De
l’écriture et du silence (Relevés)
Je note cette belle réflexion sur le site d’Isabelle
Pariente-Butterlin :
« Quelle peut être la possibilité d'écrire sur ce qu'on écrit quand on a
le sentiment de n'avoir encore rien écrit ?
Et quand on sait que jamais cette impression ne cessera. Elle ne passera
jamais. Seul compte le mouvement de la recherche. Il n'y a pas de fin. Elle n'a
pas de fin. L'arrêt du mouvement sera, mais pur accident de soi qui aurait pu
n'être pas.
Il est toujours possible, après une ligne d'écriture, de retourner à la ligne.
De poursuivre la ligne suivante sur la ligne suivante.
Je n'ai encore rien écrit. Presque rien de ce que je voulais. Et rien qui
soit » (source)
→ Totale proximité avec ce dire. Je ne peux écrire que le flotoir, je ne peux même en extraire la matière d’un livre, je ne
peux avancer que dans son flux. Sans doute parce que seul compte le mouvement de la recherche. Laquelle est peut-être
comme la bouteille d’oxygène sur le dos du plongeur, cela qui permet d’y aller,
encore et encore. Malgré les doutes, malgré l’échéance évidente.
→ Et pensée vers Opalka et son mouvement d’écriture ininterrompu de la suite
des nombres, dont il savait bien qu’un jour la ligne serait brisée, arrêtée. Qui
ne pouvait être ailleurs que dans ce flux-là, cette continuation des détails.
Roubaud (Intuition)
Terminant le livre de Bernard Noël sur Opalka, lisant des considérations
sur la marche, surgit soudain le nom de Jacques Roubaud. Plus à ce moment-là
pour la marche que pour les nombres et les chiffres. Recherche instantanée et
je découvre que Roubaud, ce que je crois que je ne savais pas, a bel et bien
écrit un livre sur…Opalka avec… Bernard Noël.
Manque de sommeil, perte de soi
Ce qui devrait inciter à beaucoup d’humilité et à se souvenir de la nature
en partie chimique de notre fonctionnement cérébral : un simple manque de
sommeil et voilà que tout est plat et mou et que l’on rencontre l’échec dans
tous les domaines : travail du piano, tentative de réaliser des montages
photographiques, d’aligner quelques mots dans le flotoir. Tout fout le camp, se dérobe et me nargue !
Musique
Pars à la découverte de l’intégrale de l’enregistrement de la musique d’orgue
de Messiaen, par Olivier Latry, à l’orgue de Notre Dame de Paris. Un monument !
Pour la petite histoire, coffret acheté via Amazon Espagne, où il était deux
fois meilleur marché que sur Amazon France. Arrivé en un temps record de surcroît.
Antoine Emaz, le poème
Je commence, avec un sentiment de joie et de gratitude profond, la
publication d’un nouveau feuilleton, des notes d’Antoine Emaz. Et première
rencontre avec ces notes :
« Ou bien on ne peut pas dire, ou bien on ne veut pas dire, ou bien on ne
doit pas dire… mais il faut dire, sinon on ne sort plus du bouleversement. D’où
le jeu chat/souris entre poésie et narration pour dire sans dire un noyau
d’énergie émotionnelle qui non-dite, ferait exploser, et dite, ruinerait. Il
faut quand même beaucoup payer pour en arriver là. »
Autoportrait ? (Relevés)
« Les chemins que je suis ne sont pas balisés, les rencontres que j'y
fais ne sont pas toujours fortuites, l'itinéraire tient autant de la discipline
que de l'abandon, et les chemins de traverse y sont monnaie courante. La
sérendipité est reine ou cendrillon, elle file les sentiers du web mais aime
tout autant s'attarder dans les replis des librairies, elle flirte avec les démons de l'analogie, elle fait son miel des présents des
êtres chers quand elle ne butine pas dans les médiathèques » (source)
Trois mémoires (Relevés)
Butinage aussi en ligne, par exemple sur le beau site de Christian Fauré avec
cet article « De Léonard de Vinci
à Stiegler, en passant par Descartes, Husserl et Derrida » : « [la]consignation,
grâce à l’écriture, est ce que Stiegler appelle la troisième mémoire, et qu’il conceptualise à la fois comme rétention tertiaire quand il se place
dans le champ husserlien (cf les rétentions primaires et secondaires de Husserl), soit comme épiphylogenèse quand il se place dans
une perspective anthropologique (ce n’est plus une mémoire génétique, ni
une mémoire nerveuse mais une mémoire externe et artificielle –
c’est à dire à la fois une mémoire technique et une technique de mémoire). (source)
→ propos que je verse à l’immense dossier permanent : « Mémoire et
oubli ». J’en retiens l’idée de cette autre mémoire, celle de ce qui est
consigné dans les écrits. Troisième mémoire qui est aussi bien collective,
celle des bibliothèques, qu’éventuellement individuelle, celle de ce que nous
retenons dans nos écrits (sans que soit ici prise en compte la dimension littéraire
de ces écrits, il peut s’agir d’agendas, de notes factuelles, etc.)
De l’écologie (Michel Deguy)
Deguy : il a une vraie belle profonde pensée de l'écologie. Nécessaire antidote
contre l’image de l’écologie politique, qui trop souvent blesse les convictions
intimes. Il montre que l'écologie
pensante est une vision globale du monde et de l'homme, de l'habitabilité du monde, il montre que
c'est une question ontologique qui touche le cœur même de l'humain et non pas
une préoccupation purement et bien trop minimalement environnementale.
Cela dit sa propension sans retenue à la digression le rend souvent difficile à
suivre. Synthèse pas évidente même si localement beaucoup de jouissance devant
ce feu d'artifice. Et ici aussi pensé à Roubaud maître es digression qui me
semble ici presque dépassé ! Dans l'Ode
à la ligne 29 des autobus parisiens,
Roubaud admet et matérialise par retraits et couleurs au moins neuf niveaux de
digression (à vérifier mais c'est de cet ordre-là, je me demande s'il serait
possible de hiérarchiser de la même manière les digressions de Deguy.). Mais
chez Roubaud le processus fait surtout penser à une forme de polyphonies, peut-être
parce qu’avant de lire le livre, j’ai écouté
la production radiophonique de ses deux premiers chants ?
Pour en revenir à l’écologie, Deguy dit que c’est une « grandeur où
exister pour les êtres pensifs que nous sommes. »(97)
Pessimisme de Deguy
Êtres pensifs, êtres pensant peut-être mais ce pessimisme de Deguy : « le
monde de l'être au monde s'exorbite de ses parenthèses lettrées, philosophiques,
sages, cultivées, artistiques. (98)
Écologie et poésie
Sous cet intitulé un paragraphe crucial du deuxième chapitre d’Écologiques, passionnant et où on
retrouve l’écriture quasi lyrique du poète. « Les voyants sont rouges,
multiples, terrifiants – comme le tsunami ou l’empoissement du golfe mexicain,
la multiplication des déluges ; effrayants comme les famines, les tueries
aveugles, les oppressions forcenées des peuples ; glauques comme les
méduses de la mer du Japon [...] (103)
Mais « l’écologie est affine à ce qu’on appelle la poésie. Elle fait voir.
Son sens du monde, le sens de monde
pour elle est différent de celui de la “mondialisation”. C’est un autre monde…
mais précisément c’est notre monde, confié à l’attachement soigneux des
humains, à l’art, à la philosophie et à la poésie [...] si l’écologie n’entretient
pas sa relation avec la poésie et la pensée, elle cesse d’être radicale. »
(103)
→ d’où l’importance de ce livre, d’où peut-être aussi sa présence dans ce flotoir, d’où le nom de Deguy comme
aiguillon pour l’aborder.
Et page 104, Deguy poursuit une sorte de synthèse brillante et très importante
à bien comprendre : il semble lier en botte mille faits perçus ayant sans
doute intuitivement généré des alertes (questions, étonnements, malaise,
angoisse sont autant de signaux d’alerte lors d’une lecture, parole du ventre à
lier au travail des yeux) mais non rapprochées. Autour notamment de ce signe « voyant »de « la
formidable mutation » qu’il « néologise en globenglish : la screenisation de la vie » (104)
Et Deguy de ne cesser de lier le plus contemporain, trivial même souvent, qui
atteste de son immense présence au monde, de son information permanente et
profonde dans le domaine politique, international mais aussi des petits faits
de la vie quotidienne, des polémiques, à propos de ceux qui interviennent dans
l’espace public (pages assez méchantes sur Allègre ou Atlan et c’est bon cette
méchanceté, celle-là est nécessaire, c’est la méchanceté critique, drôle et
bien trop absente des médias qui ne connaissent qu’encensement sot ou
éreintement stupide, mais plus la méchanceté caustique de la vraie critique,
qui tape juste et profond). Et cette connaissance-là il la lie avec son savoir
historique, linguistique et littéraire, très informé de l’Antiquité, grecque
notamment.
Bien aimé l’idée de « la bonne volonté cherchant à arrêter un TGV avec un
plumeau. ». Mais finalement n’est-ce pas ce que tente Deguy mais non pas
avec un plumeau mais une plume ? (106)
Ce que fait la lecture (Ariane Dreyfus)
J’ouvre le livre d’Ariane Dreyfus, au si beau titre La Lampe allumée si souvent dans l’ombre et tout de suite m’est
sensible le mélange de ferveur et de modestie qui la caractérise : « j’aimerais
que ce livre soit lu comme le seul roman familial que je donnerais jamais, fait
de ma tendresse pour ceux qui m’ont aidée à respirer mieux, à être là s’ils sont
là » (12)
Et elle enchaîne sur Colette et sur ce que lui fait l’auteur : elle la console et lui donne de l’énergie !
« Quand vivre me pèse ou me désole, je n’hésite plus, je relis Colette ».
La lecture qui dit-elle aide à « assumer la vie en faisant l'économie de
toute transcendance. » (19)
Et recopiant cela impression d'avoir sorti une braise du feu et qu'elle
s'éteint tant ici le contexte et sa ferveur sont l'oxygène du propos.
→ cette idée donc sans cesse reprise et creusée de l’action sur nous de la
lecture, bien explorée par Marielle Macé dans Façons de lire, manières d’être.
→ cette autre idée que nos lectures nous révèlent et on se dit, abordant ce
livre, qu’il va être aussi une voie pour mieux comprendre l’art poétique d’Ariane
Dreyfus.