Yves Boudier a proposé à Poezibao une note de lecture sur le livre meta donna de Suzanne Doppelt. Pour en respecter la mise en page, elle est ici proposée au format PDF à ouvrir d'un simple clic sur ce lien.
Yves Boudier a proposé à Poezibao une note de lecture sur le livre meta donna de Suzanne Doppelt. Pour en respecter la mise en page, elle est ici proposée au format PDF à ouvrir d'un simple clic sur ce lien.
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 10 février 2021 à 10h05 dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0)
De ce titre classique, on retiendra que le second élément n’est pas très présent dans ce recueil, alors qu’en revanche le premier possède une place capitale. Il y a presque un côté bestiaire assez inhabituel dans ce volume. En effet défile tout au long des pages une parade d’animaux de toutes sortes dont on retiendra le renard, le chat, la vache, le corbeau, le chien, l’abeille, la fourmi, le canard, la loutre, l’âne, le loup, l’ours, le renne, le singe et bien d’autres encore… Seyhmus Dagtekin s’attarde comme un fabuliste sur le rapport de l’homme aux bêtes, dans lesquelles il se reflète, il s’interroge et se reconnaît. Ne va-t-il pas jusqu’à les prénommer, agathe, élodie, béatrice, nora… (Les majuscules ne valant que pour les débuts de vers), ne sachant d’ailleurs précisément de quel animal il s’agit, même s’il est question de terrier ici, ou là de salive. Une première comparaison tient d’ailleurs à la faim et la nourriture lorsqu’il oppose
le vide de notre tête et le plein de notre panse…
Une deuxième apparaît dans les moyens, dans les outils à disposition :
Mains que tu n’as pas. Griffes quand tu les ronges. Dents quand tu les dévores…
Ou bien
Te sers-tu de ton bec comme louche, comme fourche, comme lame…
S’il aime donc évoquer les oiseaux Avec les ailes que vous risquez de rendre en cours de vol, il s’attarde également sur « ma grosse grosse araignée » :
tu cavales dans la peur
Comment te retrouves-tu parmi ces fils
Où cours-tu, où vas-tu ma paisible méchante douçâtre folle sur pattes…
énumération d’épithètes qu’il reprend quelques vers plus loin :
entre les pattes de mon adorable effroyable irritable intraitable araignée…
Ainsi aime-t-il les listes et suites qui s’engendrent, sorte de marabout ou shiritori :
Prédire l’avenir est un papillon qui vole et devient serpent
Serpent devient chameau
Chameau devient chauve-souris
Chauve-souris se dépouille de ses ailes
Devient loutre…
Tout le recueil est donc structuré par cet axe animalier, chaîne plus onirique qu’alimentaire, qui renvoie aussi bien au végétal qu’à l’humain comme un filtre particulier. À travers ses images de bêtes, Seyhmus Dagtekin parle de lui et de nous avec son regard global et son expérience cosmopolite.
Un chien n’est pas aussi sale que sa peau.
Jacques Morin
Extrait :
Écoute le son devenir clé et ouvrir les champs
Les vagues devenir pulsations et ranimer les ailes
Ecoute le son devenir abeille et voler de feuille en feuille
De toux en frémissements
Devenir main qui cueillera douilles et pétales
Mettra feu aux ailes et feuilles
Écoute les flots devenir sillons dans la terre
Regarde papillonner les sons dans l’espace de ta bouche
Les bulles éclater été devenir barques sur les vagues
Les barques devenir nids, les nids devenir gorges
Et pousser chants et charmes à ton passage
Ecoute le son devenir étreinte, devenir caresses
Et se laisser glisser loin de ta peau
Comme les olives qui gonflent
et disparaissent
sans avoir savouré la proximité de ta peau
Ces bulles qui enlèvent les fourmis
dérobent les épines aux roses sur leur passage
Qui fixent de leur regard les épines et les roses
Jusqu’à la disparition des paupières
Jusqu’à la dilution des épines dans le regard
Page 13
Seyhmus Dagtekin, de la bête et de la nuit, éditions Le Castor Astral, 2021, 104 pages, 12 €.
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 10 février 2021 à 09h51 dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0)
Après la note de lecture d'Isabelle Baladine Howald et les extraits donnés dans l'anthologie permanente, voici une autre note de lecture, signée Ariane Dreyfus, du livre d'Eric Sautou, Beaupré.
Pour respecter la mise en page de cette note, elle est ici proposée au format PDF à ouvrir d'un d'un simple clic sur ce lien.
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 08 février 2021 à 10h18 dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0)
« Maman », ne dit-il jamais
Il n’y a presque rien à dire, il faudrait juste recopier des pans entiers, les pans du tombeau fragile d’herbes et de papier que monte tant bien que mal Eric Sautou, autant que peut-être il le défait, à sa mère disparue.
Beaupré (Flammarion), qui suit Une infinie précaution (Flammarion) est un livre-lieu, un livre indissociable du lieu. Il y a là un lac, une maison, une véranda (celle du livre d’Eric Sautou paru sous ce titre chez Unes), un jardin, tout est vide, vidé comme de l’intérieur plus exactement. La mère de son absence a tout vidé, pourtant c’est bien là que le fils lui parle, essaie de l’entendre encore, essaie de se souvenir encore.
« Mourir ne se dit pas n’y pense pas tu ne meurs pas » : comme on dirait : si tu n’y penses pas, tu ne mourras pas. Tu ne serais pas morte, dit l’enfant dans son conditionnel de jeu.
Si je n’y pense pas, tu ne seras pas morte, mais cela ne marche pas dans ce sens parce que nous sommes de vieux enfants un peu moins innocents.
Le tremblement d’être est tel que l’on entend aussi bien la mère qui parle à son fils que l’inverse, chacun dit sa solitude, elle attendant son fils, lui sa mère une fois morte. On ne distingue pas toujours les voix qui se troublent l’une l’autre, troublent le souvenir et la lecture. Celui qui reste existe à peine et avec peine.
« C’est toute/ma vie qui n’est plus rien je n’ai plus rien je ne suis pas/un autre sans toi (n’ai pas fait autre chose)/l’un avec l’autre et s’en allant/parmi les fleurs (les fleurs) ». Cette maison, cette véranda, ce jardin « (Jardin ancien j’y mets le feu) », le lac, la balançoire (« vide »), les feuilles et ces fleurs, la rose rilkéenne tenue à bout de pudeur, comme dénuée de toute poésie et pourtant l’étant plus que jamais, tout est dit avec tant de délicatesse, de retrait presque, à mi-voix :
« Automne/automne /n’est plus rien/les mots que tu me dis/se perdent eux aussi/automne n’est plus rien/entends les fleurs automne/du cher amour plus rien ».
Le temps égrené ne s’égrène plus. En fermant les yeux vient le soulagement du souvenir, mais en les rouvrant plus rien… : « quelque chose de ton souvenir n’est déjà plus le même ».
Je me souviens alors du Journal de deuil de Roland Barthes, la première fois où il revient à l’appartement où il vivait avec sa mère « il n’y a aucun lieu de rechange ».
Beaupré comme lieu ne sera plus jamais non plus comme la rue Servandoni, il est muet.
Moins discontinu que le deuil vécu par Barthes, qui passe de pleurs à l’envie forte de vivre, celui qui est évoqué dans Beaupré est de l’ordre du fantomatique, une basse continue. Et les choses se défont.
« Je suis là, mot que nous nous sommes dits toute la vie » écrit Barthes, « toutes ces années toi et moi c’était pour la vie » et « tu étais là c’est pour la vie », écrit Eric Sautou, ce sont des mots si simples, un refrain de chanson pourrait-on dire, les chansons qu’on a dans la tête toute la vie, ces éclats de vérité… Ce sont les mots de l’enfant qui subit le choc intense de la mort, tel celui des plaques sismiques sous nos pieds. Tu ne pourrais pas mourir, tu n’es pas morte, si, tu l’es. Eric Sautou ne prononce jamais le verbe pleurer ni celui de larmes.
Maintenant ça va être : tu ne seras plus là pour toute la vie.
Pourtant « D’avoir été nous sommes » (La véranda), quelque chose qui a été si fort frémit encore dans l’air.
« Quel est ce lieu de chagrin tous les matins mon nom de mère, » qui parle ici ?... c’est la mère sans le fils, est-ce le fils dans le nom de sa mère, l’eau se trouble encore.
Peut-être aussi désir secret de prendre la place du mort, pour qu’il ne souffre plus (on pense ici à Mallarmé cherchant à éviter le savoir que pourrait avoir eu son fils Anatole de sa propre mort à 8 ans). L’enfant ne peut pas être vieux mais le père ou la mort peut dire :
« Mon vieil enfant ce que tu me demandes » … et lui l’ancien enfant maintenant vieillit aussi « et je vieillis regarde », puisque vieillir s’entend peu mais se voit implacablement.
Beaupré paru chez Flammarion est annoncé comme le dernier livre du cycle consacré à la mort de la mère. C’est un livre bouleversant de simplicité, qui me rappelle La première année (Inculte) de Jean-Michel Espitallier, écrit à la mort de sa femme Marina : « Personne n’est donc jamais revenu ? Même cinq minutes ? Même quelques secondes ? Le temps d’une étreinte ? Un dernier mot ? Juste un baiser ? Ceci est une requête). »
Les deux livres sont extrêmement différents mais chacun aborde cet insupportable Nevermore en écrivant sur une crête si mince.
L’autre soir je regardais un épisode d’une série où une adolescente part dans le désert avec, sur elle, une photo de sa mère (disparue depuis peu) et elle petite dans le désert. Elle ne trouve pas, y passe des heures. A la nuit tombée la lune éclaire un creux entre deux massifs de ce désert. C’est peut-être là. Elle dit alors « Maman ».
Comme la petite fille de Cria Cuervos, le film de Carlos Saura, dont la bouche chuchote presque sans voix « maman maman maman » dans l’obscurité.
Eric Sautou ne le prononce jamais mais on l’entend tout le temps…
Comme nous le disons sans doute tous, enfants ou vieux (peut-être pas entre ces deux périodes), dans les moments de détresse, de solitude. Mais nous oublions que les vivants avant d’être morts eux aussi prononcent peut-être le nom de leur enfant, pour qu’il vienne les voir, pour qu’il les appelle, pour qu’ils s’en souviennent. Retour de l’appel et du silence auquel nous n’avons pas fait assez attention.
Beaupré est empreint du silence infini qu’ouvrent en nous la question de la mort mais aussi la question de l’amour, avec une infinie précaution.
Isabelle Baladine Howald
Eric Sautou, Beaupré, Flammarion, 2021, 120 p., 16€.
Poezibao publie aujourd'hui deux notes de lecture de ce livre, celle d'Isabelle Baladine Howald, ci-dessus et celle d'Ariane Dreyfus. Sont également donnés de larges extraits du livre choisis par l'une et l'autre.
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 08 février 2021 à 09h58 dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0)
Avec une prédisposition manifeste pour les formes et la lumière incidente sur elles, plutôt que pour la couleur, Alexandre Mare épouse en mots les gestes et courbes d’une sculpture, d’un objet ou d’un corps, les tracés d’un dessin, le clair-obscur d’une photo-souvenir, et révèle le guetteur taiseux qu’il est depuis son « enclos de Rouen ».
« entre deux immeubles
entaille sans ombre
sans rituel, c’est la subduction
des empreintes de l’attente »
Quelle qu’elle soit, il est toujours très difficile de traverser une matière écrite, une matière qui est intériorité, sans se dilacérer aux significations. « geste analogue » est un livre d’écrits comme l’annonce son auteur dans le titre, non de poèmes (bien que les textes soient pour la majorité d’entre eux versifiés).
J’ajouterai que « geste analogue » est aussi un livre de non-écrits, de véritables absences qui séparent et font se percuter pour mieux tanguer les événements (quoi d’autre sinon l’absence (nous) percute ?), ces petites épiphanies « écrites », élues par son auteur, davantage par défaut que par surabondance.
La matière écrite d’Alexandre Mare rehausse, au sens de la peinture, ce qui s’évanouit et n’est voué qu’à s’évanouir. Une nostalgie rayonne, sans en faire de trop, de page en page, les mêlées d’épidermes, de corps, de vies [déjà] antérieures comme une combinaison chimique qui se joue de l’air et du jour, n’existent que dans leur évanouissement immédiat (se souvient-on aussi de la notion de « présent fugitif » chère à Olivier Cadiot), accentuée parfois par l’omission des articles ou encore par des ellipses, d’où sans doute le fantôme du réel qu’il nous reste immuablement écrit, gestualisé dans le texte et ça et là prolongé dans la suavité des encres tout en nuances de gris de Jérémy Liron.
Mathieu Nuss
Alexandre Mare, geste analogue & autres écrits, éditions La Nerthe, 2020, 82 p., 12€
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 05 février 2021 à 10h14 dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0)
Une enfance - ses dix premières années - africaine (Ghana et Cameroun), pour ce fils de chirurgien protestant expatrié ; un dégoût rapide des grandes villes, des succès intellectuels et des carrières sûres. Une sous-utilisation maladive de ses diplômes d'études (histoire de l'art, sciences politiques), pour vivoter comme journaliste culturel. Un renoncement complet à toute publication de ses poèmes (et quasi-complet à l'exposition de ses dessins) : aucune vanité sociale (la vanité spirituelle, elle, ne regarde que Dieu) : il voulait qu'aboutisse d'abord ce qui serait alors reconnu ou non. Un travail expressif incessant (plus on œuvre, plus donc on change sa propre substance, plus on est épargné de devoir se rencontrer le même, et la hantise de retomber sur soi, de s'assumer tel quel, d'avoir à recroiser le spectre d'un soi non-réélaboré, anime son agenda de fuite, mêlée à une nostalgie invincible à l'égard d'une première période de lui-même sauve de toute honte). Une installation début 2000 dans la montagne varoise, et quelques mois plus tard, un suicide à trente-sept ans.
L'estime naturelle de soi n'est en effet pas son fort. Le bestiaire de sa culpabilité (de sa si étrange gêne d'avoir abouti à l'homme qu'il est ?) parle de lui-même : mouche (p. 30), "j'étais pris dans le flux du jour comme une mouche dans du miel" ; taupe (p. 47), "la taupe de l'abjection creuse en moi ses galeries suppurantes, et je ne parviens pas à l'arrêter" ; chien (p. 144), "toujours un chien nous suit. Il porte entre ses crocs notre enfance lacérée" ; serpent (p. 145), "le serpent de la honte m'enserre dans ses anneaux" ; araignée (p. 149), "il y a une araignée en moi, qui se nourrit de moi. C'est l'araignée de l'angoisse. Mais à la longue je serai plus forte (sic) qu'elle. C'est moi qui l'assimilerai", et, page suivante, "l'araignée se tient en son centre, comme le dieu en nous, impassible, les pattes rangées en ordre de bataille, attendant sa proie qui ne peut que venir. Les proies viennent toujours vers qui sait les attendre".
Il se croit tout au plus digne des incessantes mises à l'épreuve qu'il rencontre, et tout juste capable de les transposer en un monde verbal et pictural où l'échec est moins tout de suite fatal. Il transpose ainsi (p. 33) son secret le plus douloureux en une "feuille antédiluvienne" - plusieurs centaines de millions d'années - que lui tend en rêve un étranger, peut-être contemporain d'elle ; il transpose l'inexprimabilité de ce qui l'accable (et le tuera) en un survol inarticulé par la pensée de son propre langage ("C'est alors qu'il se rendit compte qu'il était devenu muet : ses lèvres ne parvenaient à former aucun son distinct, signifiant. Sa pensée même ne se scindait plus en termes séparés. Autrement dit, elle ne battait plus des ailes pour se mouvoir, mais se contentait de planer, tel un aigle se servant d'un puissant courant d'air", p. 109). Il transpose ses désastreux appuis pris hors du réel en une "plaque de verre" censée le porter dans sa nage, qu'il fissure et brise dès qu'il se soutient d'elle (p. 76) : "maladresse foncière", par laquelle il se sent "subtilement proscrit".
Transpositions somptueuses, car c'est un homme dont la parole a des facilités géniales. Pour exprimer l'allègement subit de la présence au monde, "les bruits glissaient dans le lointain, pareils à des trains de feutre" (p. 24); pour justifier une plus confortable confiance en l'inlassable devenir, il note (p. 47) "l'ample et doux bourdonnement de la mouche du temps"; pour fixer en cinq mots un abandon béni (p. 156) :"La chute/ouvre le puits"; pour calibrer exactement le seuil du surnaturel (p. 97), "la cloche de l'espace terrestre est le battant de celle de l'espace céleste"; pour évoquer son enlacement d'une source commune du monde et de soi (p. 73) "un vertige positif, de ceux, si rares, qui amènent à se rendre, à pactiser, à tendre les bras et à serrer contre soi le moyeu invisible d'où rayonnent les fleuves et les âmes".
Source commune (informe et pouvant être sans devoir advenir) de tous les événements et formes, unité indivise de la présence, dont ses rêves splendides le font comme bénéficier - directement, physiquement (là où la veille la séparait en autant de figures qui s'entre-déchirent, et de contraires qui se hérissent). Ici, (p. 114) des évadés d'un camp de concentration échappent à leurs poursuivants en se laissant grimer en clowns par des hôtes inventifs ; là, (p. 145) le rêveur venu parlementer dans la tente d'un chef ennemi, découvre avec lui, en sortant, leur paix faite, toute l'armée adverse traîtreusement exterminée, et le rêveur alors, vainqueur odieux à lui-même, jure à l'unique survivant d'en face n'avoir en rien délibéré sa félonie ! Dieterlé a l'onirisme fulgurant d'un Bruno Krebs, et la prudente profondeur d'un Vincent la Soudière : dans ses admirables songes, la vie est fermée à l'interférence, l'infinité personnelle d'un cerveau approvisionne toute la scène des présences, le hasard même est rendu familier par l'entre-dépendance passée, secrète, des causes qui s'y entrechoquent.
Traqué par une volonté unitive (qui, nettement mystique, comme le montre Yves Leclair dans sa préface, l'aura comme vidé des ressources normales du monde), ce poète n'a pu supporter la vie qu'en s'épuisant à "relier" le Tout à lui-même ("tel un navire démâté se complaisant dans sa dérive, mon regard impatient file absurdement au-dessus des choses et des êtres, inattentif à leur anxieuse demande. Car ils sont en attente, oui, en attente de celui (ou celle) qui les reliera, leur donnera un sens, un vêtement pour couvrir leur nudité frileuse, abandonnée" p. 52). Dans si sa singulière œuvre dessinée (on trouvera aisément sur Internet à la méditer, ici par exemple), comme cette mappemonde posée sur une selle de vélo, ce drôle de roi dont un fin pendule pend de la couronne, cet infirme posé entre deux grandes roues comme sur un "fauteuil" disparu, ou ce phylactère vomi comme une sorte de chyme sonore, tout là aussi vise frénétiquement à répondre à tout - mais dans l'entrepénétration forcément évasive de tous les membres de l'équipée cosmique, adieu bien sûr, montrent ses dessins, adieu à la durée aimable, à la symétrie, aux fondations, à la verticalité garantie ! Magnifique et terrible effort de transfiguration d'un poète-peintre qui arrêta d'être présent faute d'arrêter la présence.
Marc Wetzel
Nicolas Dieterlé, Journal de Baden, préface d'Yves Leclair, Arfuyen (Les vies imaginaires), 180 pages, janvier 2021, 16 €
Lire cette présentation de Nicolas Dieterlé sur le site de l’éditeur Arfuyen
Extraits :
"quand je l'aperçus, la petite fille se tenait au milieu du chemin, pleurant et criant. Elle était attaquée - je le vis à l'instant même - par une tête de chien, oui, une tête-de-chien, sans corps, et même sans cou, composée seulement des oreilles, du long museau aux crocs acérés, des yeux étroits et durs, des tempes de pierre. La tête sautait sur elle-même, comme en une danse ou une transe, devant la petite fille paralysée, et, à intervalles réguliers, bondissait sur sa victime pour mordre en plein dans son visage pur, délectable, d'une fraîcheur de primevère. Je ne pus supporter plus longtemps ce spectacle. Je courus vers le tortionnaire et lui appliquai des coups de pieds nombreux et vigoureux qui provoquèrent sa fuite. Puis, je pris la petite fille dans mes bras. Elle portait sur ses tempes des blessures pareilles à des sillons d'où s'écoulait un sang vermeil : on eut dit le jus suintant d'une grappe de raisin foulée ..." (p. 27-28)
"deviens sans forme, mon enfant...ne sommes-nous pas, en ce monde, cloué à la forme comme à une croix ? Tout nous est forme. Cette table, cette chaise, cet ordinateur, ces caractères, ce verre, cette clé ..., tout crie, hurle la forme, et sur son chevalet nous sommes étendus et ligotés, comme des suppliciés..." (p. 85)
"voici le crabe dans sa camisole minérale. Ses yeux sont presque invisibles. Ses pinces énormes ont des délicatesses de diamantaire, de joaillier. Ses antennes sont des herbes durcies. Il marche obliquement, comme il est nécessaire de le faire quand on courtise la grande mer qui est inapprochable directement, tous les chercheurs et les adorateurs de son Être le savent. Le crabe fait partie de ces adorateurs, sa rudesse apparente cache un feu liquide qui l'attire sans fin vers les eaux infinies" (p. 93)
"il y a dans mon âme un trou
par où glissent infiniment
les vents de l'incertitude.
je veux le combler.
je m'y acharne. J'y dépose des pierres, des cristaux,
des hirondelles de mer, des arbres à la tendre
chevelure. Rien n'y fait.
le trou est toujours là.
il baîlle avec effronterie.
il est petit, presque indiscernable.
par lui pourtant la plaine de mon être
- à l'origine douce et fertile -
est vouée à un desséchant chaos" (p. 130)
"les êtres les plus divers s'agglutinant forment un miel sombre où le dieu plonge sa main avide" (p. 141)
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 05 février 2021 à 10h03 dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0)
Sous-titré poésie et féminismes aux États-Unis, précédé d’un préambule d’Audre Lorde qui interroge leurs rapports aux États-Unis et en France et d’un essai de Jan Clausen, Je transporte des explosifs on les appelle des mots est une anthologie bilingue présentant l’œuvre de « 24 poétesses féministes étatsuniennes ».
Dans Un mouvement de poétesses : pensées sur la poésie et le féminisme, Jan Clausen évoque le rôle catalyseur et libérateur de la poésie féministe au sein du mouvement et de la société à travers sa tradition, ses conditions matérielles, et sa portée spécifiques. Du Réveil à L’alternative du séparatisme culturel jusqu’à ses Présupposés, elle montre combien, en échappant à la perspective binaire du divertissement et du slogan, à l’autocensure, ses Possibilités poétiques dépassent le cadre strict préalablement délimité.
Dont acte, avec l’anthologie qui suit et constitue la majeure partie du recueil. Publié dans la collection Sorcières de Cambourakis, traduit de l’anglais (États-Unis) par Oliv Zuretti, Meghan McNealy, Charlotte Blanchard, Gerty Dambury et le Collectif Cases Rebelles, intitulé Nous n’étions pas censées survivre (en hommage à Litanie pour la survie d’Audre Lorde), ce recueil réunit 34 poèmes incontournables, « taillés dans le roc des expériences de nos vies quotidiennes » d’une façon si magistrale qu’un seul suffirait à justifier ce ouvrage et à dynamiter tout l’édifice patriarcal par sa charge poétique et réelle.
« Eh bien, je meurs, étouffée ce soir par cette désespérance
par ce poids mort de devoir lutter même avec
ces rares hommes que j’aime et dont je me soucie moins chaque jour où ils me tuent.
Comprenez-vous ? Je meurs. Je deviens folle.
Vraiment. Pas de métaphore poétique.
J’ai des visions de minces filets arc-en-ciel
comme des toiles d’araignées partout sur ma peau. »
(Monstre, Robin Morgan, p.93)
Entre tous il y a ce cri du Monstre de Robin Morgan, qui parvient avec une clarté rare à démont(r)er toute l’étendue de l’oppression. Le poème flottant, non numéroté, d’Adrienne Rich (« quoiqu’il arrive, il y a ça »). Les restes d’Assata Shakur, qui rappelle certains titres traduits par Sika Fakambi pour Corp/us, où revient à la fin de chaque strophe cette question qui n’a rien de rhétorique : « qu’est-ce qu’il reste ? » Un bon exemple, de June Jordan, qui (d)énonce la terrifiante réalité du viol subi, rendu dans le Pouvoir d’Audre Lorde qui use de cette « abolition du surmoi » (que j’évoquais au sujet de Monique Wittig en reprenant ses mots) comme d’« une arme (une méthode) précise pour s’attaquer à l’idéologie ».
« et tandis que je la battrai à lui faire perdre connaissance et
mettrai le feu à son lit
un chœur grec chantera sur un rythme de ¾
‘Pauvre chose. Elle n’a jamais blessé une seule âme. Ce sont
Vraiment des bêtes.’ »
(Pouvoir, Audre Lorde, p.123)
À travers tous et toutes (parmi lesquelles de nombreuses activistes), il y a la misogynie, le racisme, la violence qui perdurent, qu’elles endurent. Le silence et les cris, l’écrit quand tout cela se (dé)lie. La révolte sous-jacente, surgissante, le courage et le désir. La liberté, le corps — physique, social, lesbien. Les blessures les césures les scissions. L’intersectionnalité des luttes, incomprise. Le combat mené, dénigré par celles ou ceux qui n’en mènent aucun. Le regard féminin, jugé réducteur par ceux qui jugent, sous des prétextes universalistes, que l’autorité masculine doit l’emporter. La nécessité et le mérite qu’il y a à traduire tout cela, et le sens et le son (Don’t Call Me Sir Call Me Strong / Ne m’appelez pas monsieur appelez-moi puissante, Kitty Tsui), rendus d’autant plus appréciables par cette édition bilingue en français et En bon anglais.
« Nous écrivons des poèmes dans nos essais
Et des essais dans nos poèmes.
Nous ne confondons pas la forme et le contenu.
Nous les fondons, voyez le fil de soie et le cordon qui s’entremêlent. »
(En bon anglais, Nellie Wong, p. 169)
Subjective et choisie, au même titre que les titres de cette anthologie, cette note n’offre qu’un aperçu de la richesse et de la cohérence de ce très beau recueil (complété par un index et des notices bio-bibliographiques) qui invite à aller plus loin, tire son nom du poème Scène au hijab, n° 7 de Mohja Kahf et se termine par le Chant de combat de Z’étoile Imma qui conclut : « et ce poème n’est pas un attentat suicide parce que la vérité ne peut jamais mourir. »
Eric Darsan
Collectif, Je transporte des explosifs on les appelle des mots, Sorcières, Cambourakis, 2019, 208 p., 22€
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 03 février 2021 à 09h35 dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0)
Si Karina Borowicz, originaire du Massachusetts, s’est fait une place dans le monde anglo-saxon, elle est toutefois peu connue dans l’Hexagone, peut-être parce que le public amateur français – dans la lignée du Bureau sur l’Atlantique d’Emmanuel Hocquard – s’est tourné vers une autre des nombreuses formes que prend la poésie américaine. Il est donc heureux que Cheyne ait récemment accueilli une édition bilingue des deux recueils de Karina Borowicz – The Bees Are Waiting (2012) et Proof (2014) – ainsi que quelques textes inédits, le tout dans une traduction de Juliette Mouïren.
Ce qui frappe d’emblée dans cette poésie, c’est le rapport au monde qu’elle instaure : dans le réel le plus simple et le plus quotidien, elle repère ce qui fait brèche, ce qui fait signe vers autre chose. Tel est son programme : we’re searching for anything/that remains of holiness/something sudden and unexplainable (p. 24) – il s’agit donc de retrouver une essence magique du monde où chaque chose ferait sens, serait transparente (this is salty…/this is sweet, p. 60) et irait même jusqu’à revêtir une forme légendaire : ainsi le pouce noirci d’un cuisinier de rue devient-il l’ouverture vers une vie mystérieuse (his thumbnail black and peeling/an injury from the other life/people passing don’t imagine he has, p. 58) pour s’inscrire dans un réseau de figures humaines qui se répondent les uns aux autres, tels des personnages de conte traversant la vision de la poète.
À ce cuisinier de rue fait écho l’homme de l’« Observatoire » (p. 54) qui regarde les passants depuis sa fenêtre ; de même, le chant de l’arrière-grand-mère dans le poème liminaire « Tomates de septembre » (p. 15) est repris une vingtaine de poèmes plus loin dans « Route de campagne » (p. 61), où un homme se souvient de l’air que sa mère chantait. C’est d’ailleurs souvent dans l’univers familial que le tissu de relations se condense, comme s’il s’agissait là du point nodal des multiples légendes : les générations s’y entremêlent en un amas de voix qui cherchent un sens, une direction (a crowd of voices and hidden/fires and the searching/red line of a compass, p. 28), et c’est justement de cette masse d’arrière-fond qu’émerge – sudden and unexplainable, souvenons-nous – le sens du monde, loin des gleaming artifacts (p. 62) qui en brouillent la compréhension.
La méthode poétique qui préside à la redécouverte du sens est finalement assez claire : there’s too much distance in the world (p. 48) ; le texte est donc l’endroit où se (re)tissent les liens, à l’image de la section « The Faces of Strangers », qui fond différentes langues et cultures en une suite de poèmes parsemés de mots étrangers sonnant comme la promesse d’un monde magiquement uni – pourtant mis en péril dans le second recueil, Proof, plus sombre, plus crypté et chaotique.
Malgré quelques lourdeurs et inexactitudes ponctuelles, la traduction de Juliette Mouïren est plutôt fidèle et efficace ; on ne peut que saluer son initiative d’avoir traduit ces deux recueils de Karina Borowicz (et de les avoir accompagnés d’une courte préface fort intéressante). Ce que nous donne à découvrir cet ouvrage, c’est une voix douce, intime, qui chuchote : une voix qui, à la fin de Proof, se mêle à d’autres – comme celle d’Emily Dickinson – et qui, peut-être, rappellera aux lectrices et lecteurs francophones celles de Guy Goffette et Axinia Mihaylova.
Stéphane Lambion
Karina Borowicz, Tomates de septembre, Cheyne éditeur, 2020, 176 p., 24€
(Extraits)
(The Bees Are Waiting)
Street Food in Beijing (p. 58)
A line of skewered seahorses
steaming to transparence
in a dented pan
faceted bodies the size of a finger
profiles tiny
as if carved with a pin
each death described
by the tight or loose curl of a tail
in the quilted jacket that marks a villager
a man tends them
smoke from his cigarette
swallowed by the quick blooms of steam
he turns the sticks
his thumbnail black and peeling
an injury from the other life
people passing don’t imagine he has
more and more these days
it slips even his mind
in the delicate tea-colored darkness
infused with neon
Cuisine de rue à Pékin (p. 59)
Une rangée d’hippocampes embrochés
cuisant à la vapeur jusqu’à la transparence
dans une casserole cabossée
corps facettés de la taille d’un doigt
profils minuscules
comme sculptés avec une épingle
chaque mort décrite
dans l’enroulement contracté ou lâche de la queue
vêtu du manteau matelassé typique des villageois
un homme en a la charge
la fumée de sa cigarette
avalée par les fugaces fleurs de vapeur
il retourne les brochettes
l’ongle de son pouce noir et dédoublé
une blessure de l’autre vie
que les passants n’imaginent pas qu’il ait
de plus en plus ces derniers temps
ça lui échappe à lui aussi
dans la délicate obscurité couleur de thé
infusée au néon
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Rédigé par Florence Trocmé le lundi 01 février 2021 à 09h20 dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0)
Régis Lefort a proposé à Poezibao cette note de lecture du livre d'Yves Charnet, Chutes.
Pour en respecter la mise en pages, et la rendre plus facile à imprimer ou à enregistrer, elle est ici publiée au format PDF, à ouvrir d'un simple clic sur ce lien.
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 01 février 2021 à 09h18 dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0)
Cassandre est l’un des surnoms, avec Salomé et Messaline, que le père de l’autrice choisit pour sa fille. C’est la voix de ce prénom issu du monde tragique qui tire aujourd’hui « à bout portant ». Quelles seront ses armes, ses cibles, et peut-être ses victimes ? Les hommes, les amants, les pères, les fils, les oncles, les amis, les maîtres, les lecteurs, et leurs pendants féminins ? Notre futur à tous ? Cette Cassandre, en tout cas, porte en sa voix toute une série de personnages féminins dont ce livre va narrer, en des « phrases liquides », gestes et postures, déceptions et aventures, sacrifices et agressions. C’est comme s’il s’agissait de raconter un concept féminin à partir des figures suivantes : fillettes, jeunes filles, Barbies, majorettes, revenantes, somnambules, cantatrices, actrices, poupées, princesses, sirènes, sorcières, mères, saintes, épouses, concubines, héroïnes tragiques… La religion et le conte, le cinéma et les séries, la pop et la variété, les années soixante-dix et les années quatre-vingt, la tragédie antique et la poésie victorienne, fournissent des images et des stéréotypes féminins que Sandra Moussempès cite comme autant de doubles à travers lesquels elle se dévoile tout en restant dans l’ombre de ses sœurs. Si l’autrice rend hommage à une culture populaire, acidulée, pop, et souvent rose bonbon, elle ne la sépare jamais d’une culture plus savante, incarnée ici par Marie Shelley, Emily Dickinson, Virginia Woolf, Sylvia Plath ou encore Elisabeth Barrett Browning — « Il faudra lire et relire les poétesses marquées à vie par le vide/C’est le seul vers solitaire que je régurgite ici ». Ces deux mondes sont en fait bien plus proches qu’on ne le croit, et fonctionnent en miroir l’un par rapport à l’autre. Le féminin et le masculin les traversent, ainsi que l’amour du jeu, du travestissement, le goût des mots et la sublimation de la surface par le reflet des apparences. L’art majeur doit beaucoup à l’art mineur, l’art mineur se nourrit des arts dits majeurs. Sandra Moussempès montre en tout cas que cette partition gagne à être mixée et recomposée. « Il a fallu recoudre les deux miroirs ensemble/Pièce majeure de ma nouvelle garde-robe ».
La femme n’est pas toute, disait Lacan, et c’est heureux… Car c’est depuis le manque (1) et la faille qu’elle chante, invente, et met en scène des « musées imaginaires ». « Ma vie nage à côté de la réalité dans un flacon de naphtaline ». Elle fictionne en effet une vérité provenant de songes éveillés qui découpent un autre réel. Que veut la femme ?, poursuivait Lacan. Sandra Moussempès ne perce certainement pas le mystère, mais elle raconte que « ses » femmes craignent et désirent l’effacement tout à la fois. Elles effacent et se laissent effacer, certes, mais pour mieux revenir, ressurgir, et faire réapparaître ce qu’il y a d’inapaisé et d’inapaisable en elles comme en l’Autre. Restituer les traumas insaisissables (2), traquer les agressions, exposer les rapports de force et de soumission, c’est peut-être ce que visent ces poèmes-scripts, qui pourtant ne s’arrêtent pas à une telle collection d’inquiétantes robes de sang. Car si on trouve des « morceaux d’hommes » dans certaines femmes, et si les mères hachent menu leurs filles devenues mères, on repère également des morceaux de femmes dans bien des hommes. L’amour et la filiation fragmentent les identités et les êtres, comme la poésie fragmente la prose, la redistribue pour la monter sur la page. Cette dernière se coule ici dans la forme d’un verset — une ligne horizon qui suspend toute ponctuation finale, exposant ainsi une certaine logique de l’absence et du flottement. Quelque chose s’échappe toujours du poème, certes. Mais le poème, lui, n’échappe jamais à sa fragile nécessité, « ligne de vie autour de mes chevilles » à partir de laquelle on avance tout en dansant.
Anne Malaprade
Sandra Moussempès, Cassandre à bout portant, Flammarion, 2021, 168 p., 18 euros.
1. Un poème de la section « Épouses et formes de décibels » s’appelle ainsi « Auto-biographie du manque ».
2 « Si des jambes sans jambes se contorsionnent/Traumas friction devient table de boucher ».
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 29 janvier 2021 à 10h34 dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0)