Soit le mur, soit la
dissolution
(En lisant N. Pesquès, 7)
Comme souvent chez les poètes
contemporains, il y a de loin en loin, dans le texte, des éléments qui explicitent
ce qu’ils sont en train de faire, de chercher : « l’objectif est de
cerner ce qui est douloureux dans le passage aux mots / et si cette
difficulté est constructible » (98). Quid de la construction ?
Serait-ce l’aporie maintes fois pointée, par la tension qu’elle crée, qui
permet une construction, sur ce vide, le vertige du passage aux mots ? :
« les mots sont pénétrants et expulseurs ». Si l’on tentait de
matérialiser les forces au travail dans ce texte, on aurait une vision non pas
statique, déroulement linéaire d’une suite de mots avec début, milieu, fin (même
si souvent sujet, verbe, complément) mais un graphe en trois dimensions,
dynamique, parcouru de failles, de courants opposés, de trous, d’obstacles, de
vibrations aussi lesquelles résultent sans doute de la mise en tension de
toutes ces cordes. « Soit le mur / soit la dissolution dans l’air léger. »
(102) Pour le corps comme pour la langue, deux extrêm(ités) :
solidification ou dispersion, le plâtre ou la particule.
La nomination (un des premiers actes d’Adam, dans la Bible) est séparation. C’est
peut-être elle qui serait à déconstruire : « dans la contemplation la
nature passe de l’autre côté / dans le même temps la déchirure devient intense ».
Il y aurait tentative de retour en arrière, dans l’avant de la langue (surtout
ici l’avant de la langue de l’Homme, peu ou pas il me semble l’avant de la
langue de l’enfant) : « chaleur du deuil, profondeur du lien, commissure de
l’expression » (108). Le drame de poète est que sa seule ″arme″, les mots,
se retourne contre lui. Son seul recours pour dire le monde est aussi ce qui le
sépare, radicalement, du monde qu’il sera donc empêché de dire puisqu’il en est
séparé.
« Ecrire, se perdre avec la plus grande précision » (109) :
définition assez magistrale du travail poétique.
Il semblerait que le perçu de la couleur rapproche beaucoup Nicolas Pesquès d’un
peintre. Il y a une sorte de pénétration de la couleur, de perméabilité à la
couleur, comme si elle était le vecteur pour ce passage poreux et réversible
des frontières dont il rêve et que la langue lui refuse. Au sein de la couleur,
il peut passer à volonté de l’extérieur vers l’intérieur et vice-versa. Pas au
sein de la langue, trop séparatiste ! La couleur s’épand, pas la langue.
« Ecrire ne projette que des bouchons de lumière » (111) : ce n’est
déjà pas si mal et cette phrase en est un ! Mais les mots sont des « engorgements
psychiques » : vision intéressante qui fait sans doute référence à la
charge d’inconscient dont chacun leste ses mots et qui constitue un obstacle
supplémentaire pour celui qui écrit, à la jointure de l’extrême individuel et du
général, sinon de l’universel.
« Décrire le bois de genêts / comme quelque chose qui n’a pas de forme //
je dis jaune exactement pour cette raison-là / je touche à la résistance intime
et tendre » (114) : où l’on voit en effet que la couleur finit par
assumer la fonction que la langue ne peut assumer. La liquidité du jaune vs la
grenaille des mots. Et pourtant : « il y a une sensibilisation à
laquelle les sens n’arrivent pas / elle s’invente dans l’expression » :
là gît l’espoir et c’est l’exact renversement de ce qui est majoritairement
exprimé dans toutes ces pages : les messages des sens excèdent infiniment
les possibilités de la langue, mais dans le même temps les données du sensible
ne peuvent être perçues que grâce à cette langue. Le livre, le poème seraient la résultante
de cette oscillation entre le débordement dû aux sens, jusqu’à l’obnubilation
qui aveugle ou rend muet et une préhension du monde donnée par les mots,
possible grâce à eux. Pas de territoire fixe pour l’écrivain mais l’occupation
temporaire de celui qui se découvre dans ce battement.
« un jaune à boire, un genêt à jouir //…// ne pas voir ce qu’ils fixent /
mais ce qui arrive avec et autour / qui se dissipe avec eux » (118).
Cette prose induit souvent un vertige chez le lecteur, car elle le place dans
des situations étranges, paradoxales, mouvantes : on croit saisir, tenir
et ça se retourne. La logique et son alliée la grammaire (il est question
quelque part de « terreur grammairienne ») sont mises en défaut dans
la conscience que « les phrases [...]//écrasent l’étoilement de ces
témoins sensuels » (119)
Lecture de La Face Nord de Juliau,
V : 1, 2, 3, 4, 5, 6
L’auteur
en Rimbo-crypto-ribaud (lecture de P.
Le Pillouër, 7)
« Comment montrer ça ? »
dit aussi Pierre le Pillouër. Mais lui use d’autres ressources, l’humour
(souvent noir ou jaune), l’autoraillerie : un petit coup de manipare et ça
vèle…. on va bien accoucher à son tour de découvertes dans ce texte de Rimbaud,
aussi passionnantes « qu’une lettre de créance qu’on retrouverait à Hararden-sur-Mer » :
coup de patte bien senti aux fétichistes de tout poil (mais dans un poil, la
signature génétique ? cf. ventes Brel, Gracq, etc. de ces jours d’automne
lumineux et de krach noir).
Et justement, à propos de la manie du détail, il faudrait peut-être, dit-il,
songer à voir les fils qui se tendent et le travail du « funambULe d’un
champ sémantique à un autre et de chaque texte au suivant » (76) (auto-injonction
sans doute : décoller le nez du mot à mot, cher traducteur et penser le tout).
C’est ensuite une succession de courts chapitres, fonctionnant comme des
sketches où la veine polémique du créateur du site Sitaudis refait surface :
petites élèves sorbonniculées, sûres
d’elles, au sourire bourge et narquois,
vieux professeur « aveugle en matière du travail de la langue »,
publicitaires inCULtes scoopant à mort « Rimbeau (sic) : ses secrets
dévoilés par un médecin niçois » (80). Voilà toute la récup. mise sous le
microscope et on s’amuse comme à une marche des fiertés.
Puis double pièce de virtuosité (où l’on sent la parenté avec un proche,
Jacques Demarcq en ses variations zozoïescantes), un pastiche dédicatoire plus
Rimbaud que moi tu meures, complètement crypté, brillantissime et de nouveau un
entrebâillement autobiographique avec la relation des conseils à lui donné par
Christian Prigent, autre proche, dont il croque par la même occas. le portrait,
le tout, conseils et portrait, bien pesé-emballé en quoi ? 13 lignes. Un
vrai réducteur de te(x)te, ce Le Pillouër.
lecture de Trouver Hortense, épisodes
1, 2, 3, 4, 5, 6