Représentation,
notation
Espinosa (L’Inexpressif musical) continue
à enfoncer le clou : « la musique, un univers sonore réticent à toute
représentation. » (111) et il aborde la question de la notation de la
musique faisant allusion par exemple aux partitions de Ligeti, dont bien
entendu je m’empresse de chercher des exemples en ligne !)
« Le musicien ne lit pas
littéralement un do ou un ré mais il joue ce do-ci et ce ré-ci dans cette partition particulière
en rapport avec le reste des notes qui les entoure et rehausse [...] leur
caractère absolument singulier qui s’inscrit dans une pièce également
singulière, dans une rhétorique déterminée, et qui fait qu’ils ne pourraient
être rien d’autre qu’eux-mêmes. » (113)
De l’oreille (musicienne-dilettante
et/ou experte)
« Avoir une oreille musicienne n'est pas comprendre ce qui est caché
entre les notes, mais avoir la capacité de porter sur celles-ci toute
l'attention afin d'en jouir davantage, d'être affecté par les surprises fournies
par les arrangements musicaux présentés par chaque œuvre. L’oreille experte
comprend effectivement comment est faite la musique et saisit ainsi une
certaine utilisation de la septième de dominante, un recours à la sensible, un
emploi particulier de la pédale qui échappent sans doute à l’oreille
dilettante. Autrement dit l’oreille musicale
comprend le sens musical, non les raisons pour lesquelles de tels emplois
produisent un effet quelconque sur nous, pourquoi
le corps ressent de telle ou telle manière un recours à la sensible. (122)
→ Raison pour laquelle on peut désirer vouloir mieux comprendre les grandes
caractéristiques de l’écriture musicale.
→ C’est au fond ce que je résume sous le nom d’expérience de Chartres. Soit deux visites de la cathédrale, la
première à la fin de mes études secondaires, la seconde deux ans plus tard, quelques
mois après la fin d’une étude approfondie, en histoire de l’art, des principes
de l’élévation dans une cathédrale gothique (arcades, triforium, etc.) Et le choc inouï lors de cette deuxième visite,
comme si quelque chose était devenu soudain lisible, visible. Expérience
fondatrice qui m’a fait comprendre l’importance de l’étude des choses, pas
seulement à fin de connaissance mais aussi de plaisir, de jouissance.
→ C’est aussi la justification d’une forme de formation auditive, même tardive,
afin de mieux entendre la musique. Et en plein accord avec ce qu’écrit Espinosa
à longueur de pages, l’entendre telle qu’elle est, en elle-même, sans aucune
référence oiseuse à quelque chose qui lui est extérieur. Simple capacité (pas
simple à acquérir, il s’en faut de beaucoup !) de comprendre plus finement
la musique afin de mieux entendre le jeu des voix, une modulation, un
changement de rythme.
Et au cas où
… nous n’aurions pas compris, encore une formulation nouvelle (Espinosa semble
jouer variations sur un thème…) :
« À l’égard du sens, il y a, d’un côté la pensée de la singularité – donc
du hasard - de l’autre, celle de l’idéalité, donc de la généralité et de la
rationalité. Pour notre part, ayant considéré la musique comme l’objet
singulier par excellence, nous ne saurons nous lasser d’en situer le sens en
elle-même, sa signification restant comme bouclée et défendant l’appel à toute
autre instance qu’elle-même. Le signe est ici à la fois, si l’on peut dire,
signifié et signifiant, objet présent et évoqué à la fois ; dans la
musique, tout objet énoncé coïncide avec son acte d’énonciation. L’objet
musical est son énonciation. « (124)
Double montage, Espinosa/Rigal & Ch’Vavar :
la brutale improviste beauté
et ce double rapprochement entre les propos d’Espinosa et ceux d’un Denis
Rigal et d’un Ivar Ch’Vavar
Denis Rigal :
« à force de n’espérer pas,
parfois rencontre
la brutale improviste beauté
des choses comme elles sont »
(Terrestres, p. 31)
Et d’Ivar Ch’Vavar, sur la grande question du réel, si difficile, mais
centrale, celle qui agite aussi tellement Espinosa, cette réponse passionnante à une question de Matthieu
Gosztola :
« Quand on est devant le réel on le sait. On n’a aucun doute. C’est
là, et du coup on est là, dedans.
Rien n’a bougé de place, ce n’est pas un autre monde qui se dévoile. Ce qui se
dévoile, c’est ce qui était déjà là, mais qu’on ne voyait pas, pas comme ça,
pas du tout comme ça. – Il y avait une sorte d’écran glaireux devant ce monde,
fait de nos façons de penser, idéologies, façons de rêver, fantasmagories (ça
revient au même).
Tout ça tombe, et on voit ce qui est là tel que c’est, et c’est infiniment plus
beau, plus complexe, plus profond… que tout ce que nous pouvons construire en
pensée ou en rêve. Et ça tient ensemble : il y a là une harmonie
sidérante de toutes les parties, une solidarité magique. C’est cela, surtout, qui
frappe. »
Ivar Ch’Vavar qui ajoute une sorte de mise en garde : « Ça vous tombe
dessus. Et si à ce moment-là vous ne lâchez pas prise, si vous essayez de
saisir dans son ensemble tout cela, ou même un morceau (mais il n’y a pas de
« morceau »), vous faites un pas en arrière, vous n’êtes plus dans ce
monde, mais seulement devant, et tout s’évanouit dans la seconde : dans
la seconde. »
Note de passage
La pensée est un flux en grande partie contraint, canalisé, endigué. Tenter
de créer des dérivations.
Rôle de l’art dans ce processus de dérivation ?



