outre protocole, flamme vive, les rouges, les ors, le gris.
Rédigé par Florence Trocmé le 16 mai 2012 à 09h36 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
Mi-figue, mi-raisin ! de la lumière, des nuages, beaucoup de fraîcheur et d’humidité, une dizaine de degrés.
Lectures
Le Monde, avec un bel article sur une représentation actuelle de La Mouette, qui résonne avec le feuilleton en cours sur Poezibao (un 5ème acte de la Mouette écrit par Liliane Giraudon) – un petit livre émouvant de Jean-Marc Proust, La bonne humiliation, (Polder, n° 154), poèmes et écrits lors d’un séjour en hôpital psychiatrique – Deux nouvelles histoires du livre de Casati et Varzi – Fourcade, sur Hosiasson et surtout sur la disparition simultanée de Merce Cunningham et de Pina Bausch – un peu du livre sur l’humanisme numérique de Milad Doueihi.
Haro sur les certitudes, Casati et Varzi
Deux nouvelles histoires philosophiques. Tout aussi troublantes. On songe à un Kafka sauf qu’ici l’écriture (traduction ?) est plate, volontairement sans doute ; ce sont des récits, en mode journalistique, ce pourrait être des faits divers. C’est une destruction ou déconstruction systématiques des concepts notamment de temps et d’espace ; ces petits récits apparemment inoffensifs n’offrant aucune prise-refuge à l’esprit, celui-ci patine et se perd, éprouvant un véritable vertige. Il y a de la circularité là-dedans, l’impression vortex engendrée par deux miroirs en face à face, on croit saisir quelque chose, retendre les fils de la logique, non, tout fout le camp.
Dans une de ces deux histoires, il s’agit d’un écrivain. On se situe au-delà de sa vie, dans un temps où des érudits s’interrogent sur l’éclosion mystérieuse de son œuvre. Et où on retrouve une lettre, dans laquelle un jeune homme banal et velléitaire (le futur écrivain), écrit qu’il a reçu une étrange visite, celle d’un homme dont le lecteur comprend vite qu’il vient du futur, cherchant des informations sur son œuvre admirable et tellement mystérieuse. Il y a là une sorte de chambardement de la séquence temporelle passé-présent-futur tellement inscrite en nous que nous ne la pensons même pas ou plus. Les auteurs se donnent le loisir de déplacer, à l’intérieur d’une même histoire, le curseur à peu près n’importe où sur l’échelle temporelle. C’est incroyablement déstabilisant, ce qui est bien entendu le but puisque rappelons-le, ce sont des histoires philosophiques d’une redoutable simplicité, certes, mais destinées à mettre à mal toutes les certitudes conceptuelles. Et ça marche plutôt bien !
Merce et Pina
Une très belle séquence dans manque de Dominique Fourcade, consacrée à Merce Cunningham et Pina Bausch qui disparurent presqu’en même temps, à l’été 2009 : « en intime précision, il en a été ainsi à chaque phase de leur parcours, ils ont fait leurs débuts dans la mort » (71).
En fait, on se rend compte que si ce livre est bien aussi un livre d’hommage à quelques figures essentielles à la vie de Dominique Fourcade, c’est bien entendu une méditation sur la mort. Mais une méditation très particulière, très originale, jamais lue encore en ces termes et dont la dernière phrase ici citée pourrait être emblématique : ils font leurs débuts dans la mort. Ce que filtre ici Fourcade ce sont les effets de la disparition chez celui qui reste et la mort n’apparaît pas tant comme une rupture, une disparition que comme un autre mode d’être. Aucune métaphysique ici, mais la question de la trace, du sillage que continuent à tracer ceux qui sont en quelque sorte entrés dans d’autres eaux dont nous ignorons tout. C’est un chapitre très complexe, danse lui-même, autour de l’idée de la mort, avec jeux dans le temps, réflexions sur l’art de la danse, sur l’apport de Merce Cunningham et de Pina Bausch, mais aussi sur le rapport intime que semble avoir Fourcade avec la danse, au point que l’on se demande s’il ne l'a pas lui-même pratiquée ! Et pour celui ou celle qui serait totalement étranger à cet art, son approche permet sans doute de saisir quelque chose de son importance, singulièrement pour le corps inscrit dans le monde contemporain.
Au sein du chapitre, des papillons : « quatre papillons en tights blanc crème, avec semis d’écailles grises au bord des ailes et au milieu un point noir, volent de conserve – ensemble dont les éléments ne cessent de se désunir, pour se réunir dans un rapport les uns aux autres toujours nouveau, toujours compté, et chacun dans son rapport à lui-même, également anxieux, muette étude de grammaire – papillons d’égale inaccentuation dans l’importance générale – disons un dispositif, chance et nécessité, précisément une portance pour papillons, le travail même – attraction selon la dictée d’une poésie douloureusement actuelle, même si devenue en quelques instants du passé – poésie (tu t’autodétruis n’est-ce pas) pour être lue grande ouverte. » (Dominique Fourcade, manque, P.O.L., 2012, p.78)
→ quelle méditation magistrale sur la danse, sur la poésie, sur la vie et la place de chacun dans le tissu, le mouvement, sur notre « égale inaccentuation dans l’importance générale » !
Séquence à cinq temps
Écrire pour casser les moules, les ouvrir, un peu de vin blanc, citron et crème – surtout pas une recette.
Fourcade, papillons (inventaire) et danse (a dansé, a beaucoup dansé), Merce et Pina, deuil du corps, oublier le son du cor et la chasse sauf pieds chassant devant.
Paysage : trapèze jaune, fils verts, masses brunes, un train d’éclats et d’ombres, vallon, ligne pâle – le minéral et le végétal, loin, seuls, en étreinte.
Pente : la désuivre et biaiser – nécessité : trouer, voler, tangente, fuir en eau, déglisser hors de fatale.
Déviation : quelles boutures, quels embranchements, contraintes à aller là ? – phrase, récit, affaires de succession (délicates, toujours) – sortir le fleuve du lit, inonder les prés, forcer les cours – un cheval à l’endroit, un cheval à l’envers, maille à partir – non à deux en alliage obligé – dévier l’orbite puis diverger.
une journée d’égale inaccentuation
Par un asile passé et repassé hier parlant avec demain – dans un verre en plastique le tranquillisant° – le temps l’écrase compote de fruits et bruits, ration calorique au gramme près, étude chiffrée, une cohorte mesure, pèse, enregistre trois fois trois jours – zig-zag déambulant, passages cloutés rayés de la carte, chemins obligés (encore) – oblique d’une enseigne l’autre, poissons et limes, poivre et citron – les surdoués ne réussissent pas leur vie, mieux vaut bête que tête, vache qui rit, souris d’ordinateur, dame de compagnie – trop penser tue et corrompt la moelle – le thermomètre s’affole.
(°JM Proust, la bonne humiliation, Polder 154)
Chut
ne pas lui couper la parole – il est taiseux et articule mal – jacasserie mure murmure, corbeaux rayent le silence
Rédigé par Florence Trocmé le 15 mai 2012 à 10h00 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
très beau temps, comme hier toute la journée, lumière douce, fraîcheur, une douzaine de degrés ce matin.
Lectures
Particulièrement diversifiées ou…dispersées ! Hier matin deux ou trois très beaux articles du site d’Isabelle Butterlin, puis Le Monde, avec notamment un très intéressant article sur les adultes surdoués. Ensuite un article sur les droits d’auteur (en allemand), le premier des 39 petits récits philosophiques de Casati et Varzi, deux chapitres de Don Quichotte dont celui de l’espèce d’autodafé des livres de sa bibliothèque censés le rendre fou, le chapitre sur Simon Hantaï du livre de Dominique Fourcade et un peu du livre (e-book) de Pour un humanisme numérique de Milad Doueihi.
Casati et Varzi
Livre recommandé dans son site par Isabelle Butterlin. La première histoire est plus que troublante, car elle vous échappe complètement. C’est une histoire de miroir, un homme est dans une chambre d’hôtel, il vient d’y arriver et envoie un certain nombre de message à une certaine Laura. Au début, il parle de ce très beau miroir comme d’un objet remarquable, puis au fil de la vingtaine de messages, le miroir occupe une place de plus en plus centrale, envahissante, angoissante, même, on sent que le personnage est comme pris dans les sables mouvants de la glace (!), il se voit en double mais le banal de la situation cesse d’être banal, il y a vraiment deux personnes, il ne sait plus qui est qui, etc.
→ D’une certaine façon, cela n’est pas sans rapport avec la question de l’atelier d’Isabelle PB : celles des définitions circulaires, qui se mordent la queue, où l’on se sert au départ de mots mal définis pour en définir d’autres et retomber in fine sur le mot initial…. on a dans ce premier conte ce sentiment, d’une sorte de circularité infernale, dont il est impossible de sortir. Que l’on peut expérimenter, très concrètement soi-même, semble-t-il, en se posant une question du type qui suis-je ? Cela devient très vite une sorte de terrifiante course à l’abîme où tout sentiment d’identité disparaît, comme un mirage, au fur et à mesure que l’on s’en approche. (Roberto Casati et Achille Varzi, 39 petites histoires philosophiques d’une redoutable simplicité).
Doueihi et l’humanisme numérique
(En aparté initial une petite restriction sur l’usage, si satisfaisant de la liseuse Kindle : le texte réduit à la page Kindle et une certaine difficulté malgré tout à circuler dans les pages, pour consulter le plan par exemple, rendent l’approche du livre plus difficile. Il faut redoubler d’attention et de concentration pour placer soi-même les repères.)
« L’humanisme numérique est l’affirmation que la technique actuelle est une culture, dans le sens où elle met en place un nouveau contexte, à l’échelle mondiale et parce que le numérique [...] est devenu une civilisation qui se distingue par la manière dont elle modifie nos regards sur les objets, les relations et les valeurs » (Milad Doueihi, Pour un humanisme numérique, publie.net, p. 5)
De l’hybride (Doueihi)
Intéressante remarque de Doueihi : « Le numérique représente le triomphe de l’hybridation généralisée aux objets et aux pratiques » (8)
→ il y a en fait un rebrassage considérable et parfois affolant pour les sens et pour l’esprit (l’identité) de tous les éléments, un effacement de certaines frontières très endiguantes, une absence momentanée de marquage, comme sur une autoroute ! Un flou entre le réel et le virtuel, lesquels semblent devoir être redéfinis.
Hybridation me renvoie aussi au beau texte de Paul Louis Rossi choisi vendredi dernier pour l’anthologie permanente de Poezibao : « Inventer un art de la segmentation. Un peu comme on taille les arbres en automne. Comme on pratique l’art de la greffe »
N’est-ce pas au fond ce que ferait le numérique, selon la thèse de Milad Doueihi ?
→ d’où aussi la nécessité de tenter de penser cette mutation, de ne pas seulement la subir, d’en comprendre quelque chose, ce qui est particulièrement difficile quand on est pris dans le courant, un flux puissant, qui entraîne tout. Pas facile pour le nageur de calculer le débit à la seconde du fleuve, alors qu’il est immergé dans ses eaux ! Travail collectif sans doute nécessaire et ensuite, travailler, toujours plus, la capacité de synthèse de toute l’information recueillie. L’esprit d’analyse rapide et de synthèse devra être développé de plus en plus, seule manière d’éviter la noyade.
De l’héritage des Lumières
Intéressant encore ce point de vue de Doueihi qui montre que l’arrivée du numérique réactive, remet sur le devant de la scène certains conflits inhérents à l’esprit des Lumières et notamment celui entre la civilisation du livre, avec ses tenants université, édition, presse et le désir de libre partage et de circulation du savoir.
Deuil, Fourcade
« faire admettre, et aussitôt faire aimer, cette loi qui veut qu’en art on n’arrive pas au sens par l’explicite, mais plutôt par un travail, de l’intérieur, de la matière son du mot » (manque, 42)
→ remarque essentielle pour la poésie !
Fourcade qui écrit un peu plus loin « je relis Oraison funèbre de Henriette Anne d’Angleterre [Bossuet], cette prose de beauté, dont les schémas s’appliquent à toute mort à aimer ». (54)
Cette citation est extraite du très beau chapitre consacré à Simon Hantaï (et bien sûr pensée vers Le Tablier de Simon Hantaï, d’Hélène Cixous).
Ode funèbre immédiatement téléchargée sur Amazon et installée sur le Kindle !
Des livres, Don Quichotte
Dans le chapitre à la fois très drôle et assez effrayant sur une sorte d’autodafé de tous les livres de Don Quichotte, censés le rendre fou, cette remarque, à propos de certains livres « imaginez que mon oncle, une fois guéri de sa maladie chevaleresque, se mette à les lire, et qu’il lui prenne envie de devenir berger, et de passer son temps dans les prés et les bois à chanter et à jouer du luth ; ou pis encore, qu’il décide de devenir poète, ce qui, paraît-il, est un mal incurable et contagieux » (Don Quichotte de la Manche, traduction d’Aline Schulman, Points, tome 1, p. 92) - on n'est pas si loin de Marielle Macé et des effets de la lecture !
Sillage et lichen
sillage et lichen, la trace et l’accroche, fermeture ou attache, brève, lente – la disparition
Vert et brun
le vert ou le brun, éclosion ou pâte-boue, eau de part et d’eau encore, cresson, herbes, jeunes pousses et l’humide, collante et féconde terre, le don, la conception
Rédigé par Florence Trocmé le 14 mai 2012 à 09h57 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
soleil au réveil, retour des pastilles, affaire de changement d’heure sans doute – température élevée, lourde, 20° et déjà le retour du gris.
Aube brune
Voyant les petits ronds de lumière créés par les volets sur le mur au réveil, pensé à « Aube dorée », le nom sinistre que les néo-nazis grecs ont donné à leur parti. Et soudain Paul Celan et ce drame auquel il fut confronté et qui est à l’origine de son œuvre : que faire avec cette langue mortellement pervertie par les nazis. Avec ce bi-mot du parti grec, une fois encore, deux beaux mots de la langue française pourris de l’intérieur, abîmés, dégradés. Comment redonner sens à ces mots-là, les vider de leur pus pour les sauver, en quelque sorte ? Remarquer aussi que dans ces langues fascistes, il est fait un recours intense à tous les clichés. Symptôme sans doute de l’appauvrissement drastique et dramatique de la pensée. Nuances et haine ne font pas bon ménage. Et nécessité réaffirmée de la poésie et de la littérature, seules à même de lutter contre cette perversion. Dont il faut bien être conscient qu’elle est en permanence à l’œuvre et pas toujours dans des cas apparemment aussi inquiétants. Là aussi, référence peut être faite à la littérature et au grand travail sur les bi-mots de Michelle Grangaud. Car souvent ces perversions nécessitent un attelage substantif-adjectif. Lequel se trouve ensuite formé pour longtemps et très difficile à désarrimer.
Rédigé par Florence Trocmé le 10 mai 2012 à 09h22 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)