Lectures
Commencé le nouveau livre d’Hélène Cixous, Abstracts et brèves chroniques du temps, 1, Chapitre Los. Et Le Poing dans la bouche de G.-A.
Goldschmidt
Parcouru aussi la nouvelle édition des Cantos
de Pound ainsi que les quatre dernières parutions de Paul Louis Rossi, Un monde analogique, ouvrage publié à
l’occasion d’une Un monde analogique,
édition bibliothèque municipale de Nantes, éditions Joca Seria, 2012, Le Pont suspendu, Jean-Michel Meurice, éditions Virgile, 2012, Démons de l’analogie, joca seria, 2012, et un Paul-Louis Rossi, dans la collection « Carnet recomposé »,
conçue par l’Association Les Traces habiles.
Hélène Cixous
Et me revoilà partie dans un nouveau livre d’Hélène Cixous, Abstracts et brèves chroniques du temps, 1,
Chapitre Los. Hélène Cixous qui parle dans son prière d'insérer, où elle
s’adresse à « Mes Lisants », de ce livre comme un chapitre du livre-que-je-n’écris-pas. Sentiment donc
qu’il s’agit du Livre, d’un sur-livre, d’un méta-livre, dont elle dit
étrangement qu’il la précède comme une
colonne diffuse (curieux cette allusion biblique. Ne me semble pas usuelle
chez elle ? )
Et cela magnifique : « C'est toujours alors, et seulement quand on a
traversé le désespoir, qui ne cesse d'espérer, et que l'on a atteint le calme
que l'Inattendu absolu arrive. »
Et bien sûr le thème de sa mère, dont on sent bien que la fin approche, (Eve
doit avoir quelque chose comme 104 ans), cette fin qu’Hélène Cixous redoute
depuis tant d’années et tant de livres : « je ne devais, ne pouvais
être au bord de maman à l'instant sans instant suivant. » (15), écrit-elle
rapportant un de ses rêves.
→ Extraordinaire « définition » de la mort si l’on y songe : l’instant sans instant suivant. De la
vie et de la mort.
Je me sens reprise par cette fascination si peu explicable qu'exerce sur moi la
prose d'HC. Si peu partageable aussi avec tous ceux qui n'entrent pas dans
cette œuvre (je les rencontre souvent) ou ont renoncé à la suivre il y a très
longtemps.
« Rien ne m’étonne plus, ni la vie ni la mort, cependant tout me surprend,
la forme du temps est la forme d’une ville intérieure, j’habite à plusieurs
adresses, j’ai plusieurs moi à loger, je me visite diversement » (16)
→ cette dernière note me semble une bonne clé pour lire Hélène Cixous. Il y a
bien cette multiplicité, ce changement de pied constant, cet éclatement du
texte, dont on sent bien qu’il naît à la fois d’une pensée intensément associative
et qu’il est infusé par des bribes de rêve. Hélène Cixous a beaucoup écrit sur
le rêve et la part fondamentale qu’il joue dans sa création et elle est, pour
moi, une des rares qui fassent un usage littéraire convaincant du rêve. Même « mon »
cher Butor tend à m’ennuyer quand il est dans ses rêves (Que Liliane Giraudon a
raison de s’approprier les auteurs, même si chez elle, parlant de son Pouchkine
par exemple, il s’agit aussi de dire non pas : comment l’entendez vous, mais : comme le vivez-vous ?, car il s’agit bien de vivre avec
eux !)
Hallucinant et admirable portrait de
vieillesse (Cixous)
« Le travail du vieillissement est interminable », dit Hélène
Cixous qui n’aura cessé d’en observer le travail sur le visage de sa mère.
« Le parchemin est chaque jour re-dévoré re-tavelé, oxydé, rouillé. Le
soir je baise des croûtes de joue. Une étrange vie contraire broute l’épiderme,
se hâte de kératiniser chaque millimètre de ce qui s’appelait peau hier et
devient cuir moisi, tissu vérolé. Il y a quelqu’un dans le corps acculé qui ne
se rend pas [...] Le visage est la scène d’un partage de pouvoir : tous
les traits, la structure enfoncée, appartiennent au Grand Chiffonnier, mais les
yeux vivent encore, pétillent, cherchent, s’étonnent, appellent, surnagent.
Rien ne m’étonne plus, ni la vie ni la mort. Cependant tout m’étonne ? »
(17)
Poésie et connaissance, Pound et
Rossi
Feuilletant la nouvelle édition des Cantos
de Pound et les quatre dernières parutions de Paul Louis Rossi, je me rends
compte que tous ces livres reposent sur une somme considérable de
connaissances. De nature encyclopédique, incluant l’Histoire, la botanique, la
géographie et bien d’autres domaines encore.
Et je m’interroge, bien superficiellement à ce stade, mais il s’agirait de
poser un jalon, sur la question poésie et connaissance, poésie comme façon de
subsumer des connaissances, voire de les conserver comme un patrimoine (en
danger). Les inscrire au patrimoine mondiale de la Poésie. Auxeméry dit dans un
article que je vais publier prochainement dans Poezibao que les modèles de Pound étaient Homère et Dante et qu’il
visait à une forme totalisante.
Question annexe, quid de la poésie qui exclut complètement le monde et quid de
la littérature axée sur l’ego ?
Une photo insupportable
Je viens de voir sur internet une photo atroce et que je trouve
inadmissible de diffuser : il s’agit de Sylvie Plath après son suicide.
[pour une fois je suis intervenue, j’ai laissé un commentaire disant ma
réprobation et à mon grand soulagement la personne qui avait mis cette image en
ligne l’a supprimée]
Avec Cixous, ça coince
Avec Cixous ça coince même si certains passages me sont délectables. Mais
je n'y comprends pas grand-chose à ses personnages. Ce Carlos est-il Carlos
Fuentes? Et Isaac ? C'est toujours un peu étrange avec elle car on sait
tant sur sa mère, sur son frère, même sur sa fille et son fils et rien sur ses
amours. Sauf Derrida qui n'est pas un amour mais un ami.
Et toujours ce style où les frontières entre réalité imagination et rêves
s'interpénètrent, mais j’ose me demander si parfois le lecteur n’est pas un peu
exclu de ce jeu. Même en essayant de ne pas se fixer au détail, on se perd et
le détail est là, il fait donc sens, mais quel sens ?
Neo Rauch
Découvert au cours d’allemand l’œuvre de Neo Rauch que je ne connaissais
pas du tout. Et qui ne m’emballe guère a priori. Mais qui est sûrement très
intéressante. Dans la reproduction de notre manuel, un étrange mélange :
un personnage dont je suis sûre qu’il est repris d’un tableau ancien, célèbre
ou qu’il représente un personnage célèbre, avec dans les bras non pas un enfant
mais un adulte réduit à la taille d’un enfant, le tout faisant penser au Roi
des Aulnes. Et à droite un personnage à une autre échelle encore, avec un
appareil de photo dans les mains et qui pourrait être un autoportrait. Cet
artiste, m’apprend une vidéo diffusée au cours, a été exposé
il y a peu au musée Frieder Burda
de Baden Baden, dans ce si beau bâtiment de Richard Meier que je connais
bien ! Et où j’ai vu à la fin de l’été une exposition passionnante
sur Fernand Léger et Henri Laurens.
Faire partager une découverte (Georges-Arthur
Goldschmidt)
Retour à Georges-Arthur Goldschmidt dont le livre A l’insu de Babel m’avait tant passionnée. J’ouvre Le Poing dans la bouche (Verdier, 2004)
que je m’échine à écrire Le Point dans la
bouche, comme si je voulais évacuer la dimension de violence rentrée de ce
poing étouffant au profit du point sur le i, du point de ponctuation !
Et que j’aime que dans sa belle introduction G.-A. Goldschmidt dise que lorsque
certains livres ont joué un rôle essentiel dans une vie, on éprouve le besoin
de « raconter cette découverte ». N’est-ce pas ce que fait ce Flotoir, sans cesse, raconter des
découvertes, même si toutes ne sont pas de nature à changer le cours d’une vie
(mais aucune jamais n’est lettre morte
ou indifférente, ceux-là je les laisse de côté, toujours des livres qui d’une
manière ou d’une autre touchent, interrogent, souvent secouent ou délogent du
confort intérieur !)
G.-A. Goldschmidt ajoute que « c’est par la langue française que la langue
allemande fut sauvée de sa contamination par le nazisme qui la marqua du crime
à tout jamais »
La Bruyère (G.-A. Goldschmidt)
Le jeune garçon allemand réfugié dans un internat en Haute-Savoie et sans
doute à la fois très malheureux et très indocile, se voit donner enfin une
punition intéressante : recopier « Le distrait » de La
Bruyère ! « C’était la première fois que j’écrivais du français de
cette façon-là. J’eus l’impression de planer au-dessus du texte, je n’avais
jamais encore remarqué le bizarre et pittoresque agencement de toutes ces lettres
qu’on n’entendait pas, pour la plupart, quand on lisait à haute voix [...] Dans
la détresse quotidienne, cette langue que je recopiais ainsi faisait un
surprenant et merveilleux refuge »
et il faut poursuivre la citation pour bien comprendre de quoi il s’agit :
« Tout était différent de mon allemande maternel. Tout s’y passait
autrement. Sous les phrases parfaites de La Bruyère se profilait, malgré moi,
cette langue allemande. Elle était là, bloc d’effroi et de terreur » et de
là il glisse insensiblement dans une description très forte de ses sensations
et sentiments en Allemagne, avant son exil forcé « personne ne disait
rien, mais tout le monde savait, même moi, je sentais bien que le paysage que
je voyais était à double fond [...] il y avait une terreur sans fond qui
remontait à la surface ». (pp. 13 et 14)
« Cimenter les esprits », G.-A.
Goldschmidt et Klemperer
Je me sens renvoyée à ma toute récente et si prégnante lecture de LTI de Klemperer, lorsque je lis ici :
« cet allemand-là, froid, sec, graniteux, coupait tout, décapitait,
glaçait, figeait, c’est comme si le régime nazi avait ingurgité, phagocyté la
langue et s’en servait pour cimenter les esprits »
Il développe ensuite cet antagonisme si douloureux en lui entre cet allemand-là
et son allemand d’enfance « les bruits, les couleurs, les consistances,
tout s’apprend dans l’émerveillement de la langue maternelle, la maison, le
jardin, l’école forment les sédiments de l’être-soi. La langue, c’est le train
qui passe dans le lointain, haut sur roues, ce sont les reflets de l’eau sous
la voûte du pont, ce sont les voix qui appellent, le Rascheln des feuilles mortes dont le pied retourne
l’épaisseur » (16)
→ la langue dite maternelle, la première connue, et tout ce monde inouï qu’elle
s’incorpore petit à petit, ces jeux de lumière, ces sonorités, ces bruits
proches et lointains, les voix, dépôt, substrat en effet de l’être-soi. Alors
quelle douleur pour le tout jeune garçon, dix ans, onze ans, d’être acculé à
avoir honte de son origine & de cette langue. En raison de ce que les nazis
en ont fait. Et le déchirement de cette ambivalence, même si on pressent que le
français va peut-être l’aider à résoudre.
Force du récit qui superpose très finement les deux temporalités, tellement
proches pour l’enfant qu’il pourrait les confondre, ce qu’il a vécu et ressenti
en Allemagne avant de la quitter, ce qu’il vit en France, dans un profond
isolement. Car « sous la langue d’accueil, l’autre langue continuait à
vivre, cette langue qu’on avait dans le corps et au travers de laquelle
s’étaient mise en place les impressions
premières ».
Et en Allemagne aussi la persécution au quotidien des Juifs par tous, qui me
rappelle la terrible phrase adressée au père de Mireille Gansel. C’est aussi un
professeur, en classe, qui refuse à l’enfant une carte de l’Allemagne qu’il
distribue aux autres et qui lui dit : « Wenn ein Jude deutsch spricht, lügt er, quand un Juif parle allemand, il ment ». (18)
On comprend mieux alors les tensions quasi insupportables qui devaient déchirer
le tout jeune garçon. Au cœur au fond de trois langues, les deux allemandes,
celle de l’enfance et celle des nazis et le français.
Toutes ces pages traversées par le terrible récit des années de terreur sonnent
en écho, en permanence, avec le livre de Klemperer, dont le livre LTI se trouve
cité quelques pages plus loin (23)
Sur la langue (G.-A. Goldschmidt)
Dans cet univers si sombre, l’auteur réussit à faire sourire son lecteur,
par exemple quand il parle de cette faculté de la langue allemande de
construire à l’infini des mots composés… ainsi de cet exemple par lui
choisi : « le pancréas = la glande de la bave du ventre (Bauchspeicheldrüse) » ! [Bauch, le ventre, Speichel, la bave, Drüse,
la glande]
Il y a en effet une vitalité, une drôlerie parfois chez Goldschmidt qui était
très perceptible dans l’émission Répliques,
où il dialoguait (si on peut dire !) avec Heinz Wissmann.
Encore les grands mots de la langue
allemande
Un autre passage amusant chez G.-A. Goldschmidt sur la fabrique des mots, lorsque
tout jeune il prend conscience que « tous ces auteurs solennels et barbus [...]
employaient les mêmes mots simples que [lui] et que tout le monde. Ils se
contentaient d’en faire des paquets plus ou moins longs qui, en français, se
détachaient les uns des autres, Weltvervollkommung,
idée bien allemande, donnait : perfectionnent du monde, ce qui ne voulait
pas dire grand-chose mais passait pour profond. » (25)
Question (autour de G.-A. Goldschmidt et
d’Hélène Cixous)
Quelque chose qui ne parle pas du temps est-il encore lisible pour moi ?
Pourtant je ne peux pas faire à Hélène Cixous le reproche de ne pas parler du
temps ! Mais par exemple, arrivée déjà aux 2/3 du livre, je m’étonne de
n’avoir pas encore lu quoi que ce soit, à propos de ce mot de son titre, los, à propos de son usage dans les
camps. Ce los qui me semble partout,
absolument partout, dans L’Espèce humaine
d’Antelme par exemple. Il serait passionnant au demeurant, d’en savoir un peu
plus sur le rapport d’Hélène Cixous avec les langues étrangères, elle qui a
écrit une thèse sur James Joyce, elle dont la famille maternelle vient
d’Osnabrück en Allemagne, elle qui est d’origine juive ashkénaze par sa mère et
sépharade par son père. Doit-on aussi comprendre qu’il y aurait chez elle un
déchirement entre les langues ? Peut-être ce thème est-il abordé dans le
livre de Frédéric-Yves Jeannet, mais je ne m’en souviens plus (Rencontre terrestre, Galilée,
2005)