Rédigé par Florence Trocmé le 16 avril 2012 à 19h29 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
Beau, mais bien frais, un peu moins de 5° ce matin – belle lumière, hier beaucoup de vent du Nord, puissant.
Musique
Écoute hier soir d’un « Matin des musiciens » sur la sonate en ut mineur op. 10 n° 1 de Beethoven. Exaspérée par Jean-Pierre Derrien qui appelle Beethoven uniquement Ludwig van, ce qui est ridicule. Accompagné par le pianiste Jean Efflam Bavouzet. Entendu une œuvre inconnue de moi un trio à cordes en ut mineur de Beethoven, très beau. Le plus intéressant dans l’émission fut en effet la méditation autour de l’emploi d’ut mineur couplé à un mouvement plutôt vif, allant, avec évocation d’autres œuvres en ut mineur, comme le 3ème concerto, la Pathétique.
Relevé hier quelque part que Hans Bülow aurait dit que le Clavecin bien tempéré, c’est l’Ancien Testament et les Sonates de Beethoven, le nouveau !
Belle émission aussi à la TV, Arte, sur le violoniste Vadim Repin.
Barthes, Proust, la vie (M. Macé)
« Il n’y a pas, dans notre vie quotidienne, d’incident, de rencontre, de trait, de situation, qui n’ait sa référence dans Proust : Proust peut être ma mémoire, ma culture, mon langage ; je puis à tout instant rappeler Proust comme le faisait la grand-mère du narrateur avec Mme de Sévigné » (Roland Barthes, cité par Marielle Macé, in Façons de dire, manières d’être, p. 209)
→ un peu comme une bible des temps modernes, au fond, à avoir toujours dans sa table de nuit ! Ou dans son Kindle, et lire chaque jour sa petite potion de Proust.
Et avançant dans les pages déjà lues, je lis ! : « Proust, c’est un système complet de lecture du monde. [...] Le plaisir de lire Proust – ou plutôt de le relire – tient donc, le sacré et le respect en moins, d’une consultation biblique : c’est la rencontre d’une actualité et de ce qu’il faut bien appeler, au sens complet du terme, une sagesse : un savoir de la "vie" et de son langage. (Barthes, encore, cité p. 210)
→ et ce qui est passionnant ici, c’est que Marielle Macé, précédemment, a bien montré tout ce que Proust doit à la lecture, comment il s’est en quelque sorte exposé aux livres, pour se faire, se façonner, trouver sa manière d’être et son style, dans tous les domaines de sa vie.
La lecture, une expérience intentionnelle
« Cela fait de la lecture une expérience intentionnelle particulière, dans lequel le sujet se porte "en avant" de lui-même » et elle ajoute un peu plus loin, après avoir relevé la belle formule d’Alferi, une phrase est toujours instauratrice, que l’expression est fondamentalement intentionnelle, « toujours en excès, placée un peu en avant de celui qui parle et par définition de celui qui écoute » (214)
→ pensée un peu difficile, obscure, mais cette idée d’un espace projectif, aussi bien pour celui qui écrit que pour celui qui lit, l’un et l’autre tendu vers le développement de ce qui s’énonce, l’anticipant même parfois (deviner ce qui va être écrit, page suivante, à la tourne, comme en musique, dans la même circonstance, anticiper la note, l’accord – cette idée née de la comparaison avec la musique que ce qui va venir est contenu dans ce qui vient d’être énoncé). « Barthes a été sensible à cette qualité d’avance du dire, lui qui disait à propos de tel écrivain parlant de sa douleur : il en a tout vu, tout senti, et d’autres choses encore que je ne voyais ni ne sentais. » (215)
De la citation (M. Macé)
« Les phrases sont moins des objets que des directions et des appels, les promesses d’une pratique à venir ; elles sont à citer » (216)
→ n’est-ce pas ici tout le processus mis en œuvre dans le flotoir ! Cette vocation des phrases à être prélevées, glosées un peu, modestement et surtout utilisées, concrètement, comme soutien, outils, moteurs… « Citer, c’est ne pas être seul à écrire quelque chose ».
Car « Le geste de citation est la réponse du lecteur à cette qualité d’ouverture pragmatique de la littérature ». Les citations s’extraient d’elles-mêmes, poursuit Marielle Macé pour s’imposer à nous (217)
→ et là, il n’est que de reparcourir un livre lu et souligné pour mesurer la vérité de cette remarque ; ces îlots parfois étranges constitués par les passages cochés, annotés, soulignés, autant de preuves d’un passage, parfois dans une suite de pages comme inertes, parce que non habitées par ce geste modeste, ce petit prélèvement en puissance, pour la citation qui va attester de ce que la littérature est bien une ouverture pragmatique, et donc pour beaucoup, une nécessité vitale (elle le serait peut-être pour tous, mais qui le sait ? )
Crois! leurre
crois! non, leurre – crois! non, simulacre – crois! non, croix, de papier, de bois, de feu – crois! tais-toi, reviens à toi, grince et crie, répète – crois! non, crois! non, si, non, tais-toi! va-t’en lancinant, va-t’en ensorcèlement va-t’en envoûtement – crois! leurre, mensonge : crois trompe, crois tue, kalachnikov.
Rédigé par Florence Trocmé le 16 avril 2012 à 10h08 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
Triste, couvert, de la pluie en perspective – 7° - vent du Nord assez fort.
De la lecture comme contre-pouvoirs (M. Macé)
« Voilà la subjectivité composée : un moment d’invention dans les forces de détermination, en leur sein. Il s’agit pour le sujet, produit et objectivé par des instances de pouvoir, de parvenir à se rapporter à lui-même dans cette production, de s’approprier ou de se réapproprier son propre rapport à soi. » (Marielle Macé, Façons de lire, manières d’être, p. 204).
→ voilà qui bien compris plaide magistralement pour la pratique de la lecture par les jeunes. Lieu de contre-formatage, de la résistance aux pouvoirs, y compris chez le jeune enfant, ce qu’il sent et commence à redouter, voire à rejeter, d’une emprise de ses parents sur sa conscience.
→ voilà pourquoi ce sentiment de retour à soi, de retour chez soi, en prenant un livre, notamment dans les périodes de chagrin, de trouble, de malaise, de conflit. Le livre-refuge, mais pas tant au sens psychologique court, plutôt comme lieu où se refaire, espace où se retrouver, se consolider, se maintenir même tout simplement parfois. Parvenir à ne pas se défaire malgré les coups de boutoir.
→ ne jamais minimiser la force des pouvoirs extérieurs qui nous modèlent en si grande part ! La lecture comme moyen de se doter d’une toute petite part vraiment libre, même minuscule, puis de tenter de l’agrandir par pratique continuée, sans cesse ni relâche. Caractère insidieux des pouvoirs, surtout les plus diffus, les pouvoirs formant et déformant de la mimésis sociale et de la société de consommation, qui ont vite fait d’emplir tout espace vide. C’est même un des ressorts du fonctionnement de cette société : attrait frénétique pour le vide à remplir. Temps de cerveau à louer. Où l’on peut considérer louer comme un euphémisme. Il s’agit partout de diriger le désir de l’être humain. Or il me semble que par la réorientation des désirs bien mise en évidence tout au long de son livre par Marielle Macé, la lecture fonctionne comme le plus puissant des contre-pouvoirs. De plus, en tous cas dans nos sociétés occidentales, la lecture est à peu près libre. Elle n’intéresse pas, en fait. Ce qui la protège, comme espace de liberté. Dans les sociétés dictatoriales le livre est craint, car les pouvoirs savent bien ses pouvoirs ! Les livres sont brûlés, interdits et lire est un délit. Ne jamais l’oublier.
→ mais toujours subtile, Marielle Macé montre aussi qu’il peut y avoir modèles et mimésis dans et par la lecture, qu’il ne faut pas confondre désir d’imitation et aliénation potentielle, que l’on peut choisir ses modèles, pour se former petit à petit. Car dit-elle « il faut faire meilleure place aux médiations et aux formes composées de l’intersubjectivité ».
Avec sans doute une idée du choix permis par la lecture vs ce qui est imposé, à corps défendant souvent, passivement et sans conscience des enjeux la plupart du temps, par l’imprégnation des diktats de la société. On pourrait supposer que les jeunes sont d’autant plus formatés et formatables comme proies pour toutes sortes de pouvoirs, économiques en particulier, du fait qu’ils ne lisent pas ?
monde de présences bruissant
cercle, voûte ou croix signant la chute immense, chute vers l’arrière fond d’un monde enfoui, parois modelées, vrilles sculptées, replis et déplis, la pierre ployée, plissée, fond d’eau et rumeur sourde du temps enfoui, monde de présences bruissant.
douceur dansante
parole venue du dessous des mots longue à monter – surgissement lent et petites articulations en tentatives vite reprises par persifflement, lutte à mort du tendre et de l’à-vif, grince et moque, saute à pied joints sur la douceur, toujours revenant, inconsciente, dansante, douce douceur sans cesse, quoique coups et douleur.
Rédigé par Florence Trocmé le 15 avril 2012 à 10h15 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 14 avril 2012 à 11h09 | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
Très beau temps ce matin – hier giboulées et éclairages magnifiques – 7°.
Elfried Jelinek, la disparition matérielle et internet
J’apprends, via Le Monde des livres qui présente Winterreise d’Elfried Jelinek un « monologue pour la scène » que l’auteur, non contente de n’être pas venue recevoir son prix Nobel à Stockholm, vit complètement à l’écart de tout le monde littéraire, cherchant une sorte d’invisibilité. Elle est engagée dans un processus de « dématérialisation qui ne limite plus à sa seule personne mais touche également son œuvre. "oui mes textes en prose ne sont désormais disponibles que sur mon site (en téléchargement gratuit)" ».
Ce qui est étonnant c’est que dès 1996, elle a créé, parmi les toutes premières, son site internet : « cette musicienne de formation n’écrit plus à la main, elle compose à l’écran une véritable partition de mots » et en 2007 elle propose sur son site son roman Nied au fur et à mesure qu’elle l’écrit.
Winterreise est bien sûr composé à partir des poèmes du cycle du Voyage d’hiver de Wilhelm Müller (1823) mis en musique par Schubert en 1828. (Article de Christine Lecerf, Le Monde des livres, daté vendredi 13 avril 2012, p. 5) – site d’Elfried Jelinek (en allemand)
→ admiration et compréhension devant cette double attitude, retrait physique, hors le grand cirque des médias, dont je tiens qu’il tue, purement et simplement, un certain nombre d’œuvres en puissance. Et cela depuis la fameuse émission de Bernard Pivot. Pour en être, que de compromissions, que de talents avariés… Pascal Quignard serait un peu dans cette attitude, sauf que chez lui, la disparition est incomplète, ce qui d’une certaine façon est gênant. Cette position me semble devoir être sans aucune concession et en particulier exclure toute promotion post sortie du dernier livre.
→ et en même temps, ce rejet du monde n’est pas un rejet passéiste puisque, très tôt semble-t-il, Elfried Jelinek s’est emparé d’Internet et a proposé des textes en téléchargement libre sur son site. Une visite à l’instant de ce site (bien sûr entièrement en allemand [d’Autriche] confirme qu’il y a là une mine de textes, sur la musique, l’art, la société, le cinéma, etc….
Barthes, la phrase (M. Macé)
Marielle Macé, in Façons de lire, manières d’être consacre des pages magnifiques à Barthes et rappelle qu’il disait idolâtrer la phrase. (MM, 195). « La phrase est le lieu où le lecteur trouve son plaisir, l’échelle sensible à laquelle il se situe (ce qu’il retient de ses lectures, ce sont des "idées-phrases" ou des "phrases-chants" »
→ et de me demander ce que je fais d’autre ici ! Cette collection de phrases, ou de petits ensembles courts de phrases, idées-phrases, embarquées à bord du flotoir et qui sont souvent le point de départ d’une petite glose, petite glose de vie, puisqu’il ne s’agit pas d’interpréter, de faire savant (incompétence) mais de réagir à cette phrase-là, qui m’a happée, touchée, retenue, que j’ai la plupart du temps soulignée, cochée, recopiée, parfois deux fois dans mon carnet puis ici, me donnant ainsi les moyens d’une certaine imprégnation, par ce travail de copiste. Et comment ne pas voir que toute cette pratique est en accord avec cette remarque de M. Macé « se tenir à l’échelle de la phrase, vouloir l’inchoativité et la clôture, c’est se donner la chance d’une forme et d’un éternel recommencement ». (MM, 195)
→ ces phrases, ce sont comme les cailloux cherchés partout, inépuisable source de méditation, de connaissance, d’identification (oui, on peut s’identifier à un caillou !), réservoir sans fin de possibilités. Il y aura toujours des phrases à trouver. Même si le corpus est fini, son ampleur est telle qu’il donne le sentiment d’être inépuisable. Et il est de plus en constante expansion, dans des proportions inimaginées jusqu’à aujourd’hui.
→ mais il faut aussi se poser la question, à l’échelle de la littérature d’aujourd’hui, dans l’optique de Barthes, mais aussi à l’échelle individuelle de savoir cette micro-échelle ne dénote pas également une incapacité à saisir plus grande forme, à la concevoir, à l’ériger pour l’écrivain, à la supporter pour le lecteur ?
Rédigé par Florence Trocmé le 13 avril 2012 à 09h41 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Rédigé par Florence Trocmé le 12 avril 2012 à 12h41 dans photomontages | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
très beau temps, lumière abondante et douce – hier un peu de pluie en fin de journée et ciels magnifiques, chargés, variés, mouvants.
Mémoire
Constat ce matin d’un traitement bien étrange des choses lues, quand le sommeil commence à se manifester : elles sont comme effacées, blanchies, ont perdu toute réalité, il y a une trace, mais tellement pâle qu’on peine à la déchiffrer. Selon l’amusante expression, il faut se pincer pour accréditer l’idée que oui, on a bien lu tel passage. Cette prise de conscience rendue possible parce que je n’étais pas dans une lecture continuée, qui petit à petit devenait vague et inopérante, mais parce que j’avais changé de livre, ouvrant le Don Quichotte. Ce matin, surprise en manipulant le livre : que fait-il là ? Ah ; je l’ai commencé ? Et très lent réveil d’une trace.
Puissance de projection et de développement (M. Macé)
Marielle Macé s’attarde sur le « bovarysme des formes », j’avoue que j’ai un peu de peine à comprendre ce que cela signifie, mais en revanche ce que je comprends très bien c’est cela : dans la lecture (ici de Madame Bovary) ce « n’est pas un pur mouvement de participation psychologique qui domine, mais une capacité à s’altérer imaginairement, une puissance de projection et de déplacements, associée à cette coloration euphorique des imaginations qu’est l’idéalisation. » (MM, 187)
→ n’est-ce pas l’expérience quasi première de l’enfant lecteur, cette sortie de soi, souvent éprouvée comme nécessaire, gratifiante mais aussi consolante. Sortir de soi et endosser la peau du héros ! Merveille des merveilles pour le sentiment de puissance de tout être humain. Pouvoir un temps échapper à la dure réalité d’une condition de base, souvent terne, triste, marquée par l’ennui et le doute de et sur soi pour devenir ce héros magnifique du livre. Et oui, c’est euphorisant, cela teinte le for intérieur parfois durablement, allant jusqu’à engendrer des états quasi seconds où toute la psyché baigne dans un sentiment positif et dynamique. Pour certains enfants cela va jusqu’à une sorte de passage à l’acte, il va s’agir de jouer le héros, déguisements compris parfois, de mener les combats à l’épée, d’aborder le galion ennemi, etc. On peut se demander si les jeux vidéo ont le même impact, voire même un impact plus grand encore, d’identification du fait que l’action est dans la lecture même en quelque sorte, qu’il n’y a aucun interstice, celui où s’installe le lecteur du livre, entre soi et le héros. Lisant on n’est pas dupe, même très jeune je crois : on n’est pas le héros, on peut s’imaginer un temps le devenir, souvent plutôt l’approcher, devenir son ami, son alter ego, mais on n’est pas le héros, on ne le sera jamais. Mais on est bien dans la « puissance de projection et de déplacements ».
Marielle Macé semble dire qu’une force est nécessaire pour se ressaisir (MM, 188), au sens propre, reprendre possession de son identité. Je pense plutôt que c’est un mouvement naturel, on pourrait ici singer la fameuse expression « chassez le naturel, il revient au galop ». Il faut en général plus qu’un livre pour se changer en profondeur, pour s’altérer, se modifier. Il y faut en fait de la lecture continue, pour toujours permettre au fleuve de sortir de son lit bétonné, de s’offrir de libres divagations, la plupart du temps peu périlleuses pour l’identité (ce que ne sont pas maintes autres expériences).
Lire, ne plus lire, lire, ne plus lire (avec M. Macé)
Et le mouvement de balance entre les deux mondes est important. « C’est pourquoi on a constamment oscillé entre une interprétation du bovarysme comme piège tendu à la fragilité du moi, impuissance de subjectivation, pathologie et ridicule , et sa valorisation comme ressource du devenir, puissance de conquête, de multiplication et de spectacularisation du sujet [...] cette oscillation est justement constitutive de la lecture » (MM, 189)
→ il y a bien ce mouvement continu, dedans de la lecture, dehors du monde et la troisième instance, dominatrice en principe même si elle se laisse embarquer sans résistance, le lecteur.
→ l’identification est un mécanisme essentiel de la construction de la personnalité. Identification aux vivants proches, mais aussi identifications successives aux héros des livres. Cette part manquante, peut-être dramatiquement, au for intérieur de ceux qui ne lisent pas du tout. À cet égard, sans doute, effet bénéfique de l’irruption d’un héros comme Harry Potter. C’est sans doute parce qu’il est le type même de héros permettant de s’identifier qu’il a rencontré un tel succès.
Un rêve critique (avec M. Macé)
Il faut, dit encore Marielle Macé, « cesser de renvoyer dos-à-dos l’empathie et l’interprétation, le pâtir et l’agir, l’expérience affective et la distance herméneutique ; et sur cette base, prendre acte, dans les rencontres individuelles avec les formes et les destins d’autrui, d’un travail permanent entre plusieurs rapports à soi-même, entre plusieurs façons de rapporter des modèles à sa propre subjectivité. » (MM, 190)
→ rêve de critique, oui, d’une critique qui allierait l’empathie (plutôt ma façon de faire) et l’interprétation – une critique plus engagée, qui dise quelque chose du rapport de soi au livre, sans narcissisme, mais parce que cette expérience-là de l’agir du livre sur soi me paraît très importante.
→ rêve aussi de la sortie d’une dualité brute, forçant à choisir son camp, rêve d’un mouvement, d’une mobilité constante aux frontières entre le pâtir et l’agir, entre l’expérience affective (à examiner si possible avec soin) et la distance herméneutique (à teinter d’affectivité) !!!! La souplesse, la nuance, la relativisation du jugement, une critique bien tempérée.
→ s’apprendre multiple et hétérogène plutôt qu’un. L’identification trop forte et unique est souvent à la base de la violence. Il est probable que les terroristes ne lisent pas beaucoup… !
Rédigé par Florence Trocmé le 12 avril 2012 à 09h56 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
Beaucoup de lumière, du ciel bleu, hier enfin de la pluie, une vraie pluie, lente et longue et ce matin de belles flaques, avec éclats de lumière et ville inversée – lumière dans l’air aussi hier soir avec des couleurs fouillées et ce matin, au levant, un très beau ciel, contrasté, du bleu, du gris, des nuages – ces nuages en deux couches à deux altitudes, plus petits et légers en bas filant à vive allure, plus denses en altitude, passant majestueux.
Lectures
Terminé mon survol de Le Bruit du temps de Mandelstam, des écrits de jeunesse qui ne m’ont pas vraiment retenue (sauf un texte sur la bibliothèque) – lu toutes les contributions à l’atelier philo d’Isabelle Pariente – Un peu de Magris (beaux chapitres sur Fontane et sur Ibsen) et fini le magnifique Écorces de Didi-Huberman. Beaucoup de lectures sur le Kindle, des pages Web, Wikipédia notamment que je m’envoie pour les lire confortablement et hors connexion. Formidable outil !
L’atelier philo
Isabelle Pariente Butterlin a lancé son atelier philo en ligne et c’est assez passionnant ! Elle écrit notamment :
« Je prends le pari qu’il est possible de suivre une ligne philosophique sans passer par des références, du moins pas d’emblée, pas sans raison d’aller les interroger. C’est un peu le geste pur de la philosophie : savoir ce qu’on pense. Points de parole et points de silence : tu construis un contrepoint entre le réel, silencieux, résistant, opaque, obstiné et la réalité qui se dit, se laisse dire, se laisse saisir ? »
Birkenau, Didi Huberman et un texte de Benjamin
Vers la fin d’Écorces, Georges Didi Huberman glose un court passage de Walter Benjamin dans « Fouille et souvenir » : « Qui tente de s’approcher de son propre passé enseveli doit faire comme un homme qui fouille. Il ne doit pas craindre de revenir sans cesse à un seul et même état des choses – à le disperser comme on disperse la terre, à le retourner comme on retourne le royaume de la terre. »
Tenir compte de ce qui est autour, de ce qui vibre peut-être, bouge encore autour du peu qui a été exhumé…
Et savoir, rappelle Didi Huberman que l’archéologie n’est pas seulement « une technique pour explorer le passé, mais aussi et surtout une anamnèse pour comprendre le présent ».
→ il me semble que tout le livre Le Dépaysement de JC Bailly est sur cette longueur d’onde-là.
Et bien sûr Écorces, cette méditation si forte, en un si petit livre, si profond, sur la visite de Birkenau.
Et j’ai plaisir ici à rapprocher deux livres dont mon amie Isabelle Howald, une des plus remarquables et écoutées libraires de France, me dit qu’ils sont à ses yeux les deux grands livres de l’année 2011.
Citer encore ce passage admirable de Didi Huberman : « les philosophes de l’idée pure, les mystiques du Saint des saints ne pensent la surface que comme un maquillage, un mensonge : ce qui cache l’essence vraie des choses. Apparence contre essence ou semblance contre substance en somme. On peut penser au contraire que la substance décrétée au-delà des surfaces n’est qu’un leurre métaphysique. On peut penser que la surface est ce qui tombe des choses : ce qui en vient directement, ce qui s’en détache, ce qui en procède donc. » (GDH, Écorces, 68) Et qui parfois vient notre rencontre, où que notre regard fait vivre à nouveau en tant qu’émanation des choses qui furent.
Et très pudiquement, ce n’est qu’à la fin du livre que Georges Didi Huberman révèle que ses grands-parents sont morts à Birkenau et que sa mère en a « perdu toute faculté de raconter. »
(note de lecture de ce livre dans Poezibao)
Bibliothèque (Mandelstam)
Dans le livre de Mandelstam, Le Bruit du temps, un beau texte sur « la bibliothèque » où il est question d’une bibliothèque dans une des maisons de l’enfance : « La bibliothèque de la prime enfance est un compagnon de route pour la vie entière. La disposition des étagères, les collections d’ouvrages, la couleur des dos, on les perçoit comme la teinte, la hauteur et la structure mêmes de la littérature universelle. » (Ossip Mandelstam, Le Bruit du temps, traduction de Jean-Claude Schneider, éditions Le Bruit du temps, 2012, p. 34)
→ pourquoi par ailleurs sont-ce certaines bibliothèques dont on se souvient et pas d’autres. Celle-là, dans une maison à la campagne, ses reliures et puis, dans un placard, ces premiers livres de poche et l’accès limité et contrôlé à cette collection qui fascinait alors que celle de la demeure habituelle est totalement absente du souvenir, alors même qu’elle existe (elle existe toujours d’ailleurs et sa présence ne fait pas naître de réminiscences, comme s’il y avait une sorte de black-out, souvent constaté, sur la vie quotidienne et que seul, le hors temps quotidien laissait trace dans la mémoire. Loi générale ou configuration personnelle. ? )
Rédigé par Florence Trocmé le 11 avril 2012 à 09h36 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
Gris et nuageux, une dizaine de degrés, et beaucoup de vent.
Lectures
Écorces de Georges Didi-Huberman, livre très émouvant, écrit en quelques jours, selon ce qu’il dit à Alain Veinstein dans une récente émission de France Culture – il s’est rendu à Birkenau (Auschwitz 2) en Pologne, a passé un long moment au camp, surtout à Birkenau où la mise en scène mémorielle, qu’il conteste, ou plus exactement qu’il interroge, est moindre et il a pris sur un bouleau, Birken en allemand, trois petits morceaux d’écorce qui sont le point de départ de sa méditation. Autour de la mémoire, notamment ce qui s’inscrit dans les lieux, opposant le silence et l’exubérance du printemps d’aujourd’hui à ce qui s’est passé en ces lieux où ont été exterminés plus d’un million de personnes, scène inimaginable dont il dit que précisément c’est sur cet inimaginable que comptaient les Nazis et que donc il est important de tenter de l’imaginer et d’en dire quelque chose.
J’ai donné hier deux extraits, empruntés au début du livre et à la fin d’Écorces.
Pouvoir d’écartement (Macé, Bourdieu)
Plusieurs belles pages sur Bourdieu dans le livre de Marielle Macé, Façons de lire, manières d’être. Elle parle de ces textes où il entre en lutte contre ses propres déterminations ou contre sa propre histoire et pointe le « pouvoir d’écartement enseigné par la littérature à l’intérieur d’un sujet social contre ses contraintes, ses douleurs, et sa propre incorporation des rapports de pouvoir. » (MM, 172)
→ Cœur de quelque chose de très important : la fonction d’ouverture de la littérature qui permet de se frotter, parfois âprement, à de toutes autres réalités et qui peut les rendre enfin accessibles, là où les discours, les diktats, les culpabilisations induites par les autres et la société ne sont d’aucun effet quand ils ne sont pas strictement contreproductifs. Et sans parler de tout ce qui est faux, faussé, involontairement ou intentionnellement. Entrer dans une réalité étrangère, à divers points de vue, accepter de se confronter à quelque chose que l’on voudrait rejeter (longtemps, la lecture de tout ce qui concerne les génocides et aujourd’hui encore bien des livres autour du Rwanda, du Cambodge). Pouvoir le faire en secret en quelque sorte, vivre cet écartement nécessaire dans l’écart par rapport aux autres, qui n’ont rien à faire dans cette confrontation, avec ses aléas, ses avancées, le sentiment de honte parfois… Contre le rejet spontané, celui qui ferait dire par exemple en pensant à son vis-à-vis dans l’autobus qu’il a une « sale gueule », tenter une approche en douceur (même si elle n’est pas douce) par un livre, un récit, un roman même parfois, qui permet d’entrer dans la réalité vécue par cet autre, là. Lisant Lenz de Büchner, comprendre quelque chose de la folie que les livres de psychanalyse ou de psychiatrie n’ont jamais fait percevoir, en leur froideur dite à juste titre clinique. Oui, la littérature aide parfois à lutter contre ses propres déterminations et à tout le moins à les identifier. Elle ouvre sur d’autres possibles, d’autres mondes, d’autres réalités. Sans doute pour cela qu’elle fait si peur aux dictateurs et aux régimes totalitaires qui s’empressent de la brûler (relu hier quelque part le récit, terrifiant, des autodafés en Allemagne, le 10 mai 1933.)
« Se donner des modèles » (Macé, Barthes)
Marielle Macé ouvre le troisième grand chapitre de son livre avec cette remarque : « Chez Barthes, la lecture n’engage pas tellement l’œuvre comme milieu habitable, invitation à changer d’univers perceptif ou schéma global de destinée ; non, dans une conception mobile, exploratoire et instable de la subjectivation, c’est chaque phrase qui se présente comme une invitation gestuelle, la requête ou la promesse d’activation d’une manière de se conduire. » (MM, 182) et elle enfonce le clou, si on peut dire, un peu plus loin : « Transformant effectivement ses lectures en idées de conduites du corps et de la pensée, Barthes a formulé le désir d’avoir une "Vie en forme de phrase", une vie "selon la littérature", non seulement guidée mais même dictée par la puissance des modèles littéraires. »(MM, 185)
→ ce que je relève surtout ici, c’est le niveau où on se situe, plus tant celui de l’œuvre entière, en sa globalité, en son projet mais au niveau de chaque phrase, à ras de phrase en quelque sorte, ce qui me semble représenter ma manière de lire, de plus en plus. Contamination de la lecture de poésie ? Confrontation à la richesse considérable et impossible à épuiser de certains livres ? Incapacité à la synthèse ? Goût de la petite échelle, du détail qui fait sens, du bagage léger, facile à emporter avec soi ?
Rédigé par Florence Trocmé le 10 avril 2012 à 10h10 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciel
Gris, une dizaine de degrés, rues vides, ouatures parties sur les routes, lundi de Pâques.
Balade, Benjamin, Pajak
J’entre un peu nonchalamment dans la contribution de Frédéric Pajak au dernier numéro de la Revue de Belles-lettres, pour être ensuite complètement prise par ce beau texte accompagné de dessins assez extraordinaires, le tout autour de Walter Benjamin, en une approche qui a quelque chose d’un peu mimétique par rapport à celle de Benjamin, petits éclats, fragments, compte non tenu de la chronologie…
Relevé les « constantes erreurs d’itinéraire » dont parle Benjamin à propos de ses déambulations, lesquelles bien sûr sont très significatives de la méthode et me font aussi penser à ce qui parfois advient, lorsque je me laisse entraîner par une autre forme de pensée, induite en quelque sorte par l’appareil de photo.
Les dessins de Pajak
sont très forts et difficiles à définir, comme s’il y avait quelque chose chez lui de la bande dessinée, une forme de stylisation mais aussi une étonnante précision, notamment dans le rendu des gestes et des silhouettes, à croire parfois qu’il travaille à partir de photographies. Un usage très fort du noir et blanc, beaucoup de noir, des hachures, mais aussi des à-plats de blanc très intense, qui sont la lumière obscure de ces images. Beau rendu des architectures, des lignes, notamment celles des bateaux (évocation du Catania, sur lequel Benjamin fit deux voyages, non sans se renseigner auprès de l’équipage sur tous les aspects de la vie du bateau…). Ces dessins allient une grande précision du trait et quelque chose de fantastique, qui n’est pas sans faire penser à l’univers de Piranèse. Il joue des oppositions aussi, comme dans l’image de la page 80, avec un premier plan travaillé de manière presqu’abstraite, c’est une matière et au fond le village très dessiné, c’est un paysage. Curieux alliage.
Ce qui intéresse Benjamin (via Pajak)
Pajak écrit « il se déclare intéressé par » après quoi il dresse une liste partielle des sujets d’intérêt de Benjamin : « il se déclare intéressé par la philosophie, par l’histoire de la littérature allemande, par l’histoire de l’art, par les études mexicaines [...] Il exerce une activité régulière de chroniqueur des publications scientifiques [...] plus tard, il effectue des travaux de philologue, de critique et de traducteur [...] il se déclare intéressé par la philosophie du langage, la théorie de l’art et la sociologie des arts plastiques » (Revue de Belles-lettres, 2012, 1, p. 74)
→ je me déclare intéressée par la musique, le piano, la littérature, la poésie, la philosophie, la botanique, la géologie, les papillons et les cailloux, la photos, les revues, l’Allemagne et l’allemand, la physique nucléaire, la lecture, les crayons et les stylos, les bateaux, les avions et les trains (mais pas les ouatures), etc.
Les trois grand métaphysiciens (Benjamin
d’après Benjamin, rapporté par Pajak, RBL, 78)
Ces trois grands métaphysiciens sont Kafka, Joyce et Proust.
Creuseur creusant (Benjamin)
« Creuseur creusant dans le creux des mots, jamais en reste d’une "contradiction à tout prix", il poursuit inlassablement une théorie nouvelle, celle-ci chassant celle-là, et celle-là celle-ci, et chacune se reformulant en une autre encore ». (Pajak, RBL, 78)
Une pensée vivante, donc, qui ne se laisse pas rigidifier par les étapes franchies…
Sur la critique (Benjamin)
« La tâche de la grande critique n’est ni d’enseigner au moyen de l’exposé historique ni de former l’esprit au moyen de la comparaison, mais de parvenir à la connaissance en s’abîmant dans l’œuvre » (en 1922, cité par Pajak, RBL, 80)
En partie contredite par : « Il ne peut y avoir une étude approfondie de Baudelaire qui ne se mesure avec l’image de sa vie. » (en 1938)
C’est que dit Pajak « entre ces deux approches, le temps a passé. Et Benjamin s’est comme expulsé lentement des histoires de la littérature pour analyser l’Histoire, la Grande Histoire, l’Histoire politique et sociale – et existentielle. » (RBL, 80)
Questions préoccupantes (Benjamin)
mais Pajak approche aussi les contradictions et les tensions de Benjamin qui se réclame du marxisme mais lit Bloy et s’abonne à L’Action Française, qui « ne s’indigne pas, ne se fâche pas » à la lecture de Bagatelles pour un massacre, le plus violent des trois pamphlets antisémites de Céline…
Méthode de Pajak, méthode de Benjamin
Il semble bien y avoir une sorte d’approche mimétique… Pajak procède par petits éclats de vie de Benjamin.
Et ces images sont troublantes aussi, car certaines ne sont pas sans évoquer l’iconographie fasciste ! Pajak qui écrit à propos de Benjamin « sa vie en miettes ressemble à ses fragments d’écriture qui le cachent et le révèlent. Petits récits, notes, essais, théories : ils forment au bout du compte une œuvre en forme de vie, une vie romanesque, un roman de la pensée et du paradoxe » (RBL, 93, sous un magnifique portrait de Benjamin par lui, Frédéric Pajak)).
Benjamin, visionnaire
« Pièce par pièce, nous avons dispersé l’héritage de l’humanité, nous avons dû laisser ce trésor au mont-de-piété, souvent pour un centième de sa valeur, en échange de la petite monnaie de l’actuel » (RBL, 92)
Bat le clapot
Bat le clapot en bas inlassable – surplomb mais tire le fil à plomb, cuves remplies, moteurs à plein régime, grain moulu, moulin et vent, voiles et ailles, échapper – mais le clapot bat à bas bruit sourd ressac : rappel incessant, dernier mot.
Rédigé par Florence Trocmé le 09 avril 2012 à 10h44 dans Bribes de Flotoir | Lien permanent | Commentaires (0)