Rédigé par Florence Trocmé le 11 septembre 2012 à 14h36 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (1)
Judith Butler et le prix Adorno
Parmi mes lectures, plutôt des articles sur la liseuse hier soir. Et en
particulier un article (en allemand) sur la
contestation que suscite l’attribution du prix Adorno (décerné seulement tous
les trois ans) à Judith Butler (en raison de son engagement pro-palestinien). L’article
présente bien les faits et les composntes de l’habituel amalgame imbécile entre
une contestation de la politique israélienne et l’antisémitisme. D’autant que
si j’ai bien compris, Judith Butler a des ascendances hongroises et qu’elle est
juive.
[Et une de ces conjonctions née de la nature de l’information contemporaine,
puisqu’hier a été inauguré le mémorial du Camp des Mille à Aix-en-Provence]
Je déplore ces confusions qui nuisent tant à la cause de tous les mouvements et
peuples concernés. On doit pouvoir contester la politique souvent brutale et
invasive d’Israël (même si on en comprend les raisons) sans pour autant être
soupçonné d’antisémitisme. Cela n’a rien à voir (même si certains, bien
entendu, se font un plaisir de masquer leur antisémitisme dans cette
contestation, rien n’est simple)
NB : je trouve sur un site qui ne me semble pas lui-même exempt de tout
dogmatisme un point de vue détaillé autour de cette affaire et surtout,
surtout, une traduction de la réponse de Judith Butler à ses détracteurs par….
Elisa Trocmé.
J’en extrais ce passage : « J’ai appris, et j’accepte, que nous
sommes appelés par d’autres et par nous-mêmes, à répondre à la souffrance et à
réclamer, à œuvrer afin qu’elle soit soulagée. Mais pour ce faire, nous devons
entendre l’appel, trouver les ressources permettant d’y répondre, et parfois
subir les conséquences d’avoir parlé comme nous le faisons. On m’a enseigné à
chaque étape de mon éducation juive qu’il n’est pas acceptable de rester
silencieux face à l’injustice. Une telle injonction est difficile à mettre en œuvre,
car elle n’indique pas exactement quand, ni comment parler, ni comment parler
de manière à ne pas produire une nouvelle injustice, ou encore comment parler
de façon à être entendue et compris clairement et justement. Ma position
actuelle n’est pas entendue par ces détracteurs, et peut-être cela ne
devrait-il pas me surprendre, car leur tactique consiste à détruire les
conditions d’audibilité. » (lire la
lettre de Judith Butler)
Une autobiographie intellectuelle
Très bel article de John E. Jackson sur le livre de Wismann, envoyé par un
de mes lecteurs du Flotoir. Jackson
écrit notamment : Penser entre les
langues est cette chose très rare, une autobiographie intellectuelle,
écrite par un véritable penseur qui pense en racontant ou, si l’on préfère, qui
raconte pourquoi sa pensée a pris, au cours de cinq ou six décennies, la forme
qui est la sienne. »
Celibidache, ni volonté propre ni ego
« Rien de ce qui est dans la musique ne peut être réalisé par la
volonté propre, par l’ego » (La Musique n’est rien, 301)
→ C’est bien toute la difficulté ! Et la justification de l’immense
travail pluridisciplinaire que doivent accomplir les interprètes(mais sans
oublier la musique, ce qui est parfois le cas !). Lu hier un point de vue
très confus sur la question du solfège. Il vaudrait mieux dire la formation
musicale, voire auditive et y incorporer le solfège. Dont l’évidente nécessité
ne peut être mise en cause, si les moyens pédagogiques pour l’enseigner devraient
souvent, eux, être réexaminés. Pour cesser d’en faire une chose rébarbative (on
pourrait dire exactement la même chose de la grammaire) et un pensum. C’est la
racine, la base de l’apprentissage de la musique, sans quoi rien n’est vraiment
possible. Et il me semble qu’à l’heure actuelle toutes sortes de moyens peuvent
être mis en œuvre pour faciliter cet apprentissage et en faire quelque chose de
passionnant pour les plus jeunes. Oui bien sûr, lecture des clés de sol et de
fa, apprentissage du rythme, formation de l’oreille (évaluer l’écart entre deux
notes, le plus finement possible), tout cela est nécessaire et je ne sais que
trop ce que j’ai perdu à ne pas l’avoir appris jeune. Et quelle difficulté il y
a à faire ces acquisitions à l’âge adulte.
Mais pour en revenir au propos de Celibidache, c’est qu’une fois tout cela
appris et digéré, fait sien, il faut arriver à oublier. Il faut en effet un
retrait très particulier de la volonté et de l’ego lors de l’exécution d’une pièce.
Cela implique d’être très sûr de soi, de ne pas s’accrocher à la partition et
de pouvoir laisser le vrai sens musical prendre les rênes et conduire la
musique, du début jusqu’à la fin. Celibidache le dit souvent, intense préparation
préalable, lâcher prise total lors de la réalisation. Et à défaut de pouvoir le
faire sur des pièces de grande envergure, commencer par le faire sur de toutes
petites pièces, ou sur de petites sections dans une pièce. Pour pouvoir l’éprouver,
réellement. C’est indispensable.
Entre l’allemand et le français, 1
(Wismann)
J’en reviens à Heinz Wismann qui aborde le chapitre pour moi le plus
parlant de son livre « entre l’allemand et le français », notant d’emblée
que « penser entre les langues exige de traverser des grammaires parfois
antagonistes ». Il montre ensuite la genèse de cet allemand (il parle ici
de la langue codifiée, le Hochdeutsch
et non pas des dialectes) et précise que « la langue épurée est si
difficile que l’on évite de la pratiquer dans la situation de communication
immédiate ». Belle mise en garde et belle invite à oser parler, au besoin
en faisant fi de la trop stricte observance des règles et notamment de celles
de la construction des phrases. Et si on a encore un doute, Wismann nous dit qu’il
« est impossible d’improviser correctement en Hochdeutsch ». Et pourquoi ? Parce que la langue « est
entièrement soumise au principe générateur de la syntaxe »
→ il faut s’y arrêter un peu et confronter cela à l’expérience concrète et
vécue que l’on peut avoir de l’apprentissage de cette langue. Et de ce qu’elle
peut révéler sur sa propre langue, avec son fonctionnement si différent. Et
aussi, pour parler un peu trivialement, de ce que cela peut faire comme effet dans
la tête, d’être un locuteur français ou allemand… on pourrait presque
caricaturer et dire qu’on comprend mieux ainsi l’obsession de rigueur
budgétaire dont les Allemands font preuve actuellement.
Wismann dit aussi que l’allemand est soustrait aux idiomatismes. Ce qui est
pour moi un peu obscur. Veut-il dire qu’il a moins de tournures et d’expressions
toutes faites que l’anglais ou le français ? Qu’il est plus difficile de
recourir à des expressions toutes faites ? Ce qui compte surtout en
allemand ce sont les verbes et « la syntaxe s’appuie toujours sur le verbe
qu’il s’agit de spécifier. » Les choses deviennent encore plus claires
lorsque Wismann explique que « la réalité, c’est l’action verbale [...] l’allemand
désigne la réalité du nom de Wirklichkeit,
terme indiquant qu’il s’agit bien d’une action (le terme wirken signifie agir au
sens très général, et donne également le substantif Werk, œuvre, ouvrage) » et point d’orgue de la démonstration :
« La langue exprimer la manière dont on se représente l’action sur la
réalité ».
→ clé pour comprendre un peu comment fonctionne la langue allemande, bien mais
peut-être aussi la manière d’être des Allemands, avec ce souci d’emprise sur la
réalité.
Et tenter d’imaginer ce qu’il en est de la sienne, le français et comment on
pourrait reformuler cette phrase si l’on parlait de la langue française…
Rédigé par Florence Trocmé le 11 septembre 2012 à 14h31 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (1)
Rédigé par Florence Trocmé le 10 septembre 2012 à 18h28 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Note de passage
Combien de milliers de fragments de poèmes recopiés à longueur d’année
seul moyen d’entrer dans le texte, de le sentir de l’intérieur
son élan, son manque d’élan, sa force, ses faiblesses
impitoyable filtre
Lectures d’enfance (Chevillard)
« La découverte de la
littérature dans leur jeune âge décide pour certains de leur vie toute entière.
Plus tard, à leur tour, ils écrivent. Et voilà d’où procède leur amère
déception : ils croyaient que leurs livres produiraient dans le monde
cette émotion décisive qui fut la leur, accompagnée de spasmes et de fièvre.
Mais la littérature est un rêve d’enfant.
[...]
Nous avons la nostalgie de la littérature. Nos livres sont de longs pleurs, des
pleurs intarissables suscités par le regret toujours ravivé de la littérature. »
(1675, sur son blog l’Auto-fictif)
→ et si cette difficulté à finir les livres dont je me plaignais récemment
(mais est-ce si problématique au fond ?) ne venait pas de ce que je ne lis
plus de ces livres qui vous emportent de la première page à la dernière page,
qui vous obsèdent quand on doit les laisser un moment, pour travailler, dormir,
vivre ! Oui souvenirs de traversées liseuses fabuleuses dans l’enfance, l’adolescence,
la jeunesse, quand le livre faisait perdre tout contact avec la vie réelle,
embarquement sidéral et sidérant dont j’ai la nostalgie.
Lectures
Hier soir, terminé (mais oui !) le livre de Heinz Wismann et celui de
Celibidache.
De Wismann, je dirai que mon achat impulsif était nécessaire et que j’ai trouvé
des choses importantes dans ce livre, en particulier sur deux points, la
relation des langues françaises et allemandes et la musique. J’y reviendrai. En
revanche, j’ai tiré peu de parti d’une part importante du livre consacrée d’une
part à Nietzsche, d’autre part aux présocratiques. Je manque de culture
philosophique, cruellement, et de références, si bien que ces pages me sont
restées hermétiques en partie.
Quant à Celibidache, il termine par deux chapitres sur ce que je sais être
fondamental dans son approche mais que ces deux chapitres éclairent peu et mal :
l’influence du zen. Peu et mal car ce domaine est si subtil qu’une présentation
rapide et superficielle tombe vite dans le caricatural. Zen et musique, zen et
apprentissage de la musique [je pense à ce merveilleux petit livre sur le tir à
l’arc] pourraient faire l’objet d’un livre entier.
De l’acuité intellectuelle (Heinz Wismann)
« lorsque quelqu’un déploie une véritable acuité intellectuelle, cela
s’accompagne toujours d’un exil. Et cet exil peut être purement psychologique,
ça peut être d’une langue à l’autre, ça peut être d’un domaine de la
connaissance à l’autre, c’est “l’inter”. Or cette acuité intellectuelle, comme
toute acuité avec son tranchant, c’est la critique ; elle met en crise
toutes les convictions tout simplement garanties par une tradition, une
autorité. Et quand je dis “acuité intellectuelle”, j’entends par là une forme
de fonctionnement de l’esprit qui n’a pas pour finalité de reconduire une forme
de sédentarisation. Ça reste en suspense et ça n’existe que dans le temps dans
lequel s‘inscrit ce mouvement critique ou herméneutique qui fait que les choses
ne sont pas simplement ce qu’elles semblent être, en vertu de ce qu’on s’est
mis d’accord pour penser qu’elles soient. Parce que le consensus virorum
doctorum, parmi d’autres consensus, est ce qu’il a de plus suspect du point
de vue de l’acuité intellectuelle. Or l’acuité intellectuelle, qui est le
propre de l’exilé, suscite invariablement la méfiance des sédentaires, qui
refusent de se dessaisir de leurs certitudes immédiates. Ils sont des
« enracinés » qui se contentent, comme une plante, de l’immobilité
absolue dans laquelle ils trouvent leur satisfaction » (pp. 43 et 44)
→ et que font d’autre des Wismann, des Celibidache, des Benjamin et tant d’autres
qui sont souvent les seuls vrais créateurs, que de se décaler par rapport à la
doxa, de s’exiler, souvent douloureusement, de l’acquis, de l’institution, du
consensus, pour aller défricher d’autres terres ?
Wismann dit se vouloir « Luftmensch » piéton de l’air, air léger,
sans racines et précise que c’est un mot yiddish : « si je colle aux
choses, je ne vois rien. Je suis à une certaine distance comme le Luftmensch quelque part suspendu en l’air
[et là irruption intérieure des personnages volants de Chagall !] et qui,
surtout, n’a pas peur de tomber. C’est ce que j’appelle la confiance. Être à la
fois moderne et ancien, être à la fois chez soi et pas chez soi, être à la fois
rassuré et ne pas l’être [...] c’est un entre-deux qui n’est pas du tout de l’indécision ;
c’est simplement le refus de s’assimiler à une posture ou de se laisser capter
intégralement par elle. » (45)
Entre les langues
Après le premier chapitre, autobiographique, profondément nécessaire pour
comprendre l’approche et la démarche de Wismann, on entre dans le vif du sujet
de la question des langues. Car « la posture non-identitaire, c’est-à-dire
le fait de se situer entre deux grammaires exclusives l’une de l’autre, permet
de mobiliser chacune de ces grammaires dans une relation critique à l’égard de
l’autre » (48)
→ cela renvoie à une expérience très concrète, puisqu’il va s’agir ici, on le
sait déjà, essentiellement du rapport entre le français et l’allemand. Lorsque
l’on tente de « traduire » mentalement ce que l’on veut dire, du
français vers l’allemand, on se heurte à des difficultés qui à mon sens ne
relèvent pas uniquement de l’incompétence linguistique ! Il y a comme une
incompatibilité entre la formulation telle qu’elle s’est formée dans une tête pétrie
de langue française et la syntaxe allemande. Il faut passer par un autre chemin !
Je le pressens à peine, étant donné mon stade d’apprentissage mais suffisamment
nettement tout de même. Et heureuse alors de lire : « Quitter la
posture d’identification facilite en ce sens l’attitude réflexive en
établissant entre les deux “identités” un va-et-vient producteur de style ».
Et, dit-il un tout petit peu plus loin, dans un raccourci formidable : « du
style, c’est-à-dire l’apparition de l’individu au sein de la grammaire » (49)
→ même s’il est parfois très savant, rien de dogmatique ou de professoral chez
Wismann qui a souvent des pointes d’humour et quelque chose de familier dans l’expression.
Et comment ne pas souscrire quand il écrit : « mon refus d’entrer
dans l’antagonisme des perfections exclusives se retrouve à différents niveaux
entre différents lieux : lieux de savoir, espaces linguistiques et
confessionnels. » (51)
→ et si au fond, bien souvent, ce n’est pas cela mon expérience de Poezibao : refus d’entrer dans l’antagonisme des perfections exclusives,
tenter de rester ouverte à différents courants, toujours en léger décalage, si
possible réflexif. Ne pas être à l’intérieur d’une chapelle donnée, mais offrir
à chacune une sorte de parc arboré où elles peuvent se côtoyer, avec
possibilité peut-être un jour de démarche œcuménique ??!!
Rédigé par Florence Trocmé le 10 septembre 2012 à 18h25 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 09 septembre 2012 à 11h21 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
De la coagulation :
pression médiatique et pouvoir (Marcel Gauchet)
Intéressante tribune de Marcel Gauchet dans Le Monde. Il écrit notamment :
[La pression médiatique est] « devenue une dimension déterminante de
l'exercice du pouvoir et impose par conséquent des règles implacables. Le
phénomène n'est pas nouveau, mais il a changé de nature et d'ampleur depuis
quelques années. La coagulation de tous les systèmes d'information en continu,
sur les ondes, sur les écrans de toutes sortes et sur les réseaux sociaux a
imposé la dictature de l'alerte – simpliste et émotionnelle – et fait naître
des mécanismes encore peu analysés de saturation et d'oubli. »
→ ce qui fait mouche ici, c’est ce mot de coagulation.
Je l’entends sous deux aspects, synthèse forcée en quelque sorte, convergence
sans pilote de toutes les sources, les plus fiables comme les plus fantaisistes
(pour faire vite Le Monde et certains twitts) mais aussi l’idée que tout cela
forme un nouvel ensemble, que des différentes sources et couches naissent un
nouveau corps, une coagulation dont il est extrêmement difficile alors de
distraire, distinguer les différents éléments, pour mieux en juger. Il est plus
qu’inquiétant de penser que c’est à cette aune-là que sont désormais jugés et
donc élus ou rejetés les hommes politiques. Il entre en effet dans ces
mécanismes une part énorme d’aléatoire et d’arbitraire. Le goût de la sauce peut être conditionné par un
ingrédient toxique pour la conscience politique.
Hétéro-biographie (Wismann)
Encore un mot qui fait mouche, il est de Heinz Wismann à l’orée de son
Penser entre les langues : « j’aurais aimé écrire une hétéro-biographie,
c’est-à-dire ne parler que des autres,
de ceux que j’avais croisés au cours de mon cheminement » (p. 13)
→ mutatis mutandis, bien sûr, je me
demande si le flotoir n’a pas quelque
chose d’une hétéro-biographie. Il me semble qu’il y ait avant tout question de
ceux que je croise, dans les livres, via internet, en chair et en os ! Qu’il
bruisse de ces dizaines de voix qui sans cesse m’habitent, me parlent, avec
lesquelles je suis en dialogue permanent, cherchant les échos qu’une fois
entrées dans mon for intérieur, elles se renvoient mutuellement.
→ Heinz Wismann dont je découvre qu’il est sans doute le véritable introducteur
de l’œuvre de W. Benjamin en France.
Curieux comme se forment certaines boucles signifiantes, alors même qu’on a l’impression
de se laisser porter par une forme de hasard !
→ Heinz Wismann qui raconte qu’il a sans doute été conçu sur le Philosophenweg à Heidelberg, que j’ai découvert au mois de juillet dernier, lors d’une
longue et belle balade, le soir même de notre arrivée en Allemagne !
Entre les langues (Wismann)
Ce dont veut parler, écrire Wismann dans ce livre, c’est d’une « pensée
qui se déploie entre les langues, dans les champs de force que les langues
créent entre elles »
→ il parle ici de sa propre expérience, autour de trois langues essentiellement
: l’allemand, sa langue natale, le français, sa langue d’adoption et le grec
ancien. Mais il me semble que l’on pourrait aussi imaginer le champ de forces
qui existe(rait) entre langue courante, triviale, ordinaire et langue
littéraire, entre parole quotidienne et langue
poétique. Il lui arrive souvent d’ailleurs de parler de poésie et en
particulier de l’impact fondateur qu’eut pour lui la découverte d’Hölderlin. J’ai
toutefois quelques réserves, parfois, sur la façon dont il parle de poésie, qu’il
serait bon que je précise. Pour l’instant, cela ressortit plutôt du domaine de
l’impression que de l’analyse.
Syntaxe (Wismann)
Wismann l’écrit d’emblée et le démontre ensuite : il est « convaincu
que ce qui se joue entre les langues a lieu au niveau de la syntaxe » et
si je le comprends bien il rapporte cette conviction au fait que le langage
émane d’un sujet. Il écrit en effet que c’est « le geste de l’écrivain au
sens très large qui [l’] intéresse ». Il me semble qu’il cherche par là à
se démarquer de la linguistique lorsqu’elle dissèque les composants mais sans
tenir compte assez de celui qui a produit le texte. Que ce fut d’ailleurs sa
démarche, historiquement et en compagnie de Jean Bollack autour d’Héraclite. Il
s’agit de « savoir de quelle manière le texte, dans son déroulement,
génère une perspective de sens qui renvoie à l’auteur de ce texte » et c’est
la raison pour laquelle, dit-il, l’herméneutique
est à l’arrière-plan de tous ses travaux.
Du travail avec les langues (Vismann)
Retraçant son itinéraire, il montre comment le « triangle allemand-français-grec » permet à
chaque fois de « sortir d’une évidence spontanément admise pour se laisser
perturber par une autre évidence qui vient de la structure syntaxique d’une
autre langue » (18)
Il va au demeurant développer cela d’une façon magistrale à propos de l’allemand
mais j’y reviendrai.
→ c’est tout le privilège de travailler une langue à l’âge adulte et hors de
toute visée économique. Tenter d’observer les mécanismes, de comprendre comme
ça marche, se construit. Et puis petit à petit, très progressivement, de
découvrir en quoi une autre langue démontre aussi une autre façon d’appréhender le réel et de voir le monde, de le « réfléchir ».
Se souvenir ici de l’exemple un peu bateau des x mots pour désigner la neige
chez les Inuits…. Wismann rappelle que le français du XVIIème siècle était bien
plus riche que celui d’aujourd’hui, que c’était un français « de paysan »,
très précis, avec un mot pour chaque nuance. Mais qu’à la Cour, il était de bon
ton de montrer qu’on comprenait à demi-mot et que de ce fait progressivement la
langue devint plus allusive. Elle peut ainsi être « à tout moment chargée
de sous-entendus » qui lui « confère une richesse implicite infinie
qui n’existe pas en allemand ». On trouve par exemple infiniment plus de
verbes pour qualifier les bruits en allemand : « Racine utilise mille
cinq cents mots au maximum » mais « un allemand cultivé utilise entre
trois et cinq fois plus de mots que ceux utilisés par le français » (p.
80) (mauvaise nouvelle pour l’apprentie de la langue allemande !!! j’ai
bien fait de me fabriquer un système de fiches Quizlet pour le vocabulaire !)
Entre les langues (Wismann)
oui entre les langues, celui du
titre, celui de la constatation que fait Wismann que très tôt, du fait de la
guerre et des conditions dans lesquelles il a alors vécu, il a développé à la
fois un regard ironique et une distance intérieure,
l’amorce dit-il de ce qu’il appelle un « rapport réflexif au réel. »
C’est-à-dire ne pas être envahi tout simplement par les choses qui se présentent,
même avec une valeur incontournable [se souvenir ici de la comparaison avec le
chien reniflant le bord du trottoir relevée hier dans l’émission de France Culture].
« Demeure toujours le petit doute, la question “est-ce que c’est vraiment
ça ?” »
Au demeurant, cela ne se joue pas que dans le domaine de la langue mais aussi
dans celle de la religion. Description fort drôle de ce qu’il appelle sa « carrière
de catholique marrane » : faire comme si… pour être tranquille et ne
pas être rejeté par un milieu. (34)
L’entre, encore (Wismann)
d’autant que c’est une notion sur laquelle j’ai souvent réfléchi dans ce flotoir, allant parfois jusqu’à lui
donner un nom un peu bizarre, celui de chimère,
tentant ainsi de figurer l’entité qui se forme par exemple entre deux
locuteurs, lieu de leur échange, hors l’un hors l’autre, création mutuelle. Wismann
écrit « lorsqu’on s’installe “entre”, on a affaire à deux altérités [...] On porte un tout autre
regard sur ce qui est finalement d’abord perçu comme une identité qui va de soi »
(p. 39)
→ en ces temps où flambent de nouveau les poussées
nationalistes, on se dit que l’apprentissage systématique des langues, pour
tous, dans tous les pays, et pas seulement de l’anglais international, langue de service comme dit Wismann,
serait une bonne chose. En montrant même à l’enfant comment le fait de dire
autrement marque que l’on peut sentir, penser autrement, que ce n’est pas
quelque chose qui doit faire peur mais au contraire être considéré comme un
enrichissement potentiel de sa propre palette. Que l’identité nationale est
aussi un acquis et qu’on peut modeler ce sentiment pour lui donner de la
souplesse et ne pas le vivre comme un instrument à rejeter, ostraciser, vilipender.
Une note sur la création (Wismann &
Celibidache) !
« Face à un poème, je peux faire deux choses : ou bien j’énonce
des faits concernant le poème (la date de sa composition, sa place dans l’œuvre
de l’auteur, de quoi il est question ; et je peux même, grâce à un
discours plus raffiné, conceptualiser l’esthétique et dire la quintessence de l’effet
poétique, etc.), mais tout cela ne me fait pas comprendre le poème. Ça le
réduit à quelque chose qu’il n’est pas. Ou alors, pour le faire comprendre, il
faut s’immerger dans le poème et ainsi une succession temporelle de petites
opérations fait passer d’une chose à l’autre. Cette mise en succession – réglée
par des lois qu’il faudra faire apparaître – des éléments qui composent le tout
correspondant exactement à cette activité purement temporelle qu’est le
déploiement de la réflexion » (p. 41)
→ Comment ici ne pas être frappée par l’analogie avec certains éléments des
thèses de Celibidache. Dans la musique tout se joue constamment dans ce qui
passe, qui contient ce qui a été donné mais aussi ce qui va se développer, mais
tout cela lié au déroulement du temps, n’ayant d’existence que dans ce
déroulement et pas en soi. La musique « n’est pas une chaîne de moments,
de formes d’être, une addition d’impressions objectales, audibles. Son essence
réside dans le devenir. » (S. Celibidache, La Musique n’est rien, p. 248).
Rédigé par Florence Trocmé le 09 septembre 2012 à 11h17 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 08 septembre 2012 à 10h37 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Vidange de l’espoir ?
Tapant pour l’anthologie permanente de Poezibao
deux poèmes
du poète russe Alexandre Vvédenski, membre du mouvement de l’Obériou (années trente), j’y trouve
un souffle et un élan auxquels je ne suis pas habituée. Serait-ce à dire que
notre poésie contemporaine est complètement anémiée ?
Un peu plus tard, je visionne une petite vidéo d’un duo
de Janis Joplin et Tom Jones, exactement le même sentiment. Comme si une forme
d’énergie nous avait quittés, comme si nous souffrions collectivement d’une
sorte d’asthénie masquée ou de dépression rampante. Est-ce lié à une vidange
totale de tout sentiment d’espoir ? Ce n’est en rien une analyse intellectuelle, c’est une sorte d’évidence,
quelque chose qui saute au visage, cette différence (on dit aujourd’hui souvent
différentiel) entre la façon dont ceux-là écrivent et chantent et notre atonie
cachée, malgré l’agitation, l’excitation apparentes. Quelque chose de plat dans
l’encéphalogramme.
A propos de ma réflexion sur Internet
Nombreux sont ceux qui, dans les « réseaux sociaux », réagissent très
vite à tout ce qui est réflexion sur Internet. Là calme plat, comme si je
n'avais rien écrit, sans doute parce que je suis dans une analyse mesurée et
pas dans l'hagiographie de St Internet. Une approche nuancée me semble
impliquer que l'on puisse aussi se poser les questions, envisager des aspects
non positifs. Bref réfléchir à sa propre pratique avec un tout petit peu
de recul.
Journaux
On nage dans un quadruple crime très spectaculaire près d’Annecy, pain béni
pour les journalistes et romanciers toujours en veine de ce genre d’évènements.
Sans doute parce qu’ils parlent à l’inconscient collectif. Prendre bien
conscience à titre d’observation importante de l’imprégnation du subconscient
par le matraquage médiatique ! Me demande toujours ce que Valéry en aurait
dit, à supposer qu’il ait seulement su. Je ne sais pas quel était son rapport à
l’actualité, non pas dans le sens fait divers et politique de tous les jours,
mais plutôt en ce qui concerne les grandes tendances de fond.
Heinz Wismann
Un ami attire mon attention sur une émission
matinale sur France Culture, consacré au philosophe et philologue Heinz Wismann.
Je l’écoute, prends des notes, le trouve passionnant et l’après-midi file à ma
librairie où j’ai la chance de trouver son livre Penser entre les langues.
Penser entre les langues, Heinz Wismann
Quelques extraits de mon relevé de cette émission :
- Héraclite est le premier à avoir souligné la distance entre la langue et ce
qu’elle exprime. La langue dit la réalité mais ne coïncide pas avec la réalité
et ce n’est nullement déceptif, c’est la chance humaine par excellence. Le
détour par la langue nous permet de nous distancier, par opposition par exemple
au chien reniflant le bord du trottoir qui est tout entier dans sa perception.
- éviter de comprendre « penser entre les langues » comme « parler
entre les langues ». Il faut toujours parler une langue et le mieux
possible mais penser à distinguer cette langue d’une autre langue, ce qui est
une forte incitation à ne pas s’asseoir dans sa langue comme dans une chaise
confortable. Les poètes travaillent leur propre langue pour y trouver les
moyens d’une autre langue qui n’est pas une langue étrangère mais au contraire
la langue la plus intimement maternelle. Dans sa correspondance avec Tsvetaïeva,
Rilke dit qu’il est à la recherche de sa langue
maternelle qui n’est pas la langue qu’il parle depuis sa jeunesse
- HW relate une anecdote magnifique avec le chauffeur de taxi, espagnol, qui le
conduit à l’enregistrement de l’émission. Ce chauffeur vit dans deux langues et
deux cultures mais prend de longues vacances en Espagne pour ne pas perdre sa
langue natale et il parle de la bascule
d’une langue à l’autre comme celle de la veille au sommeil. Il dit voir s’éloigner
alors les évidences quotidiennes dans lesquelles il vit.
- il ne faut pas parler entre les langues, sinon c’est un charabia et c’est ce
qui nous guette aujourd’hui. HW parle des langues
de service destinées à évoquer du réel qui existe déjà de façon communément
admise mais qui ne comportent plus la distance par rapport à ce qu’elles
disent, distance que les langues de
culture ont instituée. La littérature est le laboratoire dans lequel cette
distance est constamment testée, augmentée, etc. Les langues de service
envahissent notre univers et nous asservissent à une réalité par rapport à
laquelle nous ne pouvons plus développer une critique communicable (l’anglais
international renifle le réel comme le chien renifle le bord du trottoir).
- entre français et allemand. Le français est une langue de connivence alors
que l’allemand par sa structure syntaxique confisque la possibilité de la
conversation. Mme de Staël, vers 1807, visitant Goethe, Schiller, regrette dans
De l’Allemagne, le « gazouillis
de son salon ». Il est quasi impossible d’interrompre quelqu’un en
allemand, en raison notamment du rejet du verbe en fin de phrase. HW dit que
des émissions comme celles qu’on entend à la radio en France ne sont pas
possibles en allemand et que Humboldt avait créé une association dans le but d’apprendre
aux allemands cultivés à se parler en acceptant l’interruption.
- Dans chaque langue la réalité apparaît autrement. Apprendre une autre langue
augmente la capacité de distanciation et permet de percevoir ce que peut avoir
d’artificiel et de contingent notre propre langue.
→ tous ces propos m’intéressent notamment par rapport à mon expérience
actuelle, celle de l’apprentissage à l’âge adulte d’une langue (de surcroît
apprise dans l’enfance ce qui ajoute un aspect supplémentaire aux
interrogations, celui de la mémoire). Petit à petit tenter de comprendre
comment fonctionne cette autre langue, l’allemand, comment elle forme ses mots,
comment elle construit ses phrases et donc ses raisonnements, comment elle
appréhende la réalité (surprise de voir à quel point elle s’enracine souvent
dans le concret), etc. Lire des nouvelles (news) en allemand, puis les mêmes ou
quasiment en français et en anglais et observer l’attaque, la longueur, la
manière de relater, la distance ou non-distance propres à chaque langue.
→ la claire allusion à la poésie me renvoie aussi à ce fait bien connu que
nombre de grands poètes sont aussi des traducteurs ! Quelle est la
nécessité sous-jacente pour eux ?
Rédigé par Florence Trocmé le 08 septembre 2012 à 10h34 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (1)
Rédigé par Florence Trocmé le 06 septembre 2012 à 11h23 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Écoute musicale
La lecture de Celibidache me semble avoir fait considérablement évoluer mon
écoute musicale, en ce sens que je cherche dans la musique entendue, dans
chaque instant, le germe du développement et la récapitulation de ce qui
précède. Ainsi dans ce coffret de Kempff acheté récemment et en particulier
dans ses sonates de Beethoven, pour l’instant surtout la Pathétique et la 31ème,
opus 110. Kempff me donne vraiment ce sentiment de subsumation dans chaque
note, être et devenir, antérieur et futur, synchronie et diachronie, harmonie
et mélodie. Cela donne profondeur et intensité à l’écoute.
Celibidache, encore
La musique « n’est pas une chaîne de moments, de formes d’être, une
addition d’impressions objectales, audibles. Son essence réside dans le
devenir. » (p. 248)
Dans les pages qui précèdent, il revient longuement et de façon beaucoup plus
explicite sur la question du tempo, centrale dans sa réflexion. Tempo
« non pas réalité existant en soi » mais « conséquence vivante
résultant de nombreux facteurs concourants » (212)
Concentration et Internet / 1. Deux articles-sources
Grande réflexion en cours sur la question complexe de l’usage d’Internet,
la mémoire, la concentration, la dispersion.
Elle s’articule à partir de deux articles et se développe en plusieurs petits
points successifs.
Le premier
article, en anglais, est signé Mark O’Connell : il s’intitule Promiscuous reading : why Theodor
Adorno kept my attention et est paru
dans le New Yorker.
L’auteur y relate son expérience de la difficulté à finir les livres. Thème que
j’ai moi-même abordé ici dans ce flotoir
et pour cause : je souffre du même syndrome ! Il explique qu’il a à
côté de son lit une pile de livres tous lus aux deux tiers environ et constate
que cette propension est relativement récente. Il s’interroge sur les causes :
sorte de faiblesse ou d’atrophie de l’intellect (« a symptom of some
larger weakness of character or fatal atrophy of the intellect. ») ?
Puis il explique qu’en fait s’il ne finit pas les livres, ce n’est pas qu’il n’aime
pas lire, c’est qu’il aime trop lire et qu’il ne sait pas résister à la
tentation du nouveau livre. Mais
comme il stipule qu’il n’en a pas toujours été ainsi, il porte sa réflexion sur
Internet : « This is partly due to that most contemporary of
conditions, the degenerative disorder of the attention span that now affects
pretty much anyone with an Internet connection. ». Autrement dit
Internet induit une sorte de grave désordre dans la capacité d’attention et passer
des heures sur le net chaque jour finit par normaliser un certain type de
comportement sous forme de fleeting
(rapide, en coup de vent), casual (de
passage, désinvolte) encounters
(rencontres) with texts (avec les textes). Puis il se décrit surfant, suivant
un lien, attiré par un élément d’un des cadres de la page web….
Mais ce qui suit est plus intéressant encore : il s’attarde sur un livre,
lu récemment et insiste-t-il, de bout en bout, jusqu’à la fin ! Il s’agit
des Mininima Moralia d’Adorno, collection de 153 petits « essays »
et aphorismes rarement plus longs qu’une page et demie (dont le sous-titre en
français est Réflexions sur la vie
mutilée !) Il montre comment la forme fragmentaire est ici en rapport
avec le monde dévasté d’Adorno. L’auteur
a cette phrase révélatrice: I love the
sensation of elevated vigilance that comes from not having any notion of what
he might do next. Autrement dit, il se sent sans doute capable d’un
très haut niveau de concentration du fait de la forme fragmentaire qui lui
permet de ne pas avoir à se préoccuper du tout, Adorno changeant de surcroît
continuellement de sujet, en quittant un pour en aborder un autre.
L’auteur ne tire pas toutes les conclusions de sa réflexion mais elle porte sur
plusieurs points connexes : l’attention, la dispersion, le fragment.
Le second
texte est beaucoup moins littéraire. Il s’agit d’un article trouvé sur Internet
( !) (via Twitter et @urbanbike) et qui rend compte de différentes études
en cours sur la relation entre la pratique de l’ordinateur par les jeunes
enfants et leurs fonctions mémorielles et de concentration.
Titre : « L'ordinateur nuit à la mémoire : des scientifiques mettent
en garde contre "la démence numérique" » ([sic !]
« Le professeur de psychiatrie Manfred Spitzer (basé à Ulm,
Bade-Wurtemberg) se prononce après des recherches longitudinales contre un
contact précoce et fréquent des enfants avec les ordinateurs et l'Internet.
"Les médias numériques sont nuisibles au développement de la mémoire, ne
sont pas adaptés à l'encouragement de l'apprentissage et provoque des
dépendances", a déclaré le chercheur dans une publication. Il remet donc
en question l'utilisation des médias numériques dans les processus
d'apprentissage, soutenant que "si l'ordinateur prend en charge une part
du travail mental traditionnel, travail mental qui est à la base de
développements cognitifs du cerveau, alors il peut arriver que l'utilisation
trop fréquente de l'ordinateur nuise au développement de mécanismes cognitifs
importants, comme ceux de la concentration et de la mémoire". Les études
PISA, dans lesquelles les données de près de 300.000 élèves de 15 ans avaient
été recueillies, ont montré que les adolescents ayant le plus accès à un
ordinateur personnel à l'école étaient également ceux ayant en moyenne les
moins bonnes notes. [...]
Le neuroscientifique, dont le livre intitulé La démence numérique. Comment pouvons-nous apporter un nouvel
apprentissage à nos enfants vient de paraître, se base sur les résultats
d'une enquête récente menée par 62 professeurs d'universités allemandes. Selon
cette étude, des compétences importantes comme la logique argumentative, la
capacité de saisir ou résumer un texte et la capacité de concentration seraient
amoindries chez les plus jeunes étudiants universitaires ayant grandi avec
l'avènement de l'Internet. Selon les chercheurs en neurosciences, ces déficits
seraient dus à une sorte d'overdose numérique, un mécanisme chimique de stress
cérébral causé par le zapping informationnel.»
→ Je ne peux mesurer la qualité et la crédibilité de ces études mais je crois
que je sujet est fondamental. Et je le relie à ma réflexion en cours sur mes
propres pratiques, tant de lecture, que de comportement par rapport à la masse
de données qui est à ma portée via internet.
Concentration et Internet / 2. Réflexions
fragmentaires
Et ce qui est significatif, c’est mon approche de cette question, non pas
par un raisonnement déductif et soutenu, mais par…. un faisceau de petites
réflexions fragmentaires plus ou moins coordonnées !
•l’immensité de l’offre pousse à une forme de dispersion, surtout lorsque cela
tombe dans un terrain favorable, avide.
•il ne s’agirait donc pas d’un affaiblissement de la capacité de concentration
(il suffit d’observer un enfant jouant avec une console de jeux) mais plutôt d’une
assujettion à des phénomènes de captation de l’attention qui échappent en partie
au contrôle volontaire.
•on en vient à des formes de pensées ou de fonctionnements psychiques marquées
par une forte dispersion, laquelle peut parfois être arborescente, donc trouver
une nouvelle forme, différente, de structuration.
•vaporisateur contre alambic ! À l’alambic de la formation classique,
censée mener à une concentration signifiante d’acquis formatés et imposés, on
peut opposer une connaissance tous azimuts, souvent plus ouverte mais affectée
par un manque de synthèse et pouvant nuire gravement à une forme de cohérence
intérieure.
•il y a du fait des technologies contemporaines un risque d’excitation
psychique pouvant chez des sujets encore peu structurés ou fragiles devenir
incontrôlable.
•cela permet toutefois de restreindre l’emprise des modèles dominants
précédemment imposés par une éducation classique et univoque. A l’inverse, si n’est
pas développé un fort esprit critique, si ne sont pas enseignées des méthodes
pour filtrer correctement cette masse d’informations, l’esprit peut devenir la
proie de toutes les manipulations.
•la fin d’un modèle d’éducation strictement pyramidal et au fond très univoque
permet à chacun un accès libre, spontané à une infinie variété de
connaissances. Avec toutes possibilités de croisements, d’échos, de fécondations
croisées. Fruits du hasard, souvent et ce n’est pas…un hasard si la notion de
sérendipité est revenue en avant de façon aussi marquée.
•chacun peut s’approprier le savoir, sans avoir automatiquement à passer par
des instances régulatrices, type école, bibliothèque, autorités, etc. Mais il y
a souvent, lié, un grave problème de médiation de ces savoirs.
•il y a une sorte d’éclatement de la pulsion cognitive, qui n’est plus canalisée
par des accès contrôlés, restreints, parfois longs et difficiles à mettre en œuvre
(une recherche en bibliothèque par exemple sur un sujet pointu), mais qui peut
être excitée de façon incontrôlable par le caractère quasi infinie de l’offre. On
peut se perdre dans un labyrinthe de savoirs abordé sans précaution et sans GPS !
•la curiosité cognitive peut parfois revêtir les aspects d’un comportement
addictif de type boulimique. Il me semble qu’elle est encore exacerbée par ce
qu’on appelle le Web des réseaux sociaux, où les informations et liens sont
(parfois semblent) médiatisés par des
« amis ». Le réseau arborescent devient quasiment infini. Le moteur
de recherche, (type Google) a encore quelque chose de l’ancien modèle, d’autant
qu’on sait que ses résultats sont conditionnés par des paramètres commerciaux.
La curation (informations médiatisées par le réseau des autres), elle, accentue
encore la pluralité de l’offre.
•il ne faut pas sous-estimer la pulsion cognitive née de l’enfance, du désir de
savoir comment on fait les enfants. Elle induit souvent une forme de curiosité
jamais rassasiée : le labyrinthe internétique se substitue à celui du
dictionnaire où l’enfant se perdait aussi, mais de manière plus contrôlée !
•on en vient donc à une dispersion, à un éparpillement versus l’approfondissement.
Les connaissances vont bien être rassemblées, parfois de manière brillante,
mais la synthèse n’en est pas faite et l’esprit critique ne les filtre pas.
•Métaphore de la surpêche, qui ne risque pas d’amoindrir la ressource, quasi
infinie) mais qui risque de déchirer les mailles du filet (la conscience) ou d’engloutir
le bateau (la personne)
•ne jamais sous-estimer le formatage idéologique sous-jacent de cette
information, non contrôlée, non régulée.
•il y aurait une mutation profonde en cours et notamment pour le cerveau. Il
doit s’adopter à ces nouveaux modes de fonctionnements cognitifs, mais aussi
perceptifs et sensoriels (un des aspects de la question du virtuel).
•à propos de mutation cognitive, se souvenir que les outils d’apprentissage et
les processus cognitifs sont liés. Une mémoire enregistreuse à la lettre (le « par
cœur ») était nécessaire à une époque où les livres étaient rares et les
moyens d’enregistrement inexistants. Les arts
de la mémoire ont été fortement développés : ce sont aujourd’hui des
objets archéologiques !
•concentration et vigilance chez l’être humain sont sans doute héritées de l’animal
car elles conditionnaient sa survie. Dans un monde sécurisé (en principe) et
confortable (ibid.) ne mutent-elles pas aussi ?
•quid du sentiment de toute-puissance propre à l’enfant et qu’il doit apprendre
à relativiser pour grandir. L’informatique donne trop ce sentiment de toute-puissance,
déconnecte de la réalité, rend très dépendant de conditions extérieures
(notamment la ressource en énergie).
Concentration et Internet / 3. Dans la
pratique
Je subis donc bien moi-même ici le syndrome internet, dispersion et
fragmentation de l’approche !
Je note
-cette propension d’apparition relativement récente à ne pas finir les livres.
-une exacerbation de ma curiosité (autrement dit d’une pulsion cognitive), notamment
dans des domaines qui m’ont toujours intéressée, mais pour lesquels je n’avais
pas le temps ni les moyens de chercher de l’information (je ne mets d’ailleurs
plus les pieds dans mes trois bibliothèques locales depuis plusieurs mois !)
-une attention et une concentration toujours intactes mais une difficulté à
mener un travail de fond, à composer un ensemble. Je pense ici à ce flotoir dont on m’a parfois incitée à
extraire de quoi faire un livre : j’en suis à ce jour incapable. (À
contrario on peut dire que Poezibao
est une construction dans le temps, solide et relativement cohérente).
-ma logique argumentative, (cf.
ci-dessus) qui n’a jamais été très développée, serait amoindrie et j’éprouve
une difficulté à être cohérente. Claire conscience du caractère informel et
superficiel de cette réflexion mais dont, merci internet, je peux espérer un
enrichissement et une structuration via des avis autres, convergents,
divergents, constructifs.
Destin de décomposition
longtemps que lovées en volutes – alourdies prisonnières méduses / ni
tirées ni soufflées, amalgames pauvrichons et maigrelets / simplement
abandonnés – ferraillant avec vagues de rien et ressac de déchets évidés,
énucléés / tas d’algues pourrissantes / proies du vent, aux prises avec l’élan
de la pente – destin de décomposition
Rédigé par Florence Trocmé le 06 septembre 2012 à 11h20 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (2)