Ciel
Contrasté ce matin, tendance pluvieuse : masse gris et lourde à l’Ouest, bandes et raies de lumière à l’Est – 14°, petit fond humide.
Musique
Exploration de Schnittke (1934-1998), dont depuis longtemps j’aime énormément le trio à cordes op. 191 (commande de la Société Alban Berg pour le centenaire de Berg. Les premières notes du thème, si bémol, la, sol, B, A, G en allemand utilisent des lettres du nom du compositeur Alban Berg). Je trouve dans cette musique de fortes réminiscences de Chostakovitch.
La fugue pour violon seul est parfaitement contemporaine mais en même temps fait songer à Bach. Destin de toute fugue ?
Claude Favre
Début de la mise en ligne aujourd’hui du nouveau feuilleton de Poezibao (après Ludovic Degroote, Ivar Ch’Vavar, Claude Mouchard et Liliane Giraudon), Claude Favre, Vrac Conversations, brèves notes écrites à partir d’auteurs pour elle essentiels.
Menus faits (Freud et Tadié)
Dans le chapitre sur les actes manqués, dans Le lac inconnu de JY Tadié, cette note : « Freud a souligné l’importance des menus faits pour comprendre la vie psychologique [...] "ces incidents inapparents qui sont mis au rancart par les autres sciences comme étant trop infimes, en quelque sorte le rebut du monde phénoménal". Or des choses très importantes se trahissent par des "indices d’intensité très faibles". » (143)
Relevé non seulement pour le contenu qui ne fait que confirmer la raison d’être du goût pour les détails, pour les toutes petites choses, pour l’observation fine du monde, mais aussi pour deux formulations fortes. « Rebut du monde phénoménal », avec cette question qui surgit, brutale : pour le passant ordinaire, le sans logis, le mendiant ne font-ils pas partie, comme une chose, de ce rebut ? Le regard ne tend-il pas à l’effacer, à l’oublier ? Et pourtant quel témoin exceptionnel et pour la société et pour chacun, de l’état actuel du monde ! À retenir aussi ces indices d’intensité très faible : ils parlent bas et il faut développer des capteurs très sensibles pour les percevoir. Ce que le matraquage obnubilant des consciences ne permet sans doute pas….
Éblouissement et conscience (Nicolas Pesquès)
Continuation de la lecture de La Face Nord de Juliau, huit, neuf, dix. Avec un petit retour en arrière vers la page 130 : « on ne séjourne ni dans l’éblouissement / ni dans la conscience. »
→ il y a d’infimes et rares moments d’intensité, d’éblouissement, qui peuvent s’accompagner de sidération qui empêche la mise en mots (mis à mort partielle on l’a vu). Peut-être que la sidération, dont le rôle défensif en cas de trauma violent a été souligné par les scientifiques, revient ici à protéger la force de ces instants-là. Pour cela aussi qu’ils laissent souvent un souvenir si intense, et qui contrairement à maintes autres souvenirs, ne se ternit pas progressivement à être trop sollicité ?
→ et d’aussi infimes et rares moments de pleine conscience, sans séparation ou division (notre lot pendant l’essentiel de notre temps), sans aucune boucle rétroactive, sans feedback, unité diraient peut-être les bouddhistes, non-séparation entre soi et ce monde. Sauf que la quête pesquienne ne me semble pas spirituelle mais artistique et ontologique.
Alors en effet, ni ici, ni là, on ne séjourne ! Pas plus qu’on ne séjourne aux enfers.
→ Long arrêt sur ces deux vers car ils expliquent bien aussi la démarche de l’auteur. Il doit revenir lui de ces enfers-là pour accompagner celui qui l’attend dehors (c’est-à-dire dans le livre) et il doit témoigner que si la « sep » est notre amputation quotidiennement réitérée, elle n’est pas absolue ni tout à fait permanente.
Traverser l’impossible ? (Pesquès)
« Serait-ce concrètement faisable / de traverser l’impossible / et de le retrouver intact /avec les traces de ce passage » (137)
→ comme souvent chez Pesquès, cette phrase impose en même temps son évidence et son impossibilité. Si on tente de la saisir, quand on croit la saisir, elle échappe, l’idée qu’elle commençait à faire naître s’efface, se met en doute elle-même. Indice sans doute que l’on est bien « sur zone » ! Parcours sur un fil mincissime au-dessus du vide. Dire ici qu’il a fallu, qu’il faut beaucoup de courage à l’auteur pour être allé jusque-là.
Simplicité apparente des moyens (Pesquès)
Ce qu’il fait faire au langage ? Rendre gorge… c’est très puissant d’autant que contrairement à tant et tant – sans doute plus faibles ou moins déterminés – il ne casse en rien la langue. La mise en page est simple, sobre, pas de jeux de typo, de blancs. Utilisation de mots ordinaires et utilisation ordinaire de la syntaxe et pourtant il aboutit à des propositions d’une immense complexité, totalement déstabilisantes « ni bonnes, ni mauvaises manières / des abois / des sauvetages de langue récusée / de colline rétablie » (139)
→ c’est peut-être dans ce sauvetage de langue récusée que git un des secrets. Récusée mais sauvée, condamnée mais repêchée. Et ce que l’on sauve ou repêche est souvent durablement transformé, non ?
Et l’on retrouve dans cette page 139 l’arrimage d’un verbe d’action (voir) et d’une double négation qui se déchasse d’elle-même : « voir ne pas ne pas »
→ On est à l’extrême bord du gouffre car « dicible : c’est-à-dire ayant atteint une limite du langage / le stade vaporeux de la disparition // y ayant établi sa négation » (140)
(→ souvent pensé à Wittgenstein en lisant Pesquès, mais me trompant peut-être dans cette association car je connais bien trop peu l’œuvre du philosophe)
→ et en effet juste avant la disparition, dans l’entrebâillement, par ce qu’on est là et qu’on tente de ne pas ne pas
couleur versus mots
« Avec la couleur c’est comme si on était d’emblée / dans un ordre qui se soustrait à la découpe des mots » (141)
→ s’immerger dans la couleur (caméléon ?) pour fuir la cisaille des mots (se souvenir de élire et tuer…), la couleur, une, entière ; les mots divisent, séparent de, descellent – couleur accueille, ne se divise pas. Mais voici soudain, page 141, une nouvelle formule énigmatique : « le tragique de la couleur / est que sa joie est tout de suite interne et intouchable »
œil de mouche
Trappes infimes, ouvrant l’asphalte, configurations géométriques dans l’espace – par transparence effacement des plans, pans glissant, cheminant l’obscur informant le clair – modestie du clair devant le fond – fusion, défusion, pluies ou rivières, peau touchée, oreille blessée sens dessus dessous d’un règne l’autre, œil de mouche