Dresde, deux fois
Oui Dresde deux fois. Dresde sans cesse en ce moment. Emmanuèle Jawad lit les notes publiées récemment à propos de son beau livre Plans d’ensemble et me dit que la ville qui est centrale dans le livre est Dresde, qu’elle ne l’a pas nommée, qu’elle le regrette finalement et, à ma demande de savoir si je peux faire état de ce fait, me dit que cette mention, ici, réparera un peu cette omission.
Or ce même jour, continuant ma lecture de Victor Klemperer, dans Ich will Zeugnis ablegen…, je me suis trouvée tellement saisie par une grande page, détaillée, rédigée le…13 février 1945, c'est-à-dire quelques heures avant le début des effroyables bombardements qui devaient raser la ville et faire un nombre de morts encore indéterminé aujourd’hui.
J’apprends d’ailleurs en faisant une recherche sur la mémoire des bombardements, à partir des écrits de Sebald, que « Victor Klemperer lui-même, lorsqu'il évoque la destruction de Dresde dans son journal, reste, selon Sebald "dans les limites fixées par la convention du langage" » (Vanessa Lejzerowicz, source)
En fait, Klemperer, ce 13 février, vient d’apprendre de nouvelles mesures le concernant et qui équivalent à la déportation tant redoutée depuis des années et paradoxalement le bombardement de Dresde les sauveront lui et sa femme. « Le fait que Eva soit "aryenne" permet à son mari d'échapper à la déportation en camp de concentration jusqu'au 13 février 1945. C'est en effet à cette date que les autorités décidèrent de déporter aussi les "couples mixtes", alors que le camp d'Auschwitz-Birkenau était déjà aux mains des Alliés. Victor et Eva Klemperer ne durent leur survie qu'à l'attaque aérienne survenue le soir même, dans la nuit du 13 au 14 février 1945. Ils décidèrent alors de profiter de la confusion qui s'ensuivit pour s'enfuir, dans une Allemagne en proie au chaos de la déroute. » (source)
Son 3
La mine dans le porte-mine, sa circulation, bruit fluide et effet-ressort. La mine 9 mm 2B heurtant le fond du cylindre du crayon en un petit rebond. La mine au trampoline.
Vibration de la couleur (A. Hollan)
« J’ai l’impression que la vibration de la couleur, qui est très rapide, rejoint la respiration de la matière, laquelle est presque inanimée. De leur union naît cette vibration lente, si lente qu’on ne peut pas la percevoir sans l’aide d’une tranquillité intérieure. »
Une autre leçon d’écriture ? (A. Hollan)
Travail du peintre qui regarde l’arbre, travail qui pourrait être celui de l’écrivain, aux prises avec l’informe qui tente la venue au jour : « Frémir dans le regard, laisser les brisures se faire, pomper la lumière, la faire venir… Ne pas regarder les détails, laisser couleur la grandeur, se confondre avec le noir. Passive activité. Supporter les problèmes, les incompatibilités. Courir vers les détails pour les neutraliser, les ramasser. Garder une dureté dans la souplesse, une douceur dans la dureté.
Et voir, à travers mes attitudes, l’invisible instant. » (p. 93)
Et savoir que « La présence arrive avec le temps. Le dessin à la longue la fait venir. » (Je suis ce que je vois, p. 110)
Épiphanies musicales & rencontre avec Michèle Finck
Bel échange, intense, avec Michèle Finck autour des thèmes centraux de la musique et de la poésie. Elle est normalienne, professeur de littérature comparée à Strasbourg et a consacré sa thèse à Yves Bonnefoy ; elle est aussi musicologue et pianiste.
Elle est donc l’auteur de ce livre que je lis avec le plus grand intérêt, Épiphanies musicales en poésie moderne, de Rilke à Bonnefoy.
Cette conversation autour du thème musique et littérature a été tellement vive et forte que cela m’a donné envie de créer, à la rentrée, une section Musique et poésie, dans Poezibao.
Kafka et la musique (M. Finck)
J’ignorais que Kafka se revendiquait « non-musicien ». Cela m’explique peut-être pourquoi, contrairement à beaucoup, je reste un peu à l’écart de ses œuvres.
Or je viens de visionner une intéressante vidéo où Michaël Levinas s’explique sur son travail de compositeur autour de La Métamorphose (j’ai aussi en tête les compositions de Kurtág à partir de fragments de Kafka).
Du mutisme (Hofmannsthal)
Michèle Finck s’attarde longuement sur la fameuse Lettre de Lord Chandos et comment Yves Bonnefoy s’y est confronté, dans un moment où il était aux prises avec « le négatif ».
Je ne pourrai ici rendre compte de toute ma lecture du livre de Michèle Finck. Tant chaque page est dense et ouvre de perspectives. Mais je reprendrai certains passages dont la présence dans ce Flotoir me semble pleinement justifiée.
Hofmannsthal qui dans la Lettre de Lord Chandos en vient à renoncer à la poésie lyrique au profit notamment des livrets d’opéra.
Belle remarque de Michèle Finck : « le mutisme est l’angle mort de la Lettre de Lord Chandos et de la littérature européenne du XXe siècle » (p. 54)
→ et l’envers du mutisme, la logorrhée. Il y a bien une sorte de logorrhée contemporaine, dont on pourrait penser qu’elle est une ligne Maginot contre le mutisme.
Je relève dans les notes inédites que Christian Hubin vient de me confier pour la revue Sur Zone :
« Logorrhée coruscante dont les plus "branchés" se gobergent : fond de sauce des écritures dites prospectrices. Le fond(s), en somme, qui manque le moins. Le fond de teint culturel. Le fond analogue ( ?) – sans blesser Daumal.
Quoi qu’il en soit, le fond sondé ? L’anfracteux qui parle en qui ?
Écrivant, nous n’avons pas de nom.
Seuls les "doués" en font carrière. »
Plans d’ensemble (Emmanuèle Jawad)
La dernière partie du livre s’intitule « Histoires, frontière » et d’entrée de jeu, vision du sol berlinois, de toutes ces traces relevées là-bas. Mais aussi plus au nord, traces de l’ancienne frontière entre les deux Allemagnes, traces matérielles, restes de clôture ou miradors, mais plus encore, cela surtout au nord-est, la persistance de la différence profonde entre les deux parties du pays, sensible dans les bâtiments, dans les commerces, dans l’urbanisme, etc.
L’écriture d’Emmanuèle Jawad semble épouser un tracé, elle « tient » ce tracé, qui est aussi une cicatrice et en même temps elle rend compte du chaos historique. Nous sommes dans le territoire du « mur souvenu ».
Je suis sensible à ce thème en ces jours où l’on reparle des accords de Schengen, et où surtout la question des réfugiés et des migrants prend des proportions considérables, avec par exemple ce groupe de 200 migrants littéralement écartelés entre l’Italie et la France. Mur qui n’est pas que berlinois, elle en évoque quelques autres et leur longueur. Froideur des chiffres eu égard à la détresse des hommes. Et il me semble que le dernier poème, p. 68, est une sorte de condensat du projet : « il est une fois, une amorce d’histoire dans une suite d’entames, / dans le préambule, le récit épuise les possibilités de séjour, / la résolution des fractures, une abrogation des ruptures, / le territoire dissout ses marques, l’absorption partielle des traces, / la suggestion d’un mur à l’endroit d’une ligne discontinue de fragments [...]
Que de thèmes brûlants ! C’est un beau livre, pas facile, très dense, l’écriture désarticulée demande beaucoup d’attention.
Du désespoir
Contre le désespoir et le négatif de la jeunesse, la vie fait son travail, la vie s’est peut-être essentiellement manifestée comme vie voulant vivre et non mourir.
En cette vie, dont l’émergence tient à un aléatoire inimaginable, peut-être quelques raisons d’être, ou d’être là, se sont fait jour.
Et puis toute la dimension de l’autre aussi, dans nos vies. Notre place dans la chaîne de la vie, pour ceux qui ont le bonheur d’être parents. Et tous les autres pour qui notre vie compte et dont la vie compte pour nous.
Ce matin dans la rue, je regardais toutes ces silhouettes croisées. Et je me disais « chaque homme est une histoire », une histoire aussi riche que la mienne. Et je pensais : quelle richesse inouïe. Et je pensais aux migrants.
Le désespoir c’est un rejet souvent. Peut-être que dans l’accueil de ce qui est, des autres, des œuvres, du temps, de notre finitude comme dirait Bonnefoy, du monde et de sa stupéfiante beauté, malgré tout, il y a un petit élément de réponse ?
Et néanmoins, titre aussi Philippe Jaccottet.
Coupures du temps, Alain Lance
Lu avec grand plaisir ce livre d’Alain Lance. Il s’agit de carnets, sorte de journal qu’il a tenu de 1983 à 1987 par intermittences. J’ai été requise particulièrement bien sûr par tout ce qui concerne l’Allemagne, puisqu’Alain Lance est le traducteur en français notamment de Christa Wolf, de Volker Braun et de quelques autres, dont il parle abondamment ici. Il a aussi à cette époque occupé le poste de directeur de l’Institut Français de Francfort. On voit défiler dans ces pages, mêlées à quelques réflexions personnelles, nombre de figures de la poésie française. Et on suit Alain Lance dans ce vrai mouvement pendulaire qui l’entraîne de l’Allemagne à la France et vice-versa. Le ton est vif, parfois désabusé, souvent rempli d’humour comme en ces deux alexandrins dédiés à Gallimard : « Il y aurait de quoi déposer du crottin / Devant le 5 de la rue Sebastien Bottin », écrit Alain Lance après avoir appris que l’éditeur n’achètera pas les droits du maître-livre de Christa Wolf, Kassandra.
On trouve aussi là des allusions nombreuses aux amis iraniens d’Alain Lance, qui travailla plusieurs années en Iran et s’y fit de multiples amis parmi les poètes. On découvre ainsi ce beau poème de Châmlou : Que dire ? Rien à dire. / De l’espoir une brise se lève / Mais pour qu’elle murmure / Dans toute l’étendue du désert / Sur son chemin pas un orme. / Que dire ? Rien à dire / Derrière les portes verrouillées / La nuit, pleine de couteaux et d’ennemis / Est assise / Malveillante / ……………..Silencieuse. » (cité p. 56)
J’aimerais citer aussi ce passage, qui rend bien compte de la manière de ce livre et des fantômes qui parfois le traversent : « Hier, lecture de Martine Broda à la Maison de la poésie. C’est beau, et elle dit bien ses textes. Lucile faisait remarquer qu’on a l’impression d’entendre la naissance du poème. Cela dit l’ange est une figure qui m’est tout à fait étrangère, j’en demande pardon à Rilke et à Benjamin. Étaient présents Jean-Charles, James Sacré, Gisèle Celan et une vieille dame ressemblant à Nathalie Sarraute qui exprima sa grande émotion "devant tant de beauté et tant de douleur." » (p. 67, daté du 23 novembre 1983))
→ ce passage sur la figure de l’ange faire remonter l’étrange impression qui me prit en passant rapidement, l’autre soir, du livre de Michèle Finck sur l’épiphanie musicale à celui d’Alain Lance. Une impression de changer de monde sensible, un peu comme si je passais d’une demeure en bois à une maison en céramique. L’ange habite la maison Finck et Alain Lance nous apprend ici qu’il lui est étranger. Pourtant je ne dirai pas que l’univers de ce dernier est froid, notamment en raison de ses riches relations avec les autres et singulièrement les autres, étrangers. Peut-on se hasarder à penser au matérialisme de la pensée d’Alain Lance, longtemps proche du Parti communiste ?
→ Étrange pour moi de voir défiler tout cet univers de la poésie contemporaine des années 80, que je ne connaissais pas du tout à l’époque où Alain Lance rédigeait ces pages. Grand plaisir à faire toutes ces rencontres par son intermédiaire.
Analyse musicale
Quel contraste (parlant ?) : à la recherche d’une analyse de la 7ème symphonie de Sibelius que j’écoute en boucle, j’arrive en premier lieu sur une page française de Wikipédia. Assez indigente il faut bien le dire. J’ai l’idée de cliquer, dans la colonne de gauche sur « deutsch » et là je découvre un immense article, en allemand bien sûr, avec analyse de l’œuvre, reproduction des thèmes, etc. A bons entendeurs, salut ! (si l’on clique sur « english « on découvre également une page très documentée, notamment en ce qui concerne les thèmes musicaux).
Je suis le non-savoir (A. Hollan)
Je recopie l’ensemble de ce paragraphe qui me parait important et très emblématique de l’approche du peintre et dessinateur Hollan : « Être avec soi-même. Être avec moi-même. M’arrêter, me retourner. Effacer le monde lointain. Accepter le proche. L’espace. Le vide dans la tête. Le temps du rien.
Les choses souffrent à cause de ce silence. Les dessins inachevés gémissent. Qu’ils gémissent et qu’ils se tranquillisent…
"Le spécialiste", aussi, le grand organisateur, lâche difficilement ses projets et sa peur de ne pas les réaliser. Il est fatigué et un peu de repos lui ferait du bien.
Je suis avec lui. Je suis le non-savoir, lui, le metteur en forme. Je ne sais pas, il sait. Je cherche, je doute, questionne. Et ces doutes, ces remises en question pour le moment restent sans réponses. La raison ou les autres facteurs extérieurs ne comptent presque pas.
Cette relation intérieure est difficile à maintenir. Pourquoi est-ce que je veux déjà partir, dessiner ? D’où vient cette impatience ? Et la joie calme de résister. Joie de sentir l’énergie vitale, de l’économiser ou de la laisser suivre son chemin… (14.9.02, in Je suis ce que je vois, p. 140)
Spirale (Alexandre Hollan)
« Autour de l’élan que le regard trace, laisser s’étaler la spirale ».
→ je ne le reproduirai pas ici, mais dans mon carnet, un petit croquis. La visée, rectiligne, rigide (?) de l’élan contenu dans le regard et autour de cette ligne, l’enroulement de la spirale.
Note de passage
Je classe, je tente de penser peut-être parce que chaque nuit je rêve de labyrinthes.
Note de passage
La frêle permanence de l’identité comme une longue corde lestée d’un sac de peau rempli d’eau. Le sac descend dans un puits très profond qui rejoint la nappe phréatique. Son destin, le moment venu, demain ou beaucoup plus tard, s’ouvrir dans la nappe phréatique. Lorsque l’assemblage éphémère des atomes et des molécules se sera désagrégé. Tu es eau et tu redeviendras eau.