Ciel
plutôt gris, pluie latente, une quinzaine de degrés.
Lectures
Deux textes forts, Claude Favre, pour la revue Esprit sur la crise -
Jean Louis Giovannoni, une communication pour un colloque, sur poésie et sa pratique d’assistant social en psychiatrie
Giovannoni, l’autre, le même
« Comment entrer en contact avec la différence et l’altérité irréductible de l’autre sans le figer dans du même » ; l’autre et soi-même : « tous deux doivent être traversés par de l’étranger pour qu’ils puissent se rencontrer sans fusionner ni se confondre »
Jean-Louis Giovannoni, « La discontinuité dans la continuité », communication inédite.
→ souvent lisant les propos de Jean-Louis Giovannoni, pensé à Nicolas Pesquès. Sauf que, différence majeure et qui pourrait être une sorte de limite, pour moi, du travail de Pesquès, chez Giovannoni, il s’agit de l’être humain, qui me semble très absent du travail de Pesquès. D’un côté, l’expérience fondatrice y compris pour la poésie (il le dit très clairement) du côtoiement de cette altérité absolue et dérangeante qu’est pour beaucoup d’entre nous la maladie mentale, la folie… de l’autre, un paysage, un lieu, une colline, sans que soit évoqués il me semble, la dimension historique des lieux, le passage, l’interrogation d’autres êtres humains, à l’exception de Cézanne… mais je peux me tromper et il est possible qu’au fil des dix livres de juliau, cette présence soit attestée. Pas il me semble dans les dernières étapes.
Langue, entre deux (Giovannoni, Pesquès)
Giovannoni qui continue avec des remarques importantes sur la langue et là encore, il me semble, possible écho avec le travail de Nicolas Pesquès : « Langue unique de chacun avec laquelle il faut inventer un espace de rencontre et d’échange, un entre-deux qui parle d’une langue intermédiaire, une langue intime et désintime à la fois qui vous place dedans et dehors en même temps. »
→ je suis évidemment très sensible à cette idée d’entre-deux, que j’ai souvent reprise dans ce flotoir, ce que j’appelle parfois, à tort peut-être, une chimère, un espace de projection, territoire commun, où s’épanouit la rencontre, où s’affrontent les idées, lieu d’harmonie, de discorde ou de déchirure, selon les circonstances.
Giovannoni cite jean-Luc Nancy (article : « Rives, bords, limites (de la singularité) ») : « La limite est donc l’intervalle, à la fois écarté et sans épaisseur, qui espace la pluralité des singuliers, elle est leur extériorité mutuelle et la circulation entre eux. »
Continuité / discontinuité (Giovannoni)
… tel était le thème de la communication de Giovannoni dans ce colloque : « L’écriture poétique comme ma pratique d’assistant social, rencontrant des personnes souffrant de troubles mentaux, tous deux interrogeaient : l’appui ; le rythme ; le suspens ; l’arrêt ; la continuité ; le maintien, le contenant et le contenu… Mais aussi : la discontinuité qui offre de nouveaux possibles et qui est au centre de toute création, y compris celle de nos vies… De même l’inverse : le manque d’appui, d’installation, de lieu où poser sa valise ou se poser en soi ; la perte ou l’indécidable … Ou encore : le non-rythme, la non-inscription, l’impossibilité d’arrêter ou de suspendre quoi que ce soit ; l’obligé du continu sans aucune effraction possible ; la règle appliquée à la lettre et le vide sans fin… Etc. »
→ la question de l’appui, à la fois ce qui soutient et ce qui permet l’élan, la canne et le tremplin pour caricaturer un peu ma pensée. La question du rythme, des solutions de continuité. Cette étrange formulation de solution de continuité sur laquelle si souvent il y a contresens, interroge d’ailleurs beaucoup Giovannoni, qui s’en amuse, ou plutôt qui en joue, un peu à la manière féconde dont les enfants peuvent jouer avec certaines formules, certains mots… ; la vie n’est-elle pas plutôt dans le discontinu, là où le continu, ou prétendu continu se dissout ? Se troue ?
Écre seul
« Je m’étonne sans fin du langage » dit de son côté Nicolas Pesquès (173), montrant bien qu’il ne baisse pas les bras.
→ le langage et ses capacités, malgré tout, envers et contre tout, à offrir une lecture des choses et du monde, même si on a bien compris, lisant Pesquès et tant d’autres, que c’est pâle lecture, à mille lieux de ce qui fut dans l’expérience, car pâle écriture seule possible, ersatz d’ÉCRITURE, peut-être, ayant perdu une part de son aura et de son panache en route. Être écre seul, sans friture.
« C’est le "cul-de-sac" d’écrire » (174) : on avait bien relevé cette impression d’aller vers un mur, au cours du livre. Pas franchement une perspective et pourtant ce n’est pas une impasse. Il y a un espoir de crever le fond du sac.
Et pourtant, toute l’entreprise n’est pas, ne fut pas une mince affaire : « un quart de siècle et plus / qui aura été le détour le plus transitif pour ça / une colline » (175). L’auteur n’aura pas joué l’arme facile de la diversion, n’a pas cherché à se leurrer avec des sujets alternatifs. Non, une colline, un point c’est tout, un corps à corps « pour que le corps y croie »…
→ Qu’est-ce à dire ? « écrire incorpore » dit-il. Donc écrire la colline seule façon de la faire entrer en soi, de la faire exister ? Et il donne même sa méthode, généreusement : « se concentrer sur ce que les mots voient »
→ il faudrait tenter l’expérience, être suffisamment désoccupé de soi pour tenter de saisir les mots qui viendraient devant n’importe quelle chose.
Concrétion (Pesquès)
Idée d’une concrétion (179)
Qu’est-ce qu’une concrétion ? « Amas de particules solides se trouvant dans les roches ou les sols et résultant de la formation successive et de l'agglomération de particules nouvelles sous l'action d'agents physiques ou chimiques.» (TLFI)
→ et pourquoi concrétion ? « Pour ne pas faire unité » parce que « tel est le corps » et « telle est la longue phrase jamais écrite qu’on va clore ». Ne pas faire unité signifiant sans doute ne pas faire illusion, ne pas cadrer arbitrairement, ne pas gauchir le composite.
→ et ici comme en musique, amorce de la coda et un nouveau paradoxe, clore ce qui n’a pas été.
Ce qui vient (Pesquès)
« bruit de boue quand sort la phrase / comme née à l’emplacement de » (182)
→ écrire exclut, trie, tue (triture), c’est un enlèvement, c’est séparer au sens d’extraire, tirer au jour une part seulement, donc dénaturer.
Et jaune majuscule encore (Pesquès)
Oui, revient JAUNE, en une superbe séquence : « quand on regarde intensément / quand on s’acharne au cœur de l’éclat / on voit la nuit // JAUNE doit pouvoir être ce cri de joie noire » (183)
→ On n’est pas loin me semble-t-il du soleil noir de Nerval. Ce qui permet de souligner qu’il y a une forme de lyrisme, tendu, sombre, dans l’œuvre de Pesquès, ce n’est pas une œuvre intellectuelle ou froide, plutôt une œuvre qui brûle, une œuvre-genêt.
→ Fixer un objet en laissant se retirer le moi, voir l’objet perdre sa forme (très fortement projetée on le sait par le cerveau, image faite à petites proportions de la réalité et à grandes proportions d’une lecture par le cerveau expérimenté), le voir se dé-composer ; perdre le lisible du monde, écouter les mots qui viennent et qui voient : plus que noir, chaos apparent qui serait celui de la matière.
« Alors le silence bifurque et gagne la langue » (183)
→ et c’est sans doute parce qu’elle est imbibée de silence que parle la langue de Pesquès. On pourrait dire reprenant les propos de Jean-Louis Giovannoni qu’elle prend appui sur le silence, le vide. Paradoxe encore !
Suite en trois
ni murmures, ni puits avec mots et phrases, mais formes informes à informer et reformer – habillage partiel : fragments de peau, tenseurs d’os, bris de mots, concrétion.
Pur est vice, création puante – métis est doux, vivant, primesautier –
Propre est mort – bariolé, diffus et tendre, impropre vibre jusqu’à trouver son accord, tendre la main
L’entre est antre, autre et sombre, poche féconde, hors de soi, joie noire – hors d’autre, hors de soi, entre, léger cours, myriades d’infimes navettes de rive à rive : entre