Rédigé par Florence Trocmé le 08 octobre 2012 à 14h25 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Miel vert et Paul Valéry
Pensant à la nécessité de détromper cet ami qui me dit « fameuse
dévoreuse de livres », j’en viens à penser que je suis plus une abeille
(butineuse) qu’un rat (bibliothécaire). Mais si je mange trop de sucreries
(M&P, mauvaise poésie), je pourrais bien fabriquer du miel bleu ou vert.
« Mon genre d’esprit n’est pas d’apprendre d’un bout à l’autre dans les
livres, mais d’y trouver seulement des germes que je cultive en moi, en vase
clos. Je ne fais quelque chose qu’avec peu, et ce peu produit en moi. Si je
prenais de plus amples quantités je ne produirais rien. Davantage, je ne
comprends pas ce qui est déjà développé. » (Paul Valéry, Analecta, Gallimard, 1935, p. 103)
→ Décidément, ce Valéry, quelle lampe pour moi.
Petites créatures mentales (Valéry)
Dans Analecta, Valéry écrit ce
qui me semble être une merveilleuse définition de son approche dans les Cahiers : « Je tiens depuis
trente ans journal de mes essais. À peine je sors de mon lit, avant le jour, au
petit matin, entre la lampe et le soleil, heure pure et profonde, j’ai coutume
d’écrire ce qui s’invente de soi-même. [...] Le mot saisi s’inscrit sans
débats. Je songe bien vaguement que je destine mon instant perçu à je ne sais
quelle composition future de mes vues ; et qu’après un temps incertain,
une sorte de Jugement Dernier appellera devant leur auteur l’ensemble de ces
petites créatures mentales, pour remettre les unes au néant et construire au
moyen des autres l’édifice de ce que j’ai voulu. » (Analecta, Gallimard, 1935, p. 13)
→ faut-il préciser que, mutatis mutandis,
ces propos me font penser à ce travail du flotoir,
à deux différences importantes près (et en disant que bien entendu toute idée
de comparaison est à exclure), l’heure de rédaction, bien plus aléatoire pour
moi et le fait que chez Valéry, à ma connaissance, entrent très peu en compte
les livres et pensées des autres, alors que ce flotoir ne vit que d’eux. Mais qu’ils sont parlants les mots de germe, de petites créatures mentales, d’embryons
d’idées.
Manière d’avancer aussi, de peu mais en s’appuyant comme sur autant de pierres
de gué, sur les notes & remarques des autres.
Apprentissage des langues
Serait-il possible que passé un certain stade d’apprentissage d’une langue
étrangère, quelque chose bascule dans l’esprit et la mémoire de telle sorte que
les mots nouveaux viennent s’enregistrer presqu’automatiquement, dans un
processus comparable à celui de la découverte des mots par le tout petit enfant ?
Je remarque en tous cas une amélioration assez spectaculaire de ma capacité à
retenir du vocabulaire allemand nouveau. Cela tient peut-être aussi au fait que
mon sens de la langue progresse, à force de lectures quotidiennes, voire
pluriquotidiennes (via notamment les fils RSS d’actualités en allemand, qui
truffent mes autres fils en anglais et en français), d’écoutes de la radio ?
→ la question qui est ici posée est : y a-t-il quelque chose de commun
entre l’acquisition du langage par l’enfant, l’extension progressive de son
vocabulaire (je me souviens avoir listé à un moment donné les mots dits par P. toute
petite) et l’apprentissage d’une langue dite étrangère, par un adolescent ou un
adulte ?
Et si ce sont deux processus très différents, est-il possible qu’un certain
degré d’imprégnation par la langue nouvelle finisse par déclencher des
processus mis en œuvre dans le tout jeune âge lors du développement du langage ?
(beau sujet de thèse non ?)
Minima Moralia
Extrêmement frappée de ce que les propos d’Adorno semblent parfois avoir
été écrits aujourd’hui… notamment dans ses considérations sur la manière d’être
et de vivre, sur la technique, « l’inhumanitté du progrès et le
dépérissement du sujet » en un « monde où la domination règne
ouvertement, sans médiation » et où « depuis longtemps il y a bien
pire à craindre que la mort. » (Theodor W. Adorno, Minima Moralia, Réflexions sur la vie mutilée, Petite Bibliothèque
Payot, 2003, p. 42, 44 et 45)
Ai curieusement pensé à plusieurs reprises à La Bruyère, le lisant. Ce
rapprochement a-t-il jamais été fait ?
Nadia Boulanger
Je n’ai pas fini d’extraire le beau livre de Nadia Boulanger, ses
entretiens (ou reconstitution d’entretiens) avec Bruno Monsaingeon. Et
précisément sur la question de l’apprentissage, avec ses trois points-clés.
Pour elle bien sûr il s’agit de l’apprentissage, ô combien exigeant, de la
musique, dans son ensemble, théorie et pratique mais il m’a semblé que ses
propos pouvaient enrichir toute réflexion sur l’éducation à quoi que ce soit…
Sous le surtitre un tantinet désuet de « Les Vertus », elle s’arrête
en effet à trois d’entre elles, l’attention, le désir et la mémoire.
L’attention (Nadia Boulanger)
Elle raconte comment elle a eu la chance d’être élevée par une mère « invraisemblablement
intelligente » mais qui l’ « aimait assez pour être impitoyable dans
ses jugements » (31). Cette mère ne supportait pas le manque d’attention « sans
laquelle il n’y a aucune prise de conscience possible de soi-même ».
→ Attention, concentration, deux « vertus » similaires dans leurs
effets sans doute et qui devraient être remises au centre du jeu, à une époque
où tout excite (au sens presqu’électrique du mot) la conscience et où tout se
conjugue (on peut dire aussi tout est fait) pour la distraire en permanence, la
détourner de son objet. Les éducateurs se plaignent d’une baisse du temps d’attention
consécutif disponible chez les enfants, semble-t-il. Alors que, dit Nadia
Boulanger « il y a chez certains une telle force de concentration que tout
prend de l’importance »
→ j’adhère totalement à cette idée et peut-être immodestement, il me semble que
c’est une force dont je dispose ! Mais ne faut-il pas aussi inverser la
proposition, par concentration tout devient important, ou bien parce que l’on
pressent que tout est important ou que l’on a peur de perdre, de manquer quelque
chose, qui peut être une information vitale, on en vient à développer sa
concentration. Qui au fond serait une capacité dérivée de l’aguet de l’animal
qui ne peut se permettre d’être distrait dans son attention aux bruits, odeurs,
mouvements anormaux ? Nadia Boulanger en vient ainsi à distinguer les êtres à partir de cette
capacité d’attention au monde « qui donne aux uns une marge extraordinaire
d’activité, et qui fait des autres [...] des dormeurs ». Elle va plus loin encore : « il me semble que l’attention est l’état qui
nous permet de percevoir ce qui doit être » (34). Elle évoque
Rostropovitch répétant pour Tosca et lui disant que pour lui chaque note était
un essentiel (on pense à Célibidache).
Le désir (Nadia Boulanger)
Mais sans le désir, nul apprentissage possible. Sans doute ce qu’on appelle
aujourd’hui la motivation. Mot un peu trop connoté efficacité productive
peut-être mais qui implique l’idée d’un mouvement, d’une aimantation. Aimer
aimante ! « Sommes-nous susceptibles d’avoir un désir et un sens de
la découverte permanente ? » demande la grande pédagogue.
→ Or il me semble que le mécanisme du désir, comme parfois celui de l’appétit
(c’est un peu la même chose, sans doute) est faussé, voire perverti et parfois
irrémédiablement : à la fois par une sollicitation trop intense qui finit
par engendrer une sorte de tétanie et par une réponse trop rapide, sur le mode « tout
tout de suite ». Savoir jouer avec le désir est le but du marketing, il
suffit de penser à ces campements de plusieurs jours devant les magasins d’une
certaine marque américaine pour avoir un certain téléphone qui sera disponible
peu après pour tout le monde…. Dérèglement, à n’en pas douter.
Mais elles sont loin de ces zones dangereuses, les préconisations de Nadia
Boulanger qui cite Valéry : « il dépend de celui qui passe que je
sois tombe ou trésor. Ceci dépend de
toi, ami, n’entre pas sans désir ».
→ Au bord du livre, au bord de la musique, mais aussi au bord de l’effort pour,
ne pas entrer sans désir. Si le désir est faible, le résultat sera nul. Serait-ce
pour cela que les choses finissent par décanter quand on vieillit et que l’on
en vient à se centrer sur quelques domaines de prédilection ? Jeune, on a
tendance à tout embrasser, plus tard la force du désir vers telle ou telle
région de la connaissance spécialise, endigue le désir, l’oriente plus
généreusement et efficacement vers certains domaines.
Rédigé par Florence Trocmé le 08 octobre 2012 à 14h22 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 04 octobre 2012 à 14h18 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Lectures
Deux numéros du Monde hier soir.
Lecture bien sombre, tant le monde va mal, et tant le niveau de souffrance
humaine atteint des sommets. Au travers notamment des crises économiques qui
mettent des millions de personnes au chômage, à la porte de chez eux, à la rue,
au bord du désespoir. Depuis les cultivateurs de coton indiens totalement trahis
par des semences génétiquement modifiées de Monsanto jusqu’aux citoyens
américains, espagnols, portugais jetés hors de leur maison achetée à crédit et
qu’ils sont incapables de continuer à payer. Un désespoir presqu’urbi et orbi qui est à la mesure de
cette illusion collective massive des quinze dernières années. D’un côté des
puissances cachées, puissantes, informées et bien conseillées, de l’autre de
pauvres petits cerveaux en partie volontairement pas, peu ou mal éduqués, qui n’ont
jamais eu le droit et l’occasion de développer des capacités de jugement et de
critique et très volontairement conditionnés politiquement et économiquement. Le
résultat, à l’échelle des six milliards d’habitants de la terre est proprement
effrayant. Et potentiellement explosif.
Lu aussi l’avant-propos des Minima
Moralia d’Adorno. Difficile mais néanmoins potentiellement accessible.
Melting pot, pot-pourri
« Non pas à proprement parler le volume des choses mais leur sentiment
et leur retentissement en moi : le retentissement au bout duquel est la pensée. »
Antonin Artaud (en tête de la lettre
d’information de publie.net)
→ conviction croissante que nous sommes des melting-pots, pas seulement
génétiquement, mais par la lente élaboration qui fait de nous un être humain.
Nous sommes constitués de tous ces sédiments qui jour après jour se déposent au
fond de nous, parfois non assimilés, parfois fondus à d’autres éléments en
alliages nouveaux. Tout ce que nous vivons, recevons, apprenons et
expérimentons contribue à construire cet être sans doute singulier mais en rien
nouveau que nous sommes, chacun à notre mesure.
Un melting-pot toujours extraordinaire (à dire et redire en ces temps où la
personne humaine est si peu considérée) et qui est pour certains la source de
leur création picturale, littéraire, musicale. Un terreau, un compost (voir
Jean-Pascal Dubost, ici).
C’est dire l’importance de ce que nous mettons dans ce pot-là. L’importance d’une
construction qui s’appuie sur les livres, sur la musique, sur l’art, sur la
connaissance.
Et cette évidence : si nous ne nourrissons pas le for intérieur, il
devient puits sans fond pour toute manipulation, tout conditionnement. Avaloir
à langues de bois, à messages marketing et médiatiques.
Intime conviction que la connaissance et la culture (notamment par l’éducation)
si elles ne sont pas tout à fait un bouclier, tant notre être est poreux au monde,
sont au moins un filtre, plus ou moins efficace selon notre concentration,
notre attention (revenir sur ce que dit Nadia Boulanger de ces qualités-là)
Claude Régy
Un entretien profond et réconfortant avec Claude Régy, dans Le Monde (daté jeudi 4 octobre 2012). Âgé
aujourd’hui de 88 ans, il propose un nouveau spectacle La Barque du soir, d’après Tarjei Vesaas. Il raconte son enfance
protestante cévenole archi austère, à l’écart de tout livre qui ne soit pas de
classe, jusqu’à ce qu’un ami lui mette dans les mains Dostoïevski alors qu’il a
17 ans. Et l’écoute de pièces de théâtre à la radio de telle sorte que son « premier
vrai contact avec le théâtre s’est fait sans images ». Parlant de l’expérience
de la mise en scène de L’Amante anglaise
de Marguerite Duras en 1968, il écrit : « Il n'y avait rien à mettre
en scène, rien à voir, juste un dialogue entre deux personnes. Mais quand on
discutait avec les spectateurs, après le spectacle, on découvrait qu'ils
avaient vu un film, véritablement. Ce qui voulait dire que le texte avait créé
les images. Là, j'ai vu, matériellement parlant, la force de l'écriture en tant
qu'élément dramatique principal. Ce qui n'est pas d'habitude considéré comme
tel par les gens de théâtre. »
D’où ce qu’on a parfois considéré comme une certaine « déthéâtralisation »
de son approche : « à partir du moment où ce sont les mots qui
transportent les images et les sensations, et les transmettent à ceux qui
écoutent et qui regardent, il n'y a plus vraiment besoin de représentation. La
représentation principale est de l'ordre de l'imaginaire, elle est provoquée
par le texte - et par le travail de l'acteur, bien sûr. Des années plus tard,
quand j'ai rencontré Henri Meschonnic, grand linguiste et traducteur de la
Bible, ses réflexions sur la théâtralité spécifique du langage n'ont fait que me
confirmer ces intuitions. »
→ En écho, redire l’importance de ces écoutes, souvent nocturnes et hors champ
social et familial, de la radio à la fin de l’enfance et dans la toute jeunesse.
Ce poids inouï des mots dans le noir et hors de toute image. Une marque très
profonde.
→ Propos de Régy aussi fortement évocateurs de ce fait si souvent ressenti
devant des mises en scène qui en font trop (notamment à l’opéra) et qui en
quelque sorte viole ce que les mots peuvent faire naître en soi comme images et
comme sensations. Le metteur en scène impose sa grille de lecture, écrabouille
ma propre perception et trop souvent dénature l’œuvre originale qui doit rester
polysémique, interprétable par chacun en fonction de sa personnalité et aussi
de son besoin du moment. Si on donne à lire une version très orientée de telle
ou telle pièce, où se trouve alors la liberté de réception du spectateur ?
« Ce que chacun entend intérieurement à partir d'une phrase obscure,
personne ne peut le dire, pas même celui qui l'éprouve. J'y crois de plus en
plus, j'entends de plus en plus cette chose qui est la poésie, finalement, qui
ne s'obtient qu'en demeurant dans l'inexprimable. D'où l'importance d'un
contact intime, pour que celui qui écrit parle à l'oreille de celui qui écoute. »
Et Régy d’enchaîner sur le rôle du silence. Invoquant Handke, Sarraute, Vesaas
et….Maeterlinck : « dans son écriture, tout ce qui n'est pas dit,
tout ce qui est suggéré par ce qui est dit et se développe au-delà de ce qui
est dit, est très important. C'est ce que Sarraute a si bien formulé : “Les
mots servent à libérer une matière silencieuse qui est bien plus vaste que les
mots. ” Et pour cela, pour que puisse se condenser cette force
silencieuse, pour que les images se forment dans l'imaginaire, il faut du
vide... et de la lenteur. »
Lenteur, silence ? pas franchement « in » mais dit-il et on a
très envie de le suivre : « la vraie subversion consiste à aller à
l'encontre de son temps. »
(citations extraites de l’article « Claude Régy : “J’ai été happé par
l’imaginaire” » in Le Monde,
jeudi 4 octobre 2012, p. 25)
Rédigé par Florence Trocmé le 04 octobre 2012 à 14h16 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 28 septembre 2012 à 17h48 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
La trace de la pensée (Isabelle Pariente-Butterlin)
« Toutes ces feuilles, écrites, noircies, apprises, rayées, froissées,
entassées, oubliées, retrouvées, tous ces entassements de matière fine et pâle,
à la trame identique, dont le seul point commun avait été : l’oblique
de la pensée se déposant sur l’horizontale de la page, presque exactement sous
la verticale du regard.
Et le cheminement obscur et complexe dont l’étirement dans l’espace de la page
ne rendait pas le moins du monde la complexité hésitante.
Impact de la pensée dans l’espace de la page. Et quelque chose comme la
certitude du geste, à défaut de toute autre certitude. » source
Effroi / De la lecture de Pascal
Quignard
Le mot effroi est un mot clé dans
l’œuvre de Pascal Quignard. Or, lisant Les
Désarçonnés, j’ai ressenti très précisément de l’effroi. Cette lecture est
difficile, pas tant techniquement que par ce qu’elle suscite précisément de
prises de conscience et d’effroi en ses analyses. On peut peut-être dire, pour
donner une première direction, qu’on entend ici comme un écho des thèses de
René Girard sur le mimétisme, le bouc émissaire et le fondement ontologique de
la violence.
Car au fond que dit ici, de façon insistante, Pascal Quignard : c’est que
la violence n’est pas un état exceptionnel mais un état naturel pour l’homme.
Que les notions de défense du territoire et de prédation, dominantes dans le
monde animal, n’ont rien perdu de leur pertinence quand il s’agit de penser les
sociétés humaines. Que la guerre est jolie, en ce sens qu’elle est jouissive
pour beaucoup de ses participants, presque tous en fait si l’on en croit l’auteur.
Une preuve ? « Qu’est-ce qu’un homme ? Un bâton pour tuer, un
vieux sac pour rapport le tué (une espèce d’outre), une langue pour rapporter
la mise à mort du mort au survivant (au mangeur de mort). (175). Les choses
ont-elles tellement changé, se demande-t-on en voyant défiler les pires scènes
de violence sur tous les écrans du monde. Ne cesse-t-on de voir des corps dans
des sacs et d’entendre les récits de leur (mise à) mort ?
Un avertissement, Pascal Quignard
Comment ne pas entendre tout particulièrement cet avertissement de
Quignard, alors que monte de toutes parts l’insécurité matérielle : « en
comportement de survie, le premier monde revient : tous les hommes se
replient, s’évitent, se périphérisent, redeviennent des solitaires dénués de
pitié à l’égard de leurs congénères et même de leurs amours ». Comment ne
pas penser à tous les comportements d’exclusion qui se mettent en place en ce
moment, qui se traduisent notamment par la montée des extrêmes-droites en Grèce
ou ailleurs.
Du silence, Quignard
« Selon la métayère de Rodez, le langage se borne 1. à entourer le
réel de négations et d’images, 2. à éviter de crever la poche non-verbale
recelée au fond de chaque corps » (165)
→ se demander si la poésie ne cherche pas précisément à crever cette poche et à
rendre compte du réel, au-delà de ces défenses naturelles.
Il y a eu, il y a sans doute encore une « croyance qu’il ne faut pas
confier au langage ce qu’on éprouve [...] [que] le cœur de soi ne doit être
découvert à aucun prix » (167) et Quignard de s’engager sur une méditation
sur le langage : « Cette sauvegarde
magique de ce qui n’est pas communautaire est une conséquence extrinsèque
et merveilleuse de l’acquisition tardive du langage. C’est la vie intérieure considérée
comme une nuit absolue. Comme l’animation interne a été sans langue jusqu’à l’âge
de deux ans, cette vie doit rester à l’abri de l’épiement des proches. »
On se souvient ici des assez rares aveux de Quignard sur son enfance, sa peur
du jour, son aphasie, son anorexie. C’est loin d’être anecdotique car se
trouvent là bien des sources de ce qu’il tente de mettre au jour dans la série
du « Dernier Royaume » dans laquelle il insère, comme huitième
volume, une œuvre très antérieure Vie
secrète (il faudra tenter de comprendre pourquoi).
Chemin saisissant il faut le redire par le bois dont il fait feu : le
procès de cette métayère du XVIIIe siècle, la Bible (Joseph et ses frères), l’histoire
du paléolithique à aujourd’hui, avec considérations sur les galaxies, la
zoologie, la botanique, la chimie, la chasse, une sorte d’opus à visée
encyclopédique dont la tension va vers la compréhension de l’âme humaine et de
ses moyens d’expression. Encyclopédique non par pulsion ou par jouissance d’un
savoir tendant à l’universel mais comme trousseau de clefs.
Nadia Boulanger
Hasards heureux de l’internet. J’avoue que je n’aurais pas eu l’idée de m’intéresser
spécialement à Nadia Boulanger si quelqu’un, sur Twitter, n’avait donné le lien
Youtube d’une vidéo de
Bruno Monsaingeon, où on la voyait enseigner à quelques jeunes. Ce film m’a
tellement intéressée que je me suis empressée de l’acheter en DVD (comme quoi
parfois d’une mise en ligne plus ou moins licite à un vrai achat réel en
espèces sonnantes et trébuchantes, il n’y a qu’un pas !). Du film je suis
passée au livre Mademoiselle, entretiens
avec Nadia Boulanger, de Bruno Monsaingeon aux éditions Van de Velde. En
fait, plutôt que de véritables entretiens, il s’agit d’un montage de diverses
conversations que B. Monsaingeon put avoir avec elle, pendant cinq ans, alors
qu’elle avait de quatre-vingt-six à quatre-vingt-onze ans (elle était née en
1887, elle est morte en 1979).
C’est bien sûr un feu d’artifices de souvenirs musicaux, tant une part très
importante de ce qui a compté dans la musique du vingtième siècle a défilé chez
elle (Stravinski, Copland, Bernstein, Jean Françaix, Phil Glass, etc.) Mais ce sont
surtout les remarques sur la pédagogie musicale qui retiennent. Je tenterai d’extraire
quelques notions fortes dans ce flotoir.
Entendre la musique (Nadia Boulanger)
C’est ainsi qu’elle évoque l’éducation musicale des jeunes Américains, souvent
très doués mais dont les bases sont parfois mal assurées, parce que « il
ne faut pas fatiguer les enfants » (26). Eh bien réplique-t-elle « moi,
je crois que les enfants qu’on a fatigués intelligemment gagnent dix ans sur
leurs études. La vérité est que la classe de solfège fait découvrir que pour
être un bon musicien, il faut être un bon grammairien. »
ni mors ni cornes
hors jour un train arrière à sources, attention-désir-mémoire
et les fleurs sans noms théâtre, poses, désastres et orgueils, abeille en
corolle regard objectif – coalescence soi non soi, cellules, gestes (le même geste) et couleurs, non écarté mais
intérieur de l’intérieur, non du dehors exclu par force oubli et ennui, ni mors
ni cornes mais réponse à appeaux et mise en
œuvre
(nadia boulanger, square st lambert, fabienne courtade, pascal quignard)
Rédigé par Florence Trocmé le 28 septembre 2012 à 17h44 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 25 septembre 2012 à 18h30 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Lecture
Valéry de nouveau, Choses tues,
dans l’édition Gallimard de 1932, reliée par M. Un régal, tant pour la beauté
du livre que pour son contenu. Toujours ce sentiment avec Valéry de revenir à l’intelligence,
surtout dans cet océan de bêtise actuelle. La pensée est souvent lapidaire,
mais elle peut aussi se chercher, tourner, comme dans les Cahiers, dont pourraient bien être extraites ces choses tues.
De l’écriture, Valéry
« La perfection ne s’atteint que par le dédain de tous les moyens qui
permettent de renchérir. »
→ renchérir, la tentation à laquelle il faut toujours s’opposer,
impitoyablement, l’effet, la redondance de la trouvaille. Renchérir ce que font
jusqu’à plus soif tous les mauvais écrivains dont les livres arrivent à flots
continus ici.
J’ai souvent eu le sentiment qu’une Valérie Rouzeau savait très bien éviter ce
piège, on sent la ritournelle qui s’amorce mais juste à temps, avant qu’elle ne
devienne système, elle bifurque et elle est partie ailleurs. Sans doute parce
qu’elle a les moyens alors que le mauvais poète trop content de sa petite
trouvaille va l’exploiter au point de la dévitaliser complètement, de la vider
de son potentiel.
Valéry, un paradoxe à propos de la musique
Lorsqu’on lit le début de cette citation « la musique m’ennuie au bout
d’un peu de temps », on pense que la messe est dite et que Valéry ne
comprend pas la musique. Mais si l’on poursuit « et d’autant plus court qu’elle
a eu plus d’action sur moi », le point de vue se déplace, se nuance. Que
veut-il dire ? : « c’est qu’elle vient gêner ce qu’elle vient d’engendrer
en moi, de pensées, de clartés, de types et de prémisses » (Choses tues,
21)
→ dans un premier temps, je pense à Celibidache. La musique surtout dans de
mauvaises mains, incapables de la rendre audible, excède notre capacité d’appréhension.
→ mais on se demande si finalement Valéry parle de la musique, jouit de la
musique ou plutôt, comme il le fait la plupart du temps s’il ne se focalise pas
sur le travail, le fonctionnement de son esprit. Il semblerait que la musique
soit surtout pour lui un inducteur de pensées et d’éclaircissements. Il ne dit
hélas pas par quels moyens… Et l’on comprend alors que très peu de musique lui
suffise. Comme s’il s’intéressait au matériel de l’œuvre, souvent donné au
début dans la musique classique et pas du tout au développement. Le
développement c’est lui qui le fait et pas le musicien !
→ la suite confirme cette idée : « rare est la musique qui cesse d’être
ce qu’elle fut ; qui ne gâte et ne traverse ce qu’elle a créé, mais qui
nourrisse ce qu’elle vient de mettre au monde en moi »
Et voici la chute de la réflexion qui permet de nouveau de s’interroger sur l’aptitude
musicale de Valéry : « J’en conclus que le vrai connaisseur en cet
art est nécessairement celui auquel il ne suggère rien. »
→ cela me donne bon espoir car je me suis souvent étonnée du peu d’images, de
pensées suscitées en moi par la musique ou plus exactement hors d’elle seule,
de son flux, de son passage. Il se peut qu’elle induise superficiellement
quelques états ou pensées, mais c’est plutôt alors divergence de l’attention,
comme quand on décroche au concert. La musique a le curieux effet, souvent, d’empêcher
de conceptualiser ou d’imaginer. Parfois même lorsqu’elle est ou serait faite
pour cela (poèmes symphoniques par exemple, Tableaux d’une exposition, etc.). C’est
peut-être aussi la raison de ma réticence réitérée devant l’opéra :
mélange des genres !!!! Et ce qui explique aussi que les plus grands
connaisseurs de musique sont souvent férus du quatuor à cordes, la forme la
plus dépouillée sans doute.
pelote de déjection (paix des dés) 1
Ferais-tu paix des dés soir à soir du vide avec vide tressé rien de bon
rien de mal tir ou tri, hasard non aboli,
cornet de mots craqués – méli-mélo hiroshima hirondelles ailes brûlées plus
jamais ça mais mieux encore dit l’écarté – amstramgram
n’est pas berceuse mais appel du loup écrit-il encore sur le bras mort du
fleuve, la bouilloire bout, siffle et la zébrure de l’arc allume l’explosion – Azedef
dans la paix des dés d’heute.
(Serge Sautreau, Pascal Quignard, procès AZF)
Rédigé par Florence Trocmé le 25 septembre 2012 à 18h28 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 21 septembre 2012 à 11h49 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Désarçonnée
Oui, éjectée de mes ambivalences habituelles en ce qui concerne Pascal
Quignard. Il faut bien en effet passer un sas entre les autres lectures et
celle-là. C’est un monde très singulier et la lecture a besoin ici d’une accommodation. On commence alors à
percevoir la grande cohérence de l’ensemble autour du thème évoqué hier, celui
du désarçonnement. Et si je titre
cette note « désarçonnée » c’est qu’en tant que lectrice, j’ai vécu
ce qui est évoqué. Une perte d’assiette, une délocalisation temporelle et
spatiale. Se souvenir ici de la question posée par Marielle Macé : que me fait la lecture ?. Fait sans complément, ni impression, ni
bien, ni mal, ni peur, même si tout cela peut être présent. Non, c’est plus que
cela. Ce livre imprime en soi quelque chose, il décale, déjointe, déporte. Et c’est
sans doute pour cela que dans un premier temps il suscite une résistance, comparable
à ce qu’on appelle une défense dans le domaine psychique. « Toute vraie
pensée désarçonne le curieux habitant de l’âme, colonisé par la langue,
submergé par le rêve, orienté par la faim, affolé par le désir. » (134)
Se retirer dans la lecture (Quignard)
« Tant que titubant, je n’ai pas su mes lettres – tant que je n’eus
pas l’idée fantastique de me retirer dans la lecture (à l’âge de cinq ans) et d’y
perdre l’identité au cours d’un voyage alimentait à son tour un récit de voyage
sans fin -…. »
→ double renvoi ici, à l’expérience d’enfance, similaire, le retrait dans les
livres, la perte d’identité ou du douloureux sentiment de soi mais aussi à l’expérience
actuelle de lecture de ce livre-là, qui implique une forme de perte d’identité,
d’accepter que les repères soient brouillés, voir balayés, que tout le jeu
référentiel soit perturbé.
La manière de Quignard
Il semblerait qu’à partir d’un thème central, ici donc la chute de cheval,
il procède par éclats. Proses brèves à très brèves, qui tournent autour du thème,
le développent, incluant désarçonnés célèbres (Lancelot, Montaigne, Pétrarque, Saint
Paul), méditations sur le cheval, évocations mythologiques, bibliques,
historiques, récits antiques….
Parmi les thèmes, il y en a un très
curieux : celui de l’opisthotonie (du grec opistho, vers l'arrière et tonos
pour tension) qui est une contracture généralisée prédominant sur les muscles
extenseurs, de sorte que le corps est incurvé en arrière (en lisant Quignard on
a parfois l’impression de se promener dans ces galeries de musées
anthropologiques, parmi les bocaux où gisent dans le formol d’étranges créatures ;
Quignard ferait peut-être un
rapprochement entre menstrues et monstres….)
La violence humaine (Quignard)
Le livre s’ouvre par une scène violente, la décapitation d’un enfant, mais
il va pourtant s’enfoncer encore dans la violence ou plutôt dans le constat et
l’étude de la violence, avec des allusions au contemporain. Les récits, faits
et anecdotes de tous les temps, de partout mais surtout du monde romain sont
comme tressés ensemble en fagot pour allumer ce feu : « S’entretuer
est la passion spécifique de l’espèce homo » (155).
→ terrible résonnance de cette affirmation qui fait comprendre que l’état de
paix, la non-guerre, la non-agression de l’autre sont plutôt des exceptions,
isolées. On ne peut s’empêcher, lisant ces histoires dont certaines on l’a dit
fort anciennes, de penser à la Syrie et à bien d’autres théâtres contemporains
de la violence, sous différentes formes.
« Les centaines de millions d’écrans qui couvrent la planète sont devenus
le nouvel organe fascinateur, remplaçant sacrifices et rites, foules
pélerinantes, masses piétinantes. C’est la sédentarisation finale. C’est le
pogrome devenu immobile. »
→ et renvoi à ce reportage hier sur ce qu’on appelle les « crimes de haine »,
plus de 6000 aux USA en 2010, autrement dit le fait de tuer l’autre simplement
parce qu’il est autre et que cette altérité est insupportable (autre par sa
couleur, sa religion, dans ses opinions, sa sexualité). L’expression m’a d’ailleurs
semblé étrange « crime de haine », ce qui voudrait dire que tous les
crimes ne sont pas synonymes de haine (meurtrière). Il s’agirait au fond de
désigner ainsi une sorte de génocide commis individuellement, la variante
individuelle du crime collectif contre l’humanité. Cela fait froid dans le dos.
Et donne raison à Quignard, à René Girard : ce serait le crime et la
guerre qui seraient l’état naturel, la paix qui serait une patiente et fragile,
fragilissime construction.
Faut-il aller jusqu’à rapprocher cette idée de cette remarque lapidaire mais
lapidante de Quignard, p. 158 : « une espèce domestiquée retournant à
l’état sauvage est dite férale ». Doit-on comprendre qu’une part de notre « domestication »
(alias civilisation) se dissout dans la violence, nous rendant à l’état sauvage ?
Quignard enfonce le clou : « que
voulez-vous dire par penchants moraux de l’espèce humaine ; L’extermination
de la faune ? L’invention de l’esclavage ? La crucifixion ? L’invention
du travail ? La guerre ? Les camps polonais ? Les camps de
Sibérie ? Les fosses du Rwanda ? Les étagères métalliques du Cambodge ? »
(158)
Leurs mains serrent quelque chose (Quignard)
Et néanmoins ! ? : « Pour Lancelot, pour Abélard, pour
Paul, pour Pétrarque, pour Montaigne, pour Brantôme, pour d’Aubigné etc. ils
tombèrent de cheval, ils eurent le sentiment d’avoir glissé dans ma mort – mais
soudain ils se sentent revenir de l’autre monde. Ils sont revenus dans ce
monde. Leurs mains serrent quelque chose. Les écrivains sont les deux fois
vivants ».
Wismann, en écho
Reprenant, re-parcourant, une fois encore Penser entre les langues de Wissman, je découvre ce passage, qui
vient à la suite d’un développement sur l’impossibilité d’être à la fois
allemand et français, passage qui me renvoie à ce que j’écrivais un peu plus
haut sur les crimes de haine : « La véritable créativité humaine, c’est
cette prolifération de différences. Et la bêtise humaine, c’est de vouloir
camper sur l’une de ces différences. [...] En acceptant qu’elles ne puissent
pas être confondues, qu’il n’y a pas de préférences vraiment possibles puisque
ce sont chaque fois des perfections. Je plaide pour ce que j’appelle une
“identité réflexive” qui n’est pas l’identité de l’enracinement originaire. »
(102)
→ ce sentiment de bêtise si fort en ce moment. Cette réflexion aussi sur la manipulation
des esprits, véritable pieuvre anonyme mais proliférante, déployant partout ses
tentacules fabuleusement, presque mythiquement potentialisées par la
cybernétique. La terrible disposition de l’esprit humain, surtout lorsqu’il est
peu éduqué, à la manipulation, à l’endoctrinement, à la répétition mimétique. N’oublions
pas le « temps de cerveau disponible », que l’on peut paraphraser en « espace
de cerveau disponible ». La science-fiction réalisée : prise de
contrôle d’autrui à distance.
étant ne devra plus être
petite proie naine, tanagra couchée à même la chaussée, renversée, plomb
dans l’aile et plume de vie à balayer, trop légère, trop lourde – étant ne
devra plus être disparaître dispersée instant en fuite muette – cri même pas pas de côté ni de deux ni un, implosion
locale, cratère de sable, enfouie vivante indifférence
Rédigé par Florence Trocmé le 21 septembre 2012 à 11h44 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)