Ciel
très beau temps, lumière abondante et douce – hier un peu de pluie en fin de journée et ciels magnifiques, chargés, variés, mouvants.
Mémoire
Constat ce matin d’un traitement bien étrange des choses lues, quand le sommeil commence à se manifester : elles sont comme effacées, blanchies, ont perdu toute réalité, il y a une trace, mais tellement pâle qu’on peine à la déchiffrer. Selon l’amusante expression, il faut se pincer pour accréditer l’idée que oui, on a bien lu tel passage. Cette prise de conscience rendue possible parce que je n’étais pas dans une lecture continuée, qui petit à petit devenait vague et inopérante, mais parce que j’avais changé de livre, ouvrant le Don Quichotte. Ce matin, surprise en manipulant le livre : que fait-il là ? Ah ; je l’ai commencé ? Et très lent réveil d’une trace.
Puissance de projection et de développement (M. Macé)
Marielle Macé s’attarde sur le « bovarysme des formes », j’avoue que j’ai un peu de peine à comprendre ce que cela signifie, mais en revanche ce que je comprends très bien c’est cela : dans la lecture (ici de Madame Bovary) ce « n’est pas un pur mouvement de participation psychologique qui domine, mais une capacité à s’altérer imaginairement, une puissance de projection et de déplacements, associée à cette coloration euphorique des imaginations qu’est l’idéalisation. » (MM, 187)
→ n’est-ce pas l’expérience quasi première de l’enfant lecteur, cette sortie de soi, souvent éprouvée comme nécessaire, gratifiante mais aussi consolante. Sortir de soi et endosser la peau du héros ! Merveille des merveilles pour le sentiment de puissance de tout être humain. Pouvoir un temps échapper à la dure réalité d’une condition de base, souvent terne, triste, marquée par l’ennui et le doute de et sur soi pour devenir ce héros magnifique du livre. Et oui, c’est euphorisant, cela teinte le for intérieur parfois durablement, allant jusqu’à engendrer des états quasi seconds où toute la psyché baigne dans un sentiment positif et dynamique. Pour certains enfants cela va jusqu’à une sorte de passage à l’acte, il va s’agir de jouer le héros, déguisements compris parfois, de mener les combats à l’épée, d’aborder le galion ennemi, etc. On peut se demander si les jeux vidéo ont le même impact, voire même un impact plus grand encore, d’identification du fait que l’action est dans la lecture même en quelque sorte, qu’il n’y a aucun interstice, celui où s’installe le lecteur du livre, entre soi et le héros. Lisant on n’est pas dupe, même très jeune je crois : on n’est pas le héros, on peut s’imaginer un temps le devenir, souvent plutôt l’approcher, devenir son ami, son alter ego, mais on n’est pas le héros, on ne le sera jamais. Mais on est bien dans la « puissance de projection et de déplacements ».
Marielle Macé semble dire qu’une force est nécessaire pour se ressaisir (MM, 188), au sens propre, reprendre possession de son identité. Je pense plutôt que c’est un mouvement naturel, on pourrait ici singer la fameuse expression « chassez le naturel, il revient au galop ». Il faut en général plus qu’un livre pour se changer en profondeur, pour s’altérer, se modifier. Il y faut en fait de la lecture continue, pour toujours permettre au fleuve de sortir de son lit bétonné, de s’offrir de libres divagations, la plupart du temps peu périlleuses pour l’identité (ce que ne sont pas maintes autres expériences).
Lire, ne plus lire, lire, ne plus lire (avec M. Macé)
Et le mouvement de balance entre les deux mondes est important. « C’est pourquoi on a constamment oscillé entre une interprétation du bovarysme comme piège tendu à la fragilité du moi, impuissance de subjectivation, pathologie et ridicule , et sa valorisation comme ressource du devenir, puissance de conquête, de multiplication et de spectacularisation du sujet [...] cette oscillation est justement constitutive de la lecture » (MM, 189)
→ il y a bien ce mouvement continu, dedans de la lecture, dehors du monde et la troisième instance, dominatrice en principe même si elle se laisse embarquer sans résistance, le lecteur.
→ l’identification est un mécanisme essentiel de la construction de la personnalité. Identification aux vivants proches, mais aussi identifications successives aux héros des livres. Cette part manquante, peut-être dramatiquement, au for intérieur de ceux qui ne lisent pas du tout. À cet égard, sans doute, effet bénéfique de l’irruption d’un héros comme Harry Potter. C’est sans doute parce qu’il est le type même de héros permettant de s’identifier qu’il a rencontré un tel succès.
Un rêve critique (avec M. Macé)
Il faut, dit encore Marielle Macé, « cesser de renvoyer dos-à-dos l’empathie et l’interprétation, le pâtir et l’agir, l’expérience affective et la distance herméneutique ; et sur cette base, prendre acte, dans les rencontres individuelles avec les formes et les destins d’autrui, d’un travail permanent entre plusieurs rapports à soi-même, entre plusieurs façons de rapporter des modèles à sa propre subjectivité. » (MM, 190)
→ rêve de critique, oui, d’une critique qui allierait l’empathie (plutôt ma façon de faire) et l’interprétation – une critique plus engagée, qui dise quelque chose du rapport de soi au livre, sans narcissisme, mais parce que cette expérience-là de l’agir du livre sur soi me paraît très importante.
→ rêve aussi de la sortie d’une dualité brute, forçant à choisir son camp, rêve d’un mouvement, d’une mobilité constante aux frontières entre le pâtir et l’agir, entre l’expérience affective (à examiner si possible avec soin) et la distance herméneutique (à teinter d’affectivité) !!!! La souplesse, la nuance, la relativisation du jugement, une critique bien tempérée.
→ s’apprendre multiple et hétérogène plutôt qu’un. L’identification trop forte et unique est souvent à la base de la violence. Il est probable que les terroristes ne lisent pas beaucoup… !