le mystère de l’immédiateté (lecture de Nicolas Pesquès, 6)
« Les mots inventant l’écartement du silence pour tomber dedans »
(64) : là encore ce très curieux, presque paradoxal alliage du concret et
de l’abstrait, et aussi la capacité d’une formulation plutôt abstraite à
susciter des images très concrètes. Derrière ces mots s’ouvrent des
associations, neige, étrave, lèvres, étale fendue par la « lame phrasique »
(déjà citée) d’une carène. On peut reprendre, relire la phrase plusieurs fois, elle
a cette étrange faculté d’être limpide et en même temps de se dérober, d’être
simple mais d’ouvrir des gouffres.
C’est autour du « mystère de l’immédiateté » (66) que tournent bien
des pages, sinon tout le livre. Mystère de l’immédiateté et impouvoir à l’élucider
et plus encore à le formuler.
Il semble aussi qu’il y ait chez N.P. une visée fusionnelle et quand il parle,
en termes parfois tellement amoureux, de la perdrix, on se demande si p. n’est que la perdrix ! Mais peu
importe. Fusion et non identification, il n’est pas la perdrix, ni la colline,
ni le jaune mais il tente de fusionner, tend à fusionner avec eux « nous
follement fleuve, follement unis, disparaissons dans la cascade frontalière
comme si nous étions consommés » (68). N’est-ce pas là une somptueuse
description de l’amour ?
« Ne pas comprendre est une initiation » (72), initiation que propose
ce livre, qui semble travailler sur une impossible déliaison des mots et de la
pulsion à comprendre (cette dernière variable chez l’être humain, sur une échelle
qui va de ″intensité maximale″ à ″absence totale″). Renoncer à comprendre,
renoncer à traiter un phénomène, perdrix
par exemple, avec des mots. Accepter la double défaite de la pensée et du
langage dans cette confrontation à l’immédiateté. Là s’ouvre sans doute un des
chemins de la poésie.
Apparition (logique) p. 77 du mot border-line,
en italique, dans un champ lexical envahi par la frontière, la limite, la
bordure, le franchissement.
Il y aurait aussi ici, cachés mais agissant, des échos significatifs des
découvertes de la physique du xxe
siècle. Et sans doute singulièrement de l’expérience du chat
de Schrödinger : « Intégralement veut dire que dans un état la
vie est possible et que dans l’autre la mort n’est pas nécessairement son
contraire » (78)
Est-ce à dire que ce que j’appelle l’aporie de ce livre est un écho des
contradictions introduites dans la bonne vieille logique par les découvertes d’Einstein
& co. On est en tous cas, de l’aveu même de Nicolas Pesquès, confrontés au problème d’une « intelligence
maltraitée par l’indocilité de l’apparence ».
Clore pour l’instant par cette merveille : « nos âmes sont réellement
dans nos visages, nos âmes dont le bouillonnement s’est figé » (78)
Lecture de La Face Nord de Juliau, V :
1, 2, 3, 4, 5
« Œuvre dévorante » : lecture
de Pierre Le Pillouër, 6
Dans ce ″journal de lecture″, faire le relevé de ces « sensations »
très particulières, de ces changements de polarisation intérieure qui se
produisent lorsque l’on change de livre. Quitter Pesquès et prendre conscience
qui si son livre éblouit, il n’accueille pas, il donne à voir, à comprendre, à
jouir le lecteur n’est pas partie prenante de la réflexion de l’écrivain. Cela
se révèle par contraste avec Trouver
Hortense qui donne l’impression d’inviter ce même lecteur à participer à l’enquête
menée par Pierre Le Pillouër au sein des Illuminations.
Lui aussi a choisi un objet singulier, lui aussi se confronte à cet objet et
durement, aux limites de la folie. Mais il donne le sentiment d’embarquer, de
façon très humaine, son lecteur à bord, auteur et lecteur dans le même bateau. Il ouvre la porte de l’identification
pour quiconque tente de faire son petit boulot de critique, avec l’aiguille doute/confiance oscillant
spasmodiquement !. Ce mouvement-là, Le Pillouër le décrit parfaitement et
il dévoile avec courage ces montagnes russes entre ″pavanage″ et flagellation,
entre « inspiration furieuse, envie d’écrire et effondrement dépressif »
(72). Il met en évidence la prise de risque immense qu’a constituée pour lui
cette traversée au long cours des Illuminations :
car « tant pis [...] si des voix me transvasent, c’est cette puissance-là
que j’utilise et lance au travers de la forêt d’Arthur : déchiffrage,
défrichage, les petits travaux à la lisière ne me suffisent plus » (57).
En plus de ses autres qualifications telles Tombeau d’Arthur ou roman policier,
voilà qu’on découvre qu’Hortense
(passe et repasse, à tort ou à raison, celle de Roubaud !) est aussi un
roman d’aventure (sans s).
Au milieu du travail à même le texte, les mains dans l’huile, de nouveau des
pages autobiographiques où Pierre Le Pillouër explore sa folie-Rimbaud, qui va
jusqu’à le faire sortir de la route (très réellement) au grand dam des dames de
son entourage qui ne parviennent cependant pas avec leurs « bourdonnements »
à « couvrir la douce et violette montée des sons du texte ». C’est
non seulement une expérience de lecture mais la prise de pouvoir d’un livre sur
une vie ! Les Illuminations :
« œuvre dévorante » (l’expression est de Rimbaud)
Et voilà Pierre qui s’arrête PILe sur les calCULS, après avoir donné une
époustouflante leçon de psychanalyse se concluant par ce conseil : « il ne faut jamais défier le paranoïaque
en lui suggérant : quelqu’un cache
quelque chose quelque part ». Décidément Rimbaud d’Erange ! Et la
liste des qualifications du livre s’enrichit de « manuel pour infirmier
psychiatrique ». Alors sus aux « culs disséminés dès les premières
pages », analyse textuelle fouillée à l’appui et le lecteur cette fois
espère découvrir un libelle érotico-scato-pornographique (« ars
celare/exhibere artem »). Remarquer à ce propos que très souvent Le Pillouër
emploie le terme de traducteur :
il ne lit pas, il n’explique pas, il ne décortique pas, il n’analyse pas
Rimbaud, il le traduit. Se souvenir
peut-être qu’il est l’auteur de plusieurs Craductions
de divers auteurs.
Il s’agit de « zoomer au télescope la chevelure des comètes tout en
pinaillant jusqu’à l’obscénité les minusCULes trous noirs de cet espace
sidérant »(67). Mine de rien, l’exégète fait un boulot nickel, il ausculte
le texte sous différents angles, avec différentes grilles de lecture,
alchimique, ésotérique, érotique, biographique, etc. Sur fond de doute
permanent, récurrent, dont l’expression s’emmêle intimement avec l’avancée
exploratoire, tiraillé qu’est l’auteur entre « la bande plate [hum] et
celle d’une laborieuse et dégoûtante technicité ».
A noter aussi, pour y revenir sans doute, un phénomène mimétique très puissant dans
l’essai de Pierre Le Pillouër (qui se traduit par le fait que l’analyste crypte
à son tour et pas qu’à moitié).
lecture de Trouver Hortense : 1, 2, 3, 4, 5