De la méthode
(Montaigne)
Dans le livre des carnets de Fabienne Verdier, postface de Valérie Hayaert
qui cite Michel Jeanneret à propos de Montaigne : il faut « trouver la
méthode qui permette de concilier les deux versants de l'esprit, de sorte que
si la forme corrige l'informe, l'informe féconde aussi la forme. » (in Perpetuum mobile)
Fabienne Verdier
Je reprends donc pour le terminer le carnet flamand de Fabienne
Verdier : « Fabienne Verdier laisse voir le labeur qui précède son
œuvre de peintre », explique la préfacière Valérie Hayaert. Les carnets
exposent un travail préparatoire de rumination
intérieure. Elle parle d'une « connaissance par montages » à
partir de la « recherche-mémoire » qui tisse des correspondances. Et
d'un mouvement pendulaire de
l'esprit.
Espinosa sur Beckett
« Ramener le silence, c'est le rôle des objets ». (in Molloy de Beckett)
Dans le livre de Santiago Espinosa, L’Inexpressif
musical, de très belles pages sur Beckett. Petit florilège :
« La musique réussit à se dire tout en restant là où elle est, au moment
où elle est, sans parler »
« Le langage que cherche Beckett au moyen de l'innommable n'est rien d'autre
que le langage musical. »
« Ceux qui ont vu en Beckett un “nihiliste” n’ont pas vu que “l’absence de
signification” dont il parle porte sur cette
absence totale de lien entre les mots et la réalité : le langage comme la
musique parle de lui-même. » (pp. 52 à 54.)
Trois registres du silence
Et « cette parole muette de Beckett semble faire apparaître trois
registres de silence » : celui des choses, celui des mots, celui du
sens/non sens. (54)
→ et l’on comprend bien, surtout en relisant ces propos et en les recopiant,
pourquoi ce détour-là par Beckett dans cette approche philosophique de la
musique et l’on comprend bien aussi l’analogie que tente, de manière
convaincante, Espinosa entre le langage et la musique. En partant du constat
que le langage ne renvoie qu’à lui-même et pas du tout à la réalité, de même
que la musique ne renvoie qu’à elle-même et pas à un prétendu sens caché.
Écouter : « parce que écouter représente donner enfin lieu au singulier,
renoncer à l'expression, concept qui produit l'illusion que deux choses
différentes sont une seule, et à la fonction représentative du langage, selon
laquelle ce dernier peut prendre la place de ce qu'il représente. » (55)
Du silence, encore
« Le silence est ce à quoi revient toujours l'exercice de s'approcher
au plus près des choses »
→ ne l’éprouve-t-on pas aussi en photographiant, un peu intensément. Par
exemple l’intérieur de fleurs. On est confronté à la fois à une forme
d’évidence et de présence et en même temps à ce silence.
→ le silence serait donc l'horizon de la poésie (et de la pensée ?). Qui
doit toujours tenter de s'approcher au plus près des choses en pleine
connaissance du caractère trompeur du langage ce qui doit la conduire inévitablement
au silence : « je sais voué à l'échec ce que je fais et néanmoins
persiste » dit le narrateur de Compagnie,
cité par Espinosa. (56)
Dutilleux
Mort de Dutilleux, écoute de la symphonie n° 1 et de la N°2 « le
Double », le coffret de l’œuvre intégrale pour orchestre par Yan Pascal
Tortellier.
Et les deux Sonnets de Jean Cassou,
dont « il n’y avait que des troncs déchirés » que je reproduis
ici :
Il n’y avait que des
troncs déchirés,
que couronnaient des vols de corbeaux ivres,
et le château était de couleur de givre,
ce soir de fer où je m’y
présentai.
Je n’avais plus avec
moi ni mes livres,
ni ma compagne, l’âme, et ses péchés,
ni cette enfant qui rêvait de vivre
quand je l’avais sur
terre rencontrée.
Les murs étaient blanchis au lait de sphynge
et les dalles rougis au sang d’Orphée.
Des mains sans grâce avaient tendu des lignes
aux fenêtres borgnes comme des fées.
La scène était prête pour des acteurs
fous et cruels à force de bonheur.
Espinosa, Beckett, Pinget
Espinosa, dans L’Inexpressif musical,
continue sur Beckett. Qui aurait dit que « ne lui importait que la musique »
(56) ; « ce bourdonnement dont se constitue toute son œuvre est une
invention “de rythmes et de ponctuations.” » (57)
→ Puis il s'arrête sur l'œuvre de Pinget et si je trouve ces pages bien
intéressantes, je m'étonne aussi qu'il soit finalement constamment question de
littérature ici et pas de musique. Peu de musiciens cités jusque ici me
semble-t-il (à l’exception notable et fondatrice du propos de Stravinsky) alors
que se multiplient les noms d'écrivains ! « Littérature que l'on peut
appeler inexpressive dans la mesure où les mots, de même que les sons
dans la musique, au lieu d'être vicaires d'un autre monde, attirent toute
l'attention sur eux et exclusivement sur eux ; sur le ton, la rime, la mélodie,
la modulation et non sur l'histoire qu'ils sont réputés véhiculer. » (59)
→ Superbe cette expression : vicaires
d’un autre monde. D’autant que vicaire
se réfère notamment au monde ecclésial et que son usage montre ce qu’il peut y
avoir de métaphysique dans la thèse
que la musique renvoie à autre chose qu’elle-même !
→ et cela il me semble que l'on peut aussi le verser au dossier de la réflexion
sur la poésie
Manières de philosopher (Rosset)
Le livre d’Espinosa est aussi une réflexion sur la philosophie et les
philosophes. Qu’il attaque en général assez durement.
Et de citer Rosset proposant au moins trois formes de philosopher :
« Transcender le hasard en système, nier le hasard sans parvenir à
constituer un système, affirmer le hasard. Ou encore trois modes
d’expression : parler, bafouiller ou se taire. » (Clément Rosset, in Logique du pire, PUF, 1993, p. 54, cité
p. 64)
→ il est clair qu’Espinosa se réfère à la troisième manière de philosopher mais
en même temps il est en pleine contraction avec un livre de plus de 175 pages.
Car dans sa logique, il devrait se taire (heureusement il ne le fait pas, pas
plus que Pesquès confronté depuis trente ans à sa face Nord de Juliau !)
Deux branches de la philosophie (Rosset)
Et Espinosa poursuit : « Au fond, nous serions enclin à dire
qu’il n’y a que deux branches importantes dans la philosophie : d’une part
celle que Rosset appelle à l’instar de Nietzche tragique, qui garde le silence [...] philosophie qui pense
l’inexpressivité des choses, et celle, anti-tragique et par là à la fois
idéaliste et moraliste (métaphysique), qui identifie fâcheusement
l’organisation de la pensée et le hasard du réel, philosophie de l’expression
sous toutes ses formes possibles. » (65)
Et cela qui plairait sans doute à Yves Bonnefoy : il faudrait refuser d’
« imposer à la fragilité et la fluidité du monde la solidité et la raideur
des concepts » et plutôt « contaminer la pensée [...] de
l’impermanence de son objet. » (65)
→ Et en fait l'auteur est enfermé dans une sorte de paradoxe très explicite (66)
et cela serait source de mon impression de ressassement. Et pour cause
pourrait-on dire ! Mais cela le mène aussi à écrire : « c’est
aussi pourquoi la philosophie tragique dont nous nous recommandons a un art
privilégie : la musique, ou selon le mot de Rosset, l’art du silence. »
Mutation dans la poésie ?
Espinosa évoque Schopenhauer disant que « nous apprécions la poésie
dans la mesure où la langue devient justement musique : dès lors les sons
des mots commencent à exister par eux-mêmes et ne sont plus pris seulement dans
le véhicule d’un message quelconque. » (70) :
→ Question : n'y a-t-il pas eu une véritable mutation de la poésie a un moment
donné qui serait à déterminer ? Cherche-t-elle encore du côté son, ne l'a-t-elle
pas déserté pour se concentrer sur une forme de critique de la langue seule ?
Mais expression quand même !
« Il est impossible de se faire comprendre en une langue sans sa
musique particulière : vous aurez beau avoir tout le vocabulaire et la
grammaire nécessaires, vous parlerez – vous assurerez un “message” – de la même
manière qu’un ordinateur “jouerait” les notes du Trio à cordes de Mozart. C’est précisément en ceci que consiste ce
qu’on peut appeler expression en musique : en ce savoir qui fait que l’on joue des notes d’une certaine manière,
en prenant soin de relever les accents, les tons, les nuances, et non qu’on les
reproduit machinalement. Expression
inexpressive car elle ne fait que s’exprimer elle-même et ne dit rien d’autre
que ce qu’elle dit, mais expression sans laquelle ce qu’elle dit ne voudrait
rien dire. »
→ ce propos me parait important et énoncé pour la première fois aussi
clairement, en contrepoint de l’idée de l’inexpressif
musical : il y a bien une expression
musicale et Espinosa commence à la définir.
→ Il se trouve que cela me renvoie à la manière dont je travaille le piano
depuis quelques années avec S. Cette insistance sur la manière dont sont
construites les phrases, les points culminants, la nécessité de « reculer »
par moments pour réintroduire un crescendo, etc. « La musique est faite de
sons articulés, et c'est cette seule articulation qui rend possible le
sens musical. » (73)
Livres (Benjamin, Bergounioux)
Acheté Allemands de Walter Benjamin
et Géologies de Pierre Bergounioux.
Érudition brève et pensive
Walter Benjamin dans Allemands
propose un choix de lettres de différents écrivains du 19ème siècle
dont la note de présentation de l’éditeur précise qu'il les fait précéder d’“une
introduction à l'érudition brève et pensive”
→ Érudition brève et pensive : superbe
notion que j'aimerais me donner comme lointain, très lointain horizon. Si
souvent l’érudition, surtout quand elle émane d’auteurs universitaires, est
lourde, semble ne rien vouloir laisser de côté, ne pas savoir trier entre l’anecdotique
et l’essentiel… L’érudition brève, la
seule manière de la rendre aimable, peut-être : en fait ce serait comme le
précipité dense d’une érudition immense mais qui sait se concentrer en quelques
points majeurs. Et elle est en cela pensive,
elle rêve, pense son objet, avec une forme d’amour et de tendresse, elle montre
en quoi cet objet-là a quelque chose d’essentiel pour l’auteur, comment il l’aide
à penser, à écrire, à vivre, à avancer. Sans quoi elle est lettre morte !
→ Et cette manière de faire, choisir des lettres, les introduire de cette
manière, me renvoie aux propos de Liliane Giraudon m’expliquant que Benjamin
avait rêvé de faire un livre rien qu’avec des citations…
Vingt-cinq lettres donc (la première de Lichtenberg) couvrant un siècle entier,
entre 1783 et 1883. Mais « Benjamin ne donne pas de mode d'emploi:
“convaincre est infécond”–, préférant laisser parler d'eux-mêmes ces documents
disposés en constellation. » (p. 9, note de l’éditeur)