Lire, écrire (Christa Wolf)
Continué la lecture du chapitre central du livre de Christa Wolf, « Lire, écrire ». Un long développement sur l’importance de la prose, qui date de 1968 et qui n’a pas pris une ride, hors peut-être quelques allusions à une société socialiste. Elle dresse ce qu’elle appelle une brève esquisse à propos d’un auteur. « Écrire n’est qu’une opération dans un processus plus compliqué pour lequel nous avons ce mot simple et beau : “vie” La modestie est de mise. Quels souhaits l’écrivain peut-il formuler pour lui-même ? Les génies sont rares, il ne devra pas surestimer ses chances de perdurer. Ce qui comptera, c’est la radicalité de ses interrogations ainsi que sa relation créatrice avec son époque. Et l’intensité de sa joie de vivre. Il doit ressentir l’impérieux besoin d’aller au bout de ses limites, et d’être tacitement en harmonie avec lui-même. Ce qu’il y a de moins extérieur en lui et qui lui est accessible peut répondre, avec sa voix inimitable, aux attentes de n’importe quel autre homme. » (72)
→ tous ces éléments m’éclairement dans ma recherche toujours renouvelée de critères de jugement. Quelles sont les questions à se poser en présence d’un auteur, d’un texte ? À quelle nécessité très profonde répondent-ils ?
La prose crée doublement de l’humain (Christa Wolf)
Qu’est ce qui fait que l’auteur est en mesure d’écrire cette prose qui « est elle-même un produit du processus de maturation de l’humanité, développée sur le tard, véritablement inventée pour créer et exprimer des différenciations. La prose crée doublement de l’humain : par l’écriture et par la lecture. Elle élimine les simplifications mortelles en indiquant les possibilités d’exister d’une manière humaine. » (C. Wolf, p. 76)
→ ici deux termes qui résonnent particulièrement dans le contexte tragique de ce début d’année 2015 : différenciation et simplifications mortelles. En ce temps où des groupes entiers d’hommes tentent de dénier aux autres le droit à être différents d’eux, en leur âme et conscience, en leur vie quotidienne, en leurs aspirations. En ces temps où les sentiments de rejet et de peur de la différence conduisent les êtres humains à l’antisémitisme et à toutes les « -phobies » (xéno, homo, etc.). Simplifier est mortel dans un monde qui est en lui-même d’une infinie complexité et que le développement quantitatif de l’humanité rend encore plus complexe.
Pourquoi la musique ? (Francis Wolff)
Je m’attaque à ce monument que semble être le livre de Francis Wolff qui vient de paraître et qui s’appelle Pourquoi la musique ?
Ce qui me plait d’emblée, dans les vingt premières pages, c’est l’énorme ouverture du champ pris en compte alors que je m’attendais à ce qu’il se concentre sur les quatre ou cinq siècles de « notre » musique occidentale.
Et on peut écouter en ligne, sur un site dédié, les extraits dont il parle.
Tous les mélanges parole et musique (F. Wolff)
Francis Wolff commence par faire une sorte d’analyse de toutes les possibilités de mélange de la parole et de la musique, tous les états intermédiaires entre la parole seule ou la musique pure. Et encore une fois ce qui est passionnant c’est qu’il inclut toutes sortes d’arts musicaux dans cet examen. « Ainsi, toutes les formes de fusion parole-musique sont possibles et s’inscrivent sur un continuum. Et finalement, les formes d’expression extrêmes (litterature sans aucun trait de musicalité, musique sans aucun texte) sont les plus rares. »
Les universaux de la musique (F. Wolff)
Autre point important évoqué dans cette introduction, la question des universaux dans la musique. « Les ethnomusicologues ont raison d’insister sur l’extrême variabilité du sens et des fonctions de ce que nous appelons musique [...] L’ethnomusicologie du XXe siècle est une scène relativiste par vocation. Une science plus récente, la biomusicologie, est universelle par méthode. Elle regroupe la musicologie comparée [...] qui étudie les traits universalisables des systèmes musicaux (par exemple la présence d’échelles fixes de hauteurs des notes, la pulsation isochrone, etc.) et des comportements musicaux ; la musicologie évolutionniste qui étudie entre autres l’origine de la musique et les pressions sélectives conditionnant l’évolution musicale de l’espèce humaine ; la neuro-musicologie qui étudie les aires cérébrales impliquées dans l’écoute ou la production de musique et l’ontogénèse des aptitudes musicales. L’ethnomusicologie insistait sur l’incommensurabilité des cultures musicales. La biomusicologie redécouvre l’universalité de l’expression musicale humaine. » ‘Francis Wolff, Pourquoi la musique ?, Fayard, 2015, p. 19)
→ autant dire que s’ouvre là, pour moi, un incroyable éventail de perspectives, tout plus passionnantes les unes que les autres et qui peuvent être pertinentes pour comprendre quelque chose de bien plus centré sur la passion de la musique dite classique ou contemporaine occidentale. Ce serait déjà un premier mérite de ce livre, à son orée, que de me faire revoir mon jugement péremptoire sur musique et musiques, se traduisant par un anathème un peu vite jeté sur le fameux S ajouté un temps à France Musique. Mépris et rejet ne sont jamais de bons guides ! Et même si ce que je cherche avant tout, c’est à comprendre pourquoi la musique (que j’aime et que je pratique), j’adhère d’emblée à la démarche de Francis Wolff, Pourquoi la musique (en général, dans toutes ses formes et il a déjà cité dans ces vingt premières pages le slam, la poésie philosophique [...] la comptine, la psalmodie, la mélopée antique [...] le recitativo secco et le Sprechgesang, la cantoria du Nordeste brésilien, le rap, Patti Smith, les musiques country, le récitatif mélodique de Pelléas et Mélisande de Debussy, les symphonies avec voix de Mahler, le scat, les chants diphoniques des Mongols, l’ayeo du flamenco, Paul Dukas et Walt Disney et toute la musique instrumentale pure, classique, jazz, techno, etc.)
→ et force de ce titre ! En effet, pourquoi la musique ? Et pourquoi pour moi le caractère indispensable, presque vital de la musique. Pourquoi le besoin, et même le besoin toujours croissant, de musique ? (à mesure que croît le péril, l’importance de la musique grandit ?) Pourquoi cette fascination pour elle, sa nature, ses mystères ? Fascination en-deçà même de la musique, pour le phénomène sonore. L’envie de fermer les yeux, de plus en plus souvent et d’écouter le monde : le bruit de fond de l’univers mais aussi celui de notre civilisation, la voix des hommes, la musique, mais aussi le langage humain, les langues, etc. Pourquoi le son ? Pourquoi entendre, écouter ? Qu’est-ce qu’écouter ?
→ sur la radio belge Musiq3, à cet instant, des citations magnifiques de Scriabine. Sur le son, sur la vibration, sur le nombre.
Interroger la musique par son côté le plus pauvre (F. Wolff)
Il s’agit bien ici, Francis Wolff le précise, de comprendre l’universalité anthropologique de la musique. Raison pour laquelle il compte embrasser ce très large champ, car « nous ne pouvons donc pas distinguer a priori [les musiques] qui relèveraient de l’histoire institutionnelle de l’art et les autres. »
→ Cette ouverture que j’avais pointée avec étonnement (elle ne me semble pas forcément courante dans le domaine de la philosophie de la musique) correspond donc à une démarche heuristique. « La musique est un besoin universel de l’esprit humain. C’est cela l’essentiel : là où il y a de l’humanité, quelle qu’elle soit, il y a de la musique. De la “Danse des canards” à L’Art de la fugue ! Bonnes ou mauvaises, c’est une autre question, nullement secondaire, mais seconde. Elle vient après la question “qu’est-ce que ?” » (p. 29)
Deux petits amendements à cette dernière remarque, deux occurrences où la musique n’est pas présente, l’une par incapacité du cerveau à l’appréhender, l’amusie, l’autre par rejet dogmatique, celles des extrémistes qui l’interdisent.
Et F. Wolff d’aller au bout de son raisonnement : « il faut prendre le risque d’interroger la musique par son côté le plus pauvre ». [...] Avant de pouvoir comprendre la Cinquième de Beethoven ou Pithécanthropus Erectus de Charlie Mingus, il faut se poser la question suivante ; “que reste-t-il donc quand on soustrait d’une musique quelconque, la plus simple possible, le fait que c’est une suite de sons ?”. Ce qui reste, ce sont les conditions suffisantes de la musique. C’est ce reste qui nous importe. »
Et donc, c’est sur le son que l’auteur va s’interroger.
Créer, c’est inventer des nécessités (Auxeméry)
J’envoie à Auxeméry, qui a tant fait pour me faire entendre, un peu, Mingus, la citation de Francis Wolff. Il me répond :
« Des monuments de musique comme ceux qui sont cités par Wolff sont de ces constructions…
(Mingus n’est pas devenu musicien classique, comme il le voulait dans son adolescence, tout simplement parce que dans ce pays où il est né, et où le racisme est quasiment inscrit dans la Constitution, malgré des principes affichés apparemment très généreux – elle a été rédigée, la Constitution américaine par de grands seigneurs, instruits certes par les Lumières, mais esclavagistes de fait ! – et que la seule voie pour lui a été de devenir « musicien noir – et dans son cas, mêlé de sang anglais, indien, suédois et chinois : tout le melting pot réussi, i-e menant au ratage parfait! – faisant du jazz », mais cette dénomination est parfaitement crétine, et il le savait, et en a souffert toute sa vie, et sa musique est, bien sûr, une immense protestation contre cet état de fait…)
de ces constructions qui, au-delà de leur vertu propre d’édifices sonores, ont en effet cette qualité d’être des mondes, des ensembles de références enchevêtrées, où l’essentiel d’une pensée, d’une vie, de tout ce qui permet que le sens surgisse et perdure, se donne à entendre… Ce sont des pays nettoyés des scories du questionnement bavard : ce sont des œuvres qui s’enfantent d’elles-mêmes pour elles-mêmes (pour parler à la façon kantienne)… Du réel sensible (du donné, de la perception) tel que la pensée n’a plus qu’à s’atteler à la réalisation, d’ordre supérieur, qui fait du donné quelque chose qui a sens (signification tendant à l’absolu, à l’indiscutable, à la certitude sans partage…)
Ce que j’entends dans le morceau cité de Mingus (et une bonne vingtaine d’autres de lui), c’est que celui a écrit ça et le joue, joue toute sa vie, après avoir fait table rase des entraves qu’il a trouvées sur le terrain où sa vie a dû être vécue…
Cela rejoint Nietzsche : à tout geste de destruction (de nettoyage : de façon que le donné soit interrogé dans sa nudité, sa violence native), se joint le geste du créateur, qui est d’affirmation (d’édification, dans les sens complémentaires de composition et d’éducation – le titre de Mingus, avec Erectus, est explicite : l’homme est à ériger, à mettre debout ! – et cela demande aussi une certaine violence, une volonté qui habite, un enthousiasme, comme auraient dit les Grecs, une possession par le dieu).
Créer, c’est inventer des nécessités. »
Valérie Catherine Richez
« À force de verser de la nuit dans la nuit, nous réveillerons-nous ? »
Je relève ce vers dans la note qu’Isabelle Lévesque a consacrée à un livre de Valérie Catherine Richez dans Poezibao.
→ il me semble que l’on peut entendre cela comme une incitation à ne pas ajouter du désespoir au désespoir. Connaître, car il faut les connaître, les raisons de désespérer, mais tenter de leur opposer non pas celles d’espérer, mais celles de résister, pied à pied, avec les moyens que chacun a reçus en partage. Ne surtout pas renoncer mais comme le dit quelque part Christa Wolf au lieu de « renforcer des contenus de pensée anciens plutôt que d’en chercher de nouveaux », tenter « d’inquiéter et de pousser à l’action », plutôt que de « tranquilliser ».
Pierre Vinclair
Avançant dans son travail autour de The Waste Land d’Eliot (j'ai publié ce lundi dans Poezibao le 6ème épisode », écrit :
« J’étais parti sur l’idée que l’on pouvait faire trois types de choses avec ce texte : 1. Élucider, 2. Traduire et 3. Interpréter. Mais dès le # 3, j’ai présenté de la manière suivante les types d’actions que j’avais l’impression de faire : élucider, comprendre, traduire, méditer – dans cette liste, interpréter était éclaté en comprendre et méditer, qui sont finalement deux opérations distinctes. Aujourd’hui, il me semble nécessaire de préciser encore, et de porter à huit la liste des opérations : décrire, élucider, traduire, comprendre, retenir, ruminer, méditer, théoriser
→ autant de verbes qui peuvent s’appliquer au travail que tente ce flotoir, au fil des jours, ballotté sur le flot des événements, des lectures, des écoutes musicales, des rencontres, des dialogues, des rêveries, de la méditation et des cycles.