Rédigé par Florence Trocmé le 20 septembre 2012 à 10h37 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Lectures
Grand article sur les soins palliatifs dans Le Monde (daté jeudi 20
septembre 2012), pas spécialement positif sur ce que l’auteur appelle le palliativisme, une sorte de dérive qui
consisterait à refuser d’entendre d’éventuelles demandes du patient à
« abréger ses souffrances », dans « le déni, par les médecins des soins
palliatifs, de la demande de mort qui hante parfois leurs services ».
Introduction de l’article : « C'est un texte coup de poing qui
devrait secouer les médecins et soignants des soins palliatifs. Sociologue,
directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS),
Philippe Bataille publie, mercredi 19 septembre, A la vie, à la mort. Euthanasie,
le grand malentendu (Autrement, 128 pages, 12 euros). Ce récit est le
fruit de plusieurs années d'observation dans une unité de soins palliatifs de
la région parisienne. »
Pascal Quignard, Les Désarçonnés et
Wolfgang Iser, L’Appel du texte.
Quignard
J’éprouve de grandes difficultés à entrer dans ce texte, qui me donne un
fort sentiment d’artifice. Ce recours systématique à des histoires tirées de l’Antiquité,
latine surtout, cette réécriture des faits selon les thématiques de Quignard ne
me convainc pas et ne me touche pas. Il y a ce thème du désarçonnement,
autrement dit le fait d’être éjecté de son cheval, prétexte à convoquer toutes
sortes de figures, parmi lesquelles Montaigne (c’est un des chapitres les plus
intéressants) : « même si Montaigne, à deux reprises, dans la
relation extraordinaire qu’il fait de son accident de cheval parle d’essai de la mort, l’expérience propre à
l’humain est beaucoup plus profondément travaillée par le “sans expérience” de
la naissance [...] je veux penser dans ce livre, dans cette loque toute
naissante, toute sanglante de débuts et d’ébauches, cette “expérience” qui ne
peut se répéter même une fois, cette expérience hors de toute expérimentation ».
(Les Désarçonnés, p. 60)
Quignard procède par courts chapitres-récits (tous ne sont pas titrés dans le
livre, mais tous ont un titre à la table des matières). Attendre peut-être, on
ne rentre pas toujours illico dans la prose quignardienne, parfois il faut la
laisser infuser, avant de décider si tasse de thé ou non…. et peut-être lire Catherine Pomparat. Ce qui
épaissit le mystère, mais ça c’est plutôt une bonne chose !
Afanassiev
« Je mène une vie qui me serait inconnue si je ne jouais pas du piano
régulièrement [...] Je connais le monde à travers le son du piano. Les gens,
les poèmes, tout passe par le son dans ma vie, tout naît du son. [...] Je
travaille sur le son et la vie devient tangible. »
→ je reconnais là, mais poussé à l’extrême, par quelqu’un qui a consacré toute
sa vie à la musique, un mode de fonctionnement qui m’est propre et qui me
semble prendre de plus en plus le pas sur d’autres formes d’appréhension du
monde. Plus je vais plus je ferme les yeux et ouvre les oreilles ! Plus j’écoute
le monde, l’autre, le silence, la musique. Avec ce corollaire parfois
problématique, une sorte de peur de l’image, de son impact excessif sur moi. Je
ne peux pratiquement plus aller au cinéma, l’image dans ces conditions, salle
obscure, grand écran, musique prégnante, ne me laisse pas d’espace, elle m’envahit
trop et je ne sais pas me défendre de son impact émotionnel, je ne peux avoir
de recul, penser son artifice, sa fabrication, elle est la réalité et à ce
titre peut vite devenir très difficile à supporter. Je dois cependant
relativiser, l’image documentaire par exemple me retient, me passionne. L’image
artistique aussi. Et je suis souvent avec le plus grand intérêt les
démonstrations de Georges Didi-Huberman. C’est sans doute l’image fictionnelle
si l’on peut forger cette étrange expression qui ne m’est plus supportable
(mais il en va de même du roman, serait-ce la question de l’artifice qui serait
première ?)
Français, allemand, Wismann
Wismann (in Penser entre les langues)
écrit à propos de l’allemand : « l’esprit qu’encourage cette langue
est le principe d’action, tandis que c’est celui de la spatialité qui domine en
France ». Et il poursuit en montrant que les conséquences de cette
différence se retrouvent dans les arts ; impressionnisme vs
expressionnisme, musique française proche de la littérature, plus illustrative
vs musique allemande purement formelle, structurée par le souci de la dynamique
→ même si je trouve cette division un peu trop poussée, ces comparaisons entre
les arts un peu systématiques, j’y vois aussi un bon guide de compréhension des
arts de part et d’autre du Rhin. Et je trouve passionnante l’idée que la langue
à la fois exprime et informe ces différences. Et il est heureux de pouvoir l’expérimenter
quasi physiquement par ce réapprentissage tardif de la langue allemande. Il en
va un peu comme du piano, c’est la pratique qui permet de comprendre les
processus en profondeur et peu importe le « niveau » atteint. C’est
le faire qui compte ici, pour tenter de vivre de l’intérieur aussi bien le
propos d’Afanassiev le pianiste que celui de Wismann le philosophe-linguiste. Et
ce n’est bien sûr pas un hasard si mes pas m’ont portée vers ces livres !
Wismann et Benjamin
Wismann rappelle avec discrétion qu’il fut l’initiateur de la connaissance
et de l’étude de Walter Benjamin en France, via un colloque qu’il organisa en
1983. Il s’explique sur les raisons pour lesquelles il le fit et signifie que par-delà
le fait qu’il trouvait que Benjamin n’était pas vraiment « perçu en France »,
il avait découvert que « selon Benjamin, la finalité des langues
consistait peut-être à balayer la totalité de ce qu’il est possible d’exprimer.
Dans ce cas, le véritable intérêt d’une langue est qu’elle ne coïncide pas avec
une autre et qu’elle oblige à naviguer entre les deux pour éprouver cette
tension entre deux manières de se rapporter à la réalité, non pas sur le mode
du reflet, où la langue reproduirait simplement, mais sur le mode de la
création de la réalité comme ce à quoi on est invité à se référer grâce à l’exploit
linguistique. » (84)
→ tout cela me semble cohérent et fort de conséquences. Fabius aurait dit
récemment que « les Allemands ne sont pas des Français qui parlent
allemand ». Apparente boutade, portée immense et ce n’est pas un hasard si
ce propos vient d’un homme politique, ministre des Affaires étrangères. Une
certaine connaissance de la langue allemande pourrait permettre de se
comprendre mieux, pas seulement superficiellement (comprendre le sens du propos
actuel du locuteur), mais beaucoup plus profondément, comprendre comment l’autre
s’insère dans la réalité et éventuellement agit sur elle. Sa lecture du monde, son action potentielle
sur le monde, à toute échelle, microscopique ou macroscopique. Apprend-t-on
cela aux diplomates ? Car ce qui est vrai pour deux langues européennes,
celles de pays mitoyens, doit l’être plus encore quand on aborde le chinois ou
le japonais. Et enfin comment ne pas penser au désastre de la disparition,
quotidienne dit-on, de langues dans le monde, après la mort des dernières
personnes à les parler. Est-ce à dire que ce sont autant de façon de voir le
monde, mais aussi d’agir sur lui qui disparaissent ainsi ?
Rédigé par Florence Trocmé le 20 septembre 2012 à 10h34 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (1)
Rédigé par Florence Trocmé le 18 septembre 2012 à 11h29 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Schubert
Afanassiev (in Notes de pianiste)
écrit des choses troublantes et émouvantes à propos de son rapport avec la
toute dernière sonate de Schubert. Bien qu’il pense l’avoir jouée en concert
plus de huit cents fois, il dit à quel point elle lui échappe, lui fait peur,
pas pour ses difficultés techniques bien sûr, mais pour ce qu’elle est, son
mystère impénétrable. Sa fréquentation est pour lui dangereuse, problématique,
difficile. Il en parle comme d'une personne, c'est assez impressionnant.
Faisant une petite recherche sur cette sonate, via Wikipédia, je
découvre :
« Marcel Schneider y voit un testament musical où Schubert se surpasse : “Car
de même qu'il réussit enfin en cette même année 1828 à étendre le lied aux
dimensions de la symphonie, avec sa Grande symphonie en ut, il parvient aussi à
faire de sa dernière sonate une sorte de lied continu, illimité, si long, si
varié, si touffu, à la fois si particulier et si général qu'il donne
l'impression de l'infini”» (source)
De l’époque et des crocodiles
Je balance entre deux pôles par rapport à la critique que je fais, que
nombre font de « l’époque ». Un pôle serait lucidité nécessaire, l’autre
très commun rejet de son époque. Il faut sans cesse faire bouger le curseur
pour ne pas tomber dans la détestation universelle, qui n’est ni justifiée ni
constructive. Mais il faut aussi savoir regarder un peu sous ses propres
enthousiasmes, notamment pour la technologie, de quoi il en retourne vraiment
ou plus exactement ce que cela peut impliquer. Quel outil cela peut-il devenir et là encore deux pôles opposés : pour le créateur comme pour le
dictateur, pour l’homme dit de bien comme pour le salaud. La critique actuelle, quel que soit le
domaine, me paraît souvent manichéenne. Tel par exemple ce libraire,
dont je conçois bien qu’il ait peur pour son avenir et celui de son métier, qui
parle ce matin des grandes plates-formes de vente en ligne comme de « pourvoyeurs
dématérialisés » dont il s’agirait d’éloigner « les spectres. »
Afanassiev est très sévère pour les interprètes d’aujourd’hui et aussi pour le
public. Une preuve ? : « Le goût du public est infaillible :
on choisit toujours le pire » (178). Mais comment ne pas rire sous cape
quand il se met à parler des crocodiles. Crocodiles qui deviennent en fait le
support de ses réflexions décapantes sur la question de l’image, crocodiles qui
sont une sorte de référence à d’autres animaux, autrement dit les loups avec
renvoi évident à la fameuse « pianiste aux loups », j’ai nommé Hélène
Grimaud (que lui ne nomme pas mais son propos est transparent). Il s’agit de
montrer comment la question de l’image a tout envahi aussi dans le domaine
musical, comment on fabrique des stars à qui on demande surtout d’être aptes à
se prêter au travail sur l’image. Alors là évidemment, Grimaud, 5 sur 5…. Mais
la musique ? Haskil était nettement moins sexy et n’élevait pas des
cacatoès ! Mais son « Oiseau Prophète » des « Scènes de la
Forêt » de Schumann me bouleversera jusqu’à la fin de mes jours. Et me fait
en plus me poser des questions sur l’absence, la disparition, la mort, les
moyens de l’art.
Du silence (Afanassiev)
Nombreuses et belles réflexions sur le silence, et pas uniquement le
silence en musique. « Écoutez le silence. Cessez le bavardage. C’est le
premier pas. Si vous apprenez à écouter le silence, vous entendrez le silence
musical » (191).
→ c’est Richter qui le premier m’a permis de comprendre ce que c’est vraiment
qu’un silence musical, pas simplement un suspens de la musique, pas un vide,
pas un moment d’arrêt, pas seulement une indispensable respiration, mais un
pont, une entité emplie de ce qui a précédé et ouverte sur ce qui va suivre
(tout à fait célibidachien !), une vibration elle aussi, au même titre que
celles des notes, mais plus mystérieuse. Essentielle. Les musiciens lisent les
silences de la partition (i.e. les signes de silence, a-t-on assez songé ce que
ça veut dire, cet art qui a des signes spécifiques pour le silence, qui de plus
s’appellent soupirs ?) exactement comme les notes. Autrement dit pression
sur le monde et retrait ont la même valeur et sont aussi intrinsèquement
nécessaires à la musique.
Des langues, toujours (Wismann)
Et on n’est pas si loin de la musique, sans doute… avec Vismann auquel je
reviens, Wismann qui analyse (in Penser
entre les langues) quelques grandes caractéristiques de la langue allemande.
Il rappelle qu’en allemand, dans une subordonnée « le verbe est placé en
dernière position, révélant ainsi que tous les foncteurs qui le précèdent n’en
sont que les spécifications, en fonction d’un autre principe syntaxique tout à
fait déterminant qui veut que le déterminant précède toujours le déterminé
[...] cela implique qu’il faut penser ce que l’on veut dire avant de l’exprimer
sauf à quitter la structure contraignante de cette syntaxe, ce qui est d’ailleurs
le cas de l’allemand courant. » (78)
→ ce qui renvoie à cette expérience faite couramment : se lancer, à la
française, dans une réflexion orale un peu complexe et se trouver comme dans un
cul-de-sac, d’autant plus incapable de se dépêtrer dans la langue allemande qu’on
est moins compétent ! Et Wismann d’ajouter que l’allemand est plus « violent »,
car il « force la totalité du réel à s’agencer de manière déterminante
dans une dynamique régie par le verbe, où toutes les catégories sont engendrées
les unes par les autres ». → ce qui doit constituer sans doute une grille de lecture de l’histoire et des
aptitudes reconnues des Allemands pour la philosophie ou la musique ?
Il dit, chose que je n’avais pas encore remarquée, que l’homophonie et l’homonymie
n’existent pas en allemand, car elles « supposent que l’on sache par avance de
quoi l’on parle avant d’avoir parlé mais surtout avant que la situation ne soit
rendue claire. » (80)
Interrogation implicite (Wismann)
Mais il me semble que cet aspect « violent » doit être en partie
adouci, gommé, par une autre analyse de Wismann, que je trouve en fait
surprenante : « toute la rhétorique allemande joue sur le phénomène d’une
interrogation implicite », montre-t-il, comme si il y avait en permanence
réponse à une question non exprimée. « Il y a d’innombrables affirmatives
qui, par leur structure, sont des réponses à des questions qu’il est impossible
de formuler »
Cela tempère en effet car qui dit question, dit deux choses, doute éventuel et
implication de l’autre… Et Wismann dit en effet un peu plus loin : « Le
récepteur se trouve entraîné dans une démarche intellectuelle qui est à égale
distance de la certitude dogmatique et de la perplexité. Dans un entre-deux que
la langue elle-même aménage et qui est l’espace de la réflexivité. » (83)
→ et avec cette distance entre certitude
dogmatique et perplexité, pour
moi, aujourd’hui, dans ces notes, l’impression d’avoir suivi une sorte de
boucle, en partant de la réflexion sur la critique de l’époque et en arrivant à celle-ci sur la langue allemande !
Rédigé par Florence Trocmé le 18 septembre 2012 à 11h26 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 17 septembre 2012 à 19h10 | Lien permanent | Commentaires (0)
Poezibao, un tweet
ce tweet de Virginie Clayssen :
Poezibao avec un Z comme dans
oizeau, avec un Z comme dans dézir, avec un Z comme dans braize, avec un Z
comme dans glaize.
De la langue allemande, encore
N.R. m’écrit pour me dire que les propos de Wismann l’ont fait penser à
Georges-Arthur Goldschmidt (moi aussi, fugitivement) et m’envoie de larges
extraits, dont je retiens celui-ci :
« Les mots allemands, lorsqu'on en faisait des mots composés étaient sans
surprise, ils jouaient cartes sur table et donnaient leur sens à pleines mains,
là où les mots français le réservaient et permettaient à chacun d'en varier à
sa guise les sous-entendus (mot qui n'existe pas en allemand) ou les
acceptions. » (Le poing dans la
bouche, Verdier, 2004, p.39)
et cela aussi, magnifique, poignant, effrayant :
« L'allemand, ma langue maternelle, me prenait le corps autrement que le
français, lequel était au-dessus, calé sur l'assise de l'allemand que, par la
honte de mes origines, je croyais pouvoir oublier. À dix ans, comme tout enfant
allemand, j'étais en pleine possession de la langue puisque tout, en elle, est
fait de ses propres éléments. On en est pénétré au plus intime de soi. Les bruits,
les couleurs, les consistances, tout s'apprend dans l'émerveillement de la
langue maternelle, la maison, le jardin ou l'école forment les sédiments de
l'être-soi. La langue, c'est le train qui passe dans le lointain, haut sur
roues, ce sont les reflets de l'eau sous la voûte du pont, ce sont les voix qui
appellent, le Rascheln des feuilles mortes dont le pied retourne
l'épaisseur. Mais elle se confondait aussi, à l'arrière-plan, avec l'angoisse
et la peur physique souvent éprouvée entre 1936 et 1938, à l'orée du
Sachsenwald où la clarté des hêtres se heurtait partout au fond sombre des
sapins. On allait à bicyclette, à travers la forêt, voir le tombeau de Bismarck
[…]. Dans les rues du village, les gens marchaient tête dressée, balançant le
bras comme s'ils portaient une arme. Les visages étaient devenus farouches,
tout le monde s'apprêtait à faire justice.
[…] le Brüllen, les gueulements, les braillements, les aboiements
s'entendaient désormais partout, à l'école et dans les rues du village ; cette
langue, à la moindre occasion, était expectorée, on ne la parlait presque plus
que par commandements hurlés […] Il fallait lever le bras et ce cri de Heil
Hitlaaa ! lacérait véritablement le corps de l'intérieur, le déchirait,
c'était un cri de mort. Je ne reconnaissais pas ma langue maternelle, si secrète,
si mélodieuse quand ma mère chantait ou me lisait, le soir, un conte de Grimm
ou de Corlshorn.
[…] Sous la langue d'accueil, l'autre langue donc continuait à vivre, cette
langue qu'on avait dans le corps et au travers de laquelle s'étaient mises en
place les impressions premières : le chant du coucou, le craquement des moyeux
de charrettes, les voix des parents, le passage du vent, les premiers mensonges
et les premiers émerveillements, la langue maternelle, la langue tant aimée avait
tout accompagné. » (ibid. pp. 16-17-18)
De la bêtise
Je recopie ici une réponse que j’ai faite à un article d’Isabelle
Pariente-Butterlin sur son site, sur la question des monologues et de la
cacophonie.
« En fait je ne pensais pas du tout mener une critique contre Internet.
Peut-être parce que pour moi c’est devenu un vecteur parmi les autres, un média
parmi les autres. Rien de plus, rien de moins, sauf peut-être sa puissance et
le fait qu’il soit devenu, pour chacun, plus facile de faire entendre sa voix.
Et là ce serait le côté positif des choses, non plus cacophonie, ou plutôt en
plus de la dimension cacophonique, évidente, une dimension concertante, un
concert des voix, à défaut de concert des nations, hélas.
Je suis frappée par la coexistence, parfois pacifique, mais souvent non
pacifique, non tolérante, non ouverte, des monologues dans tous les domaines.
Monologue d’une discipline par rapport à l’autre, monologue d’une chapelle par
rapport à l’autre, monologues des courants de pensée, des courants politiques,
des religions. Et je me dis que là réside peut-être un des leviers de ce qui me
semble une manipulation croissante de l’esprit. Trop peu habitué à être
confronté à un vrai dialogue, avec écoute des arguments opposés, débat calme
sur ces arguments, capacité d’incorporer à son propre raisonnement certains
arguments qui ont convaincu ou fait avancer.
Je ne peux m’empêcher de faire une liaison entre ces monologues parallèles que
nous menons tous plus ou moins (car pour moi pas question de penser que je suis
à l’abri de ce travers) et l’envahissement toujours plus grand par la bêtise,
surtout sous sa forme que j’appellerai peut-être doxa faute d’un terme plus
approprié. Les monologues débouchent sur la mono-pensée, sur les nationalismes,
sur l’intolérance, sur le manque de nuances. Ils nous rendent paranoïaques,
convaincus qu’on nous attaque, qu’on nous annihile, qu’on nous humilie. Et cela
suscite la réponse agressive et violente.
D’où l’importance de faire circuler les informations, les idées, tout ce qui
tourne autour de l’art, de la littérature, de la musique, comme autant de
moyens d’introduire du jeu dans toutes les rigidités mortifères qui
s’installent partout. De même qu’il est sain de tenter de faire circuler l’air
dans son propre esprit toujours prompt à s’installer dans des certitudes
confortables et qui tuent petit à petit toute vraie liberté de pensée et de
jugement. »
Avant Iser
Avant d’entamer le petit livre de Wolfgang Iser, L’Appel du texte, que je compte lire en même temps que Les Désarçonnés de Pascal Quignard, cet
extrait de Wikipédia, sur l’École de Constance à laquelle se rattache Iser :
« L'histoire de la lecture est fondée sur une polarité : le texte, ou
trace écrite, est fixe, durable et transmissible, alors que la lecture est
éphémère, inventive, plurielle, plurivoque. L'École de Constance construit sa
théorie de la réception et de la lecture sur cette tension entre la permanence
du texte et l'impermanence de la lecture, plutôt que d'écarter ce second terme
moins facile d'approche. »
→ et je comprends soudain à quel point je me situe plus du côté de cette impermanence de la lecture, que c’est en
effet la lecture éphémère, inventive,
plurielle et plurivoque qui est un des sujets centraux de ce Flotoir !
Rédigé par Florence Trocmé le 17 septembre 2012 à 19h06 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 14 septembre 2012 à 11h29 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Les notes de pianiste
Je reviens sur ma première impression évoquée hier et bien trop hâtive. Ce
livre est très intéressant. Il s’agit de « notes éparses que l’on ne peut
appeler un journal » (Valery Afanassiev, Notes de pianiste, Corti, 2012, p. 46) que le pianiste Afanassiev
rédige quasiment chaque jour, à l’aube, en quelque sorte ses Cahiers (Valéry). Il y développe une
pensée dont je trouve la trace écrite tout à fait intéressante : labile,
flottante, jamais dans l’affirmation catégorique, une pensée qui se cherche en
écrivant. Et très curieusement ce n’est qu’à retardement, ce matin, douze
heures environ après ma lecture et alors que je n’y pensais pas spécialement
que j’en ai pris conscience, visualisant cette écriture et cette pensée via un
curseur cherchant sa juste position ou le vu-mètre cherchant l’accord. Il y a
notamment toute une réflexion, reprise constamment, sur l’interprétation. Que
faire quand une œuvre résiste ? Comment l’aborder ? Eh bien, souvent,
sans la jouer ! « Je me suis mis à regarder les partitions sans
toucher au clavier de mon piano. Je les regardais, je les écoutais. La musique
n’a pas besoin de cordes pour exister [...] La musique entrait en moi pour
rester à l’intérieur, pour vivre dans mon corps [...] Elle semblait naître en
moi au fur et à mesure que je glissais d’une portée à une autre ».
→ Comme chez Celibidache, une réflexion sur l’existence de la musique. Où est-elle quand elle n’est pas jouée ?
Existe-t-elle-même ? Je me souviens aussi de la remarque de Bach citée
maintes fois par Celibidache : celui qui en voyant une partition ne sait
en déterminer le tempo, celui-là ferait mieux d’abandonner la musique. Et il
est si vrai qu’on peut lire la musique comme on lit un livre. Et que les
amateurs ne le font certainement pas assez. Et ensuite on arrive à se passer du
texte et de l’écoute, la musique est en soi, on peut la lire en soi. P. ne me
dit-il que pendant ses insomnies, il se « joue » la sonate de Franck ?
Sous-jacente cette question et surtout ces jours où il en est question :
si j’étais otage pendant des mois, quelque part dans un désert, sans tout ce
qui me permet de vivre ici et maintenant, quelles ressources intérieures
pourrais-je mobiliser ? Et qu’en est-il de ceux qui n’ont aucun monde
intérieur ?
Déchiffrage (musique, Afanassiev)
« Chaque œuvre musicale est une cathédrale engloutie qu’il faut
retrouver. On la retrouve grâce à l’écoute permanente. On n’arrive pas à tout
saisir si on joue une œuvre en entier, sans s’arrêter en route. Ou il faut
écarter les feuilles pour entendre les cloches plus distinctement. Puis les
feuilles reviennent à leur place, mais les cloches ne sonnent plus de la même
manière. Il faut les faire sonner en connaissance de cause ». (50)
→ quelle plus belle invite à l’exploration en détail de la partition, « faire
sonner les cloches » ! Ailleurs il décrit très finement le processus par lequel une partition
inconnue, étrangère, petit à petit se dévoile et cela recoupe parfaitement l’expérience
que je peux avoir du déchiffrage d’une pièce : un magma, une jungle qui ne
dit rien (surtout, mais c’est si rare et au fond précieux, quand on n’a jamais
entendu l’œuvre que l’on aborde). L’œuvre, il faut « l’écouter
attentivement, sans discontinuer, pendant des heures [...] il faut écouter sa
vie intérieure ; il faut l’écouter de l’intérieur et de l’extérieur.
Parfois on a l’impression que l’œuvre n’existe pas. On voit une partition, on
la tient, on la feuillette. On voit des notes mais ce ne sont que de petits
cercles noirs qui ne signifient rien du tout [...] c’est un vide que l’on
affronte. Peu à peu dans ce vide apparaît quelque chose – il y a un mouvement
indicible ou ineffable [...] des sons émergent de ce vide, et ils s’organisent
autour d’un centre. Une structure se dessine au fond du vide, une structure quasi
mathématique. L’œuvre est en train de naître sous nos yeux » (54)
→ ne peut-on reprendre ce passage, quasi termes à termes, pour décrire une
expérience de lecture, une lecture de poésie, une lecture difficile, où rien à
l’origine, quand on plonge dans le texte, ne fait sens, et où petit à petit une
façon de lire qui est à la fois insistante dans son effort et flottante dans sa
tension va faire émerger quelque chose ? (on reviendra sur la question de
l’objectivité ou de la subjectivité de ce quelque chose sans doute avec le
petit opus de Wolfgang Iser, L’Appel du
texte)
Celibidache et Afanassiev
Le pianiste évoque aussi, et pas en termes très élogieux, la vie musicale
contemporaine. On croirait lire parfois Celibidache. Par exemple lorsqu’il
écrit : « La plupart des étoiles naissantes et certaines mourantes ne
respectent même pas la mini-structure, la phrase qu’ils hachent comme un
morceau de viande pour en faire du bœuf Stroganoff. Il en résulte une série de
petites extases qui ravissent le public [...] toutes les structures sont
détruites ; la musique aussi. Les pianistes jouent mesure par mesure, en
oubliant qu’il y en a des centaines, sans parler des notes. » (78)
Ces annotations sont souvent très drôles et bien cruelles : « Il faut
prouver que vous ressentez quelque chose sur scène face au piano. Le public
croit ses yeux, pas ses oreilles qui s’atrophient à la longue, selon la thèse de
Darwin. Ses oreilles ne captent que des vagues plus ou moins extatiques qui
déferlent sur la salle. Pas de polyphonie, pas de nuances, pas de
mini-structures, pas de maxi-structures. Rien que le flux et le reflux d’une
émotion factice ». (98)
→ « émotion factice », produite artificiellement, parfois avec des
moyens très lourds : n’est-ce pas la définition même de la plupart des œuvres
aujourd’hui proposées. Il faut enfoncer le clou dans la chair, car celle-ci
serait devenue insensible ? Selon la thèse de Darwin. Mithridatisée par
les coups de massue des grands huit de foire et de la violence des films ?
Devant être violemment heurtée pour sentir quoi que ce soit ?
Comme une chaîne d’échos
Je pressens déjà, même si j’ai à peine ouvert le petit livre de Wolfgang
Iser, L’appel du texte, qu’il y a
comme une chaîne d’échos entre Celibidache, Afanassiev, Wismann et Iser :
un texte (livre, partition) ne vit que lorsqu’il est lu. Avec focale sur le
lecteur. À débroussailler !
La petite fille du Larousse
découpe d’arbres sur fond bleu, noir, nuit, tragique écriture, griffes et
coups partout – esprits pays occupés, plantes forcées, condamnés à bêtise et
violence et continue – auto-allumage des procès, voués à emballement, où le
pilote ? – nanosecondes, automatismes débridés, marchés fous : la donnée
vole, bombes en rase-mottes, ceinture d’astéroïdes ou d’explosifs – et au milieu
du champ de fleurs, assise, la petite fille du Larousse [format à l’italienne]
lisant.
Rédigé par Florence Trocmé le 14 septembre 2012 à 11h23 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 13 septembre 2012 à 10h21 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
journaux
Reçu un abondant dossier via des amis américains à qui j’avais écrit pour leur
demander leur avis sur l’affaire Judith Butler. Ils se sont impliqués largement
dans le soutien et la défense de JB. Toujours un peu étonnée devant le manque
de réaction sur Twitter par rapport à ce qui me semble important, telle cette
affaire, alors que certains s’enflamment pour des broutilles jusqu’à plus soif.
Cada loco con su tema, une fois
encore. [chaque fou avec son thème]
Carlos Kleiber (via Bruno Le Maire)
Livre de Bruno Le Maire, Musique
absolue, Répétition avec Carlos Kleiber. J’avais acheté le livre avant-hier
dans mon quartier, et curieusement avais semé, entre la table où il se trouvait
et la caisse (court chemin pourtant dans cette petite librairie), le bandeau criard
« Bruno le Maire » (j’aurais préféré, cela va de soi, « Carlos Kleiber »,
mais qui sait qui est CK ?). Acte non pas manqué mais prémonitoire. Le
livre ne tombe pas tout à fait des mains, car il y a de nombreuses anecdotes
mais c’est une collection de poncifs. Comment des hommes intelligents
peuvent-ils ne pas se rendre compte de ce qu’ils écrivent et surtout de comment
ils écrivent ? Quel est l’état de leur pensée…. ? Par ailleurs sont
mêlées la fiction et sans doute des bribes documentaires d’une façon
inextricable si bien que l’on ne sait pas ce qui relève de la biographie du
chef d’orchestre ou d’un portrait subjectif, qui eut été possible bien entendu,
mais avec une autre distance et un autre talent (je pense en particulier au
passage -obligé évidemment dans un tel contexte- consacré au rapport de CK avec
son père, Erich Kleiber).
Une fois de plus constatation qu’écrire sur ou à partir de la musique est un
des exercices les plus difficiles qui soit et que l’amour, sans doute tout à
fait réel et bien informé ici, n’y suffit pas.
Peut-être aussi que la dure école de la poésie fait monter très sensiblement le
niveau d’exigence et finit par conditionner une approche devenue infiniment
plus réactive à tout ce qui est clichés et facilités. C’est d’autant plus
surprenant que BLM est agrégé de lettres modernes et qu’il a fait un mémoire
sur « La Statuaire dans A la
Recherche du temps perdu », sous la direction de JY Tadié. La question
subsidiaire est sans doute comment trouve-t-on le temps d’écrire un livre quand
on est ministre ?
docufiction ? (Le Maire sur Carlos Kleiber)
Terminé hier soir ce livre dont j’irai presque jusqu’à dire qu’il est une
sorte de faute morale. Je suis choquée de voir que dans l’article Wikipédia
consacré à Carlos Kleiber, il figure déjà en bonne place, dans la liste
des références.
Or ce livre mêle de façon inextricable, je l’ai dit, la fiction et la réalité.
Sans doute ce que l’on appelle de cet horrible nom, un docufiction (je préfère
fiction documentaire, encore que les termes me semblent antagonistes). L’énorme
problème de ce type d’approche est que le lecteur est en quelque sorte piégé :
qu’est-ce qui repose sur la documentation et qui correspond à des faits
authentiques et qu’est-ce qui repose sur l’imaginaire de l’auteur qui se permet
au fond d’interposer sa grille de lecture et surtout ses fantasmes ? (Ils ne
manquent pas ici.) Dans cet ouvrage, c’est flagrant : on se rend compte,
précisément en consultant l’article de Wikipédia, que nombre de faits sont
authentiques, peut-être même tous. Mais ils sont passés à une étrange
moulinette, une sorte de dispositif fictionnel inventé par BLM. En gros, l’auteur
imagine une interview entre un journaliste français (aux yeux bleus !) et
un violoniste, qui fut membre d’orchestres dirigés par Kleiber et ami de
celui-ci. C’est donc ce violoniste (imaginaire ou ayant existé ?) qui
parle du grand chef d’orchestre. On a le droit à toutes sortes d’informations
sur ce personnage dont on se moque complètement en réalité. Et ce sont ses
réponses supposées qui forment le livre, de bout en bout, avec saillies,
boutades, morceaux choisis (on espère qu’il n’y a pas de copier/coller !),
etc.
Bilan, un mauvais livre, un mauvais service rendu à Carlos Kleiber et plus
largement à la musique, dont on continue à véhiculer par ce biais une image
idiote, pseudo-romantique, marquée par le culte de la personnalité, sans aucune
analyse réelle. J’aurais eu au demeurant les mêmes remarques à formuler à
propos du livre sur Martha Argerich d’Olivier Bellamy dont le sous-titre est
déjà tout un programme : L’Enfant et
les Sortilèges !!!!!
Passer au livre
du pianiste Afanassiev, qui ne me semble pas dépourvu pourtant de défauts,
immédiatement après avoir fermé le livre de Bruno Le Maire est comme un choc
salutaire. Enfin on parle vraiment de musique (trop peu en fait, j’y reviendrai
sans doute). Sans oublier d’évoquer le livre de Celibidache, très présent tout
au long de ces jours et souvent dans des réflexions qui excèdent le seul domaine
musical : là au moins on parle vraiment de musique et pas d’épiphénomènes
qui n’ont rien à voir avec elle.
[PS : une courte balade sur le Net me laisse à penser que je serai sans
doute la seule à oser exprimer un avis très négatif sur le livre de BLM. Ce ne
sont partout qu’éloges et l’on va même, quelque part, jusqu’à souhaiter qu’il
abandonne la politique pour se consacrer à l’écriture…)
sur la lecture
Relisant un très bel article
de Michelle Labbé pour Poezibao (sur
l’œuvre d’Yves Boudier), je relève cela sur la lecture :
« Quand il étudie l’acte de lecture, Wolfgang Iser emprunte le terme de “surdétermination”
à la psychologie du rêve, telle que la définissait Freud. Ce qu’il écrit est
d’autant plus vrai pour ce type de poème où la lecture, comme le rêve, se
trouve organisée en des chaînes signifiantes multiples, chaque mot ou groupe de
mots amorçant une chaîne associative différente. Comme le rêve, le contenu
manifeste du poème paraît sous-tendre un contenu latent. Il faut lire le texte
comme on rêve, sans souci d’une quelconque pertinence, puis relire comme on se
souvient d’un rêve, en songeant que sa surdétermination “peut signifier
différentes choses pour différents lecteurs, mais signifie également que tout
lecteur peut pressentir […] plusieurs couches de signification différentes.” »
(Wolfgang Iser, L’Acte de Lecture,
p. 91, Editions Mardaga, Bruxelles, 1976.)
« Chaque lecture amène sa vision. Les lectures se plient l’une sur
l’autre. »
→ Je note aussi ce propos de JC Milner qui me fait fortement songer à Nicolas
Pesquès :
« L’étonnant, c’est que l’échec ne
soit pas absolu et qu’un poète se reconnaisse à ceci qu’il parvienne
effectivement, sinon à combler le manque, du moins à l’affecter. Dans la
langue, qu’il travaille, il arrive qu’un sujet imprime une marque et fraie une
voie où s’écrit un impossible à écrire. » (Jean-Claude Milner, L’Amour de la langue, Seuil, 1978, p.
38.)
Rédigé par Florence Trocmé le 13 septembre 2012 à 10h18 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)